« Il est difficile d’être un dieu » / « Khroustaliov, ma voiture ! »

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Le cinéphile un peu lucide sait qu’il est souvent la première personne à qui l’on demandera, « Y a quoi à voir au cinoche en ce moment ? » et la dernière que l’on écoutera. Parce que, selon une légende urbaine, il aime l’ennui, le bruit des aiguilles d’une montre, les films où l’on engage la conversation avec un extraterrestre plutôt que de se contenter d’une baston.
Cette rubrique ne dérogera pas à la règle.

Y a quoi à voir en ce moment ? Déjà, entendons-nous : pour le cinéphile, « en ce moment » n’excède pas une semaine, voire deux, puisqu’il va tout voir avec une frénésie compulsive. Exemple : un film sorti fin août, c’est la préhistoire, ce n’est plus en ce moment, c’est hier, le temps jadis. Il serait de bon ton de dire: « Je suis cinéphile, mais depuis la mort de Powell, je ne vais plus au cinéma, je ne regarde plus rien à la télé, je me suis même crevé un œil ». Si vous aimez vraiment le cinéma, vous allez au cinéma. Il vous faut donc répondre vite et bien à la question innocente posée dix lignes plus haut.

Donc, en ce moment, je suis désolé les enfants, mais ce qu’il ne faut surtout pas rater c’est le double DVD d’Alexeï Guerman qui réunit deux merveilleux monstres : Il est difficile d’être un dieu et Khroustaliov, ma voiture. (Franchement, un titre pareil, les cinéphiles ne sont pas doués, OK, mais pas aidés non plus…), un grand merci aux éditions Capricci !

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51P7EG54ZBL._SX283_BO1,204,203,200_Adaptation d’un roman d’Arcadi et Boris Stroutgarski, Il est difficile d’être un dieu se déroule sur Arkanar, planète ressemblant à notre moyen âge. Un scientifique terrien devenu seigneur des lieux cherchera à sauver savants et intellectuelles menacés par l’obscurantisme triomphant. Khroustaliov, ma voiture ! prend comme arrière-plan les procès staliniens et le pseudo complot des blouses blanches. Envoyé au goulag, Youri Glinski se voit offrir une chance de réhabilitation : sauver le tyran agonisant.

Mort pendant le montage d’Il est difficile d’être un dieu – qui dura plusieurs années –, Guerman n’aura jamais connu la notoriété même relative qu’aurait dû lui apporter ses deux œuvres foisonnantes presque impossibles à raconter. Il est regrettable que l’on ait réduit le cinéaste à son mode de travail. Depuis le succès d’estime de 20 jours sans Guerre, Guerman n’aura réalisé que deux autres œuvres, nécessitant à chaque fois des années de tournage, de montage, pour un résultat sublime mais dont on a l’impression que la critique ne sait pas trop quoi faire. Magistrales mais indéchiffrables, pas facile de réduire ce cinéma-là en une formule choc, on se contente de dire qu’on a aimé, mais on passe à autre chose. L’œuvre de Guerman est anachronique car il est justement impossible de passer immédiatement à autre chose. Vous ne comprendrez pas tout, vous ne saisirez pas tout, vous vous en fichez parce que vous avez le DVD…

Loin d’un cinéma autiste, l’œuvre de Guerman s’appuie sur l’histoire pour donner sa vision la nature humaine. Intégristes moyenâgeux, Staliniens fanatiques : l’humanité selon Guerman est laide, hostile et patauge dans la boue, la merde et le sang. Le héros guermanien est d’abord un homme perdu dans un monde qui n’est plus qu’un gigantesque asile psychiatrique. Don Rumata, le seigneur humaniste et brutal d’Il est difficile d’être un dieu tente de sauver, à coup d’épées et de tête, science et raison dans un monde totalitaire qui rappelle celui de Staline. Le KGB qui « purge » la société des médecins juifs apparaît comme une secte de fanatiques dévoués au culte du dictateur. Violents et absurdes, les univers des deux films mélangent burlesque et horreur, sacré et vulgaire, la plupart du temps dans la même séquence, le même mouvement.

Les deux films adoptent le même style visuel hallucinatoire. Des plans séquences étouffants, où les personnages en mouvement semblent se heurter au cadre, un noir et blanc sublime qui contraste brutalement avec le monde infernal qu’il dévoile. Voir un film de Guerman, c’est plonger dans un tableau de Bosch ou dans La Divine Comédie de Dante : superbe et chaotique. Les personnages se noient dans des décors surchargés à la composition soigneusement pensée.

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Le DVD permet ainsi de découvrir le film pour ceux qui ont raté sa sortie tronquée en salle : trois écrans sur Paris, vite réduits à trois projections par jour (alors que n’importe quel ménage à trois signé des concessionnaires Garrel monopolise les salles « art et essai »). Sans autre vrai fil conducteur que la puissance évocatrice de ses images et surtout que l’état de stupeur dans lequel nous sommes plongés, Guerman enchaine ainsi les séquences, ne lâche pas le spectateur saoulé d’images inoubliables et terrifiantes. L’horreur d’un monde absurde, sans une seule lueur d’espoir, un monde bestial, donc humain. Quand ce torrent de boue finit par se muer en un golem gigantesque, les deux films donnent ainsi l’impression de deux créatures ayant échappé à leur Frankenstein.

Guerman invente une sorte de « baroque noir » qui ferait passer l’Underground de Kusturica pour L’Homme du Picardie, sarabande macabre dont le spectateur ressort haletant, bouleversé, ne sachant plus très bien à quoi il vient d’assister, si ce n’est à une expérience filmique grandiose qui hante longtemps.

Bon, vous aviez posé la question « y a quoi à voir en ce moment ? » par politesse, et le cinéphile vous vend deux films russes comme une encyclopédie (heureusement le cinéphile ne vit pas de la vente d’encyclopédies, sinon il crèverait de faim). Mais je persiste et signe, les enfants : précipitez-vous sur les deux derniers films d’un cinéaste russe dont il ne faudra pas attendre que la Cinémathèque lui rende hommage pour en mesurer l’importance. Pendant que l’on survendra le dernier plan à trois du quartier Latin estampillé « héritierdelanouvellevague », des films véritablement audacieux et tout à fait exceptionnels sortent et disparaissent des salles presque aussitôt. Le DVD reste la meilleure façon de redonner à un cinéaste la place qu’il mérite : pour Alexeï Guerman, elle se situe parmi les auteurs les plus importants de ces dernières décennies.

Par la grâce de quelques critiques il est devenu un cinéaste culte, grâce à ce DVD il doit devenir un cinéaste vu.

Il est difficile d’être un dieu, 2013 – Russie / 2h50
Avec : Leonid Yarmonik, Aleksandr Chutko, Yuriy Tsurilo, Evgeniy Gerchakov

Khroustaliov, ma voiture !, 1998 – Russie / 2h17
Avec : Yuriy Tsurilo, Nina Rouslanova, Jüri Yarvet, Mikhaïl Dementiev

Le double DVD, aux éditions Capricci, est sorti en septembre 2015 (25 €)