Ken Liu (DR)

Il ne fait guère de doute qu’en proposant un recueil des nouvelles de Ken Liu, Ellen Herzfeld et Dominique Martel, les bibliographes du site Quarante-Deux, savaient qu’ils allaient rééditer le triplé gagnant des recueils de Greg Egan Axiomatique (2006), Radieux (2007) et Océanique (2009), chez le même éditeur. De fait, l’auteur sino-américain est l’un des nouvellistes les plus récompensés de ces dernières années, pour des nouvelles aussi originales que réussies, alliant la force des idées à la beauté de l’écriture. Avec ses dix-neuf textes, La Ménagerie de papier permet donc de découvrir toutes les facettes du talent de Ken Liu, et le recueil est désormais disponible en poche, chez Folio. Par Samuel Minne

Les salariés, à qui on avait déjà promis une vie d’asservissement heureux en leur faisant craindre la misère, se sont réveillés l’an dernier pour découvrir que c’est finalement la misère asservie qu’on leur impose : toujours plus d’efforts, une rétribution toujours moindre et une dignité introuvable. La « loi travail » de l’an passé a démontré qu’un conflit social de haute intensité, qui déjà ne menaçait plus l’ordre social, n’est même plus apte à faire échouer une loi, si scélérate soit-elle. Pour le comprendre, peut-être faut-il rappeler que le « mouvement social » dans sa forme, ses rituels, ses incantations, est finalement lui aussi un produit du travail, une variable stratégique sur laquelle patrons et gouvernants spéculent allègrement, en accord avec les centrales syndicales qui leur sont vendues.

Brigitte/Barbara (Jeanne Balibar)

Pour son troisième long-métrage (Le Stade de Wimbledon, 2000 ; Tournée, 2009 ; La Chambre Bleue, 2013), Mathieu Amalric prend une nouvelle fois le spectateur à revers. Son ami, Pierre Léon, se déclarant vaincu par l’adaptation de la vie de Barbara, sur laquelle il travaillait depuis quelques années avec Jeanne Balibar, la lui propose. Après quelques impasses menaçant le projet, Mathieu Amalric trouve avec son co-scénariste Philippe Di Folco une forme adéquate, en détournant les codes du genre du biopic. Ainsi, mieux qu’une adaptation stricto sensu de la vie de la chanteuse disparue il y a vingt ans, ce film interroge et renouvelle le genre, plus que figé dans ses conventions, pour ne pas dire fatigué, à travers une variation malicieuse du procédé de la mise en abyme.

J’ai avalé avec bonheur Made in China de Jean-Philippe Toussaint, un récit où l’auteur témoigne de son attachement pour la Chine, notamment à travers la relation qu’il entretient avec Chen Tong, son éditeur chinois (également producteur de plusieurs de ses courts métrages).
Le livre, qui se voulait au départ — peut-être avec une feinte innocence — le journal de tournage de The Honey Dress, son nouveau film, devient rapidement le prétexte à tout autre chose.

Kaouther Adimi (DR)

Edmond Charlot fait partie de ces libraires-éditeurs pionniers qui eurent, dans les années 30, l’idée novatrice de se lancer dans l’aventure d’un projet complet qui associait l’édition de livres et leur commercialisation dans un espace appelé librairie, conçu aussi comme un lieu culturel avec expositions de tableaux, rencontres culturelles et prêts de livres. A l’instar du corse José Corti qui, fonda, en 1936, à Paris, une librairie, centre de résistance intellectuelle pendant l’occupation allemande, et une maison d’éditions qui publia, entre autres, André Breton, René Char, Julien Gracq, Lautréamont, Gaston Bachelard, Edmond Charlot créa sa librairie, sous le nom de Les vraies richesses,  lui aussi, en 1936, mais à Alger. Les deux se sentaient aussi bien découvreurs de talents que passeurs.

Laurent De Sutter

Il y a peu paraissait le dernier livre de Laurent de Sutter : L’âge de l’anesthésie – La mise sous contrôle des affects. Grand livre, à la fois puissant et original, nous donnant à lire et à penser autre chose que ce qu’il a l’air d’aborder. Car contrairement à ce que semble indiquer le sous-titre, ce livre n’est pas qu’un livre de « philosophie politique » (même si l’auteur revendique par ailleurs son appartenance à une certaine lignée ou « tradition » philosophique à partir de laquelle se dessine toute une série de positionnements polémiques : Machiavel et La Boétie ; la « psychopolitique » de Byung Chul-han et la « biopolitique » de Foucault ; Tarde et Freud…). Il s’agit avant tout d’un traité d’ontologie, et même d’« anti-ontologie ».

Nicanor Parra

À l’occasion de la parution des splendides Poèmes et antipoèmes de Nicanor Parra, l’écrivaine Claire Tencin a interrogé pour Diacritik Felipe Tupper, le maître d’œuvre de cette indispensable anthologie bilingue qui vient de paraître au Seuil dans la collection de Maurice Olender. Tencin et Tupper s’interrogent ici sur les arcanes de l’œuvre clef du poète chilien de 103 ans, enfin traduite en français par Bernard Pautrat.

A l’opposé du verrouillage de Tcherniakov, il y a la proposition démantibulée de Sivadier : faire un autre Don Giovanni, dans la mythique cour de l’Archevêché, et après avoir mis en scène l’année précédente le Dom Juan de Molière, dont l’influence est perceptible dans le livret de Da Ponte au travers rien moins que le personnage d’Elvira – mais dont tout l’aspect réflexif est prudemment éliminé.

Carmen (Stéphanie d’Oustrac) et Don José (Michael Fabiano)

On pourra dire à présent « la Carmen d’Aix-en-Provence », mais c’est bien celle de Bizet que nous a rendue le metteur en scène russe Dmitri Tcherniakov secondé par le chef Pablo Heras-Casado, le somptueux Orchestre de Paris, et des chanteurs exaltés, sortis essorés et heureux d’avoir eu à défendre cette proposition.
Il nous la rend parce que, dit-il, il n’y croyait pas.

À l’occasion de ses quarante ans, le Centre Pompidou a triomphalement fêté son anniversaire, se présentant comme un lieu vivant et toujours renouvelé de création. Et pourtant !
La rétrospective David Hockney actuellement présentée (jusqu’au 23 octobre) donne la troublante et dérangeante impression d’un lieu figeant et étouffant l’art dans le classicisme et la respectabilité.