Depuis plusieurs mois, déjà, je travaille sur les journaux ouvriers du XIXe siècle, ceux qui ont été écrits, publiés, imprimés, entre les deux révolutions, celle de 1830 et celle de 1848. Ce sont des gens qui ont combattu le despotisme avec une énergie hallucinante, en écrivant des poèmes, en écrivant des romans, en faisant de la critique, en construisant des barricades, aussi en portant des toasts révolutionnaires, car les repas pris en commun entre partisans étaient la seule occasion possible pour eux pour dire publiquement leur engagement.

Étrangement je n’ai jamais, de toute ma vie d’électrice, ressenti une telle urgence politique et à la fois jamais je n’ai nourri moins d’espoir en des élections présidentielles. J’ai toujours eu une certaine réserve quant à une forme de « mirage présidentiel », de foi en une personnalité forte qui sauverait la situation, préférant bien sûr me concentrer sur les programmes et les équipes permettant de les mettre en œuvre. De ce point de vue, la cinquième République qui centre le pouvoir autour de la fonction présidentielle me semble dépassée.

Parmi toutes les tragédies actuelles, il en est une qui concerne directement la campagne des présidentielles, et qui tient à la surmédiatisation des idées de droite et d’extrême droite, au détriment des idées et propositions de gauche. Cette situation nous laisse plantés dans notre colère, privés de possible, sevrés d’avenir, au point que nous sommes comme poussés à ne plus voir qu’obscurité, désastre, effondrement terminal.

ESTRAGON. Endroit délicieux. (Il se retourne, avance jusqu’à la rampe, regarde vers le public.) Aspects riants. (Il se tourne vers Vladimir.) Allons-nous-en.
VLADIMIR. – On ne peut pas.
ESTRAGON. – Pourquoi ?

Autant le dire tout de suite : nous n’attendons rien de l’élection du président ou plus improbable de la présidente. Nous connaissons les règles de ce jeu et nous savons très bien que le jeu est pipé, depuis fort longtemps.

Ce doit être un de ces longs dimanche du mois de février. Pour tuer l’ennui, je m’appliquais à suivre l’actualité de la campagne présidentielle. Valérie Pécresse tenait l’un de ses premiers meetings. Incrédule, j’écoutais ses mots désincarnés, ses espérances inauthentiques, ses envolées obligées pour correspondre aux habitudes de la parole politique en ces circonstances. Son exposé a suscité une incrédulité générale tant ses propos contrastaient avec l’état réel dans lequel elle se trouvait. Sa raideur confondait avec l’effusion émotionnelle requise dans « ces moments-là ».

Masochisme ou irréflexion, j’ai décidé de revoir l’intégralité de The West Wing alors que la campagne présidentielle débutait en France. Pour ceux qui n’auraient jamais entendu parler de la série, rappelons que celle-ci couvre les deux mandats d’un président démocrate imaginaire, Jed Bartlet, interprété par Martin Sheen. The West Wing totalise sept saisons et 155 épisodes, où il n’est finalement question que de politique. Alors que la plupart des séries récentes carburent à l’action, à la violence et au sexe, la série d’Aaron Sorkin mise sur la parole, le dialogue, l’argumentation, la rhétorique au sens noble du terme – ce qui revient à dire qu’elle table aussi sur l’intelligence du spectateur.

À quelques semaines de l’élection présidentielle, Diacritik a sollicité autrices, écrivains et essayistes en leur adressant une seule mais terrible question : « Qu’attendez-vous de cette présidentielle ? ». Devant la confiscation manifeste du débat par la présidence, devant l’effondrement du débat public, peut-être était-il temps de relancer, de manière humble et modeste, une dynamique d’interrogations afin se demander ce qu’il advient, dans une France tenaillée par l’extrême droite, le néolibéralisme et l’épuisement de ce rendez-vous démocratique si sacralisé. Autant d’interventions au cœur desquelles résonne cette sentence de Leslie Kaplan à valeur de programme : « Il faut faire politiquement de la littérature et non de la littérature politique ».