Lucie Rico : « Je ne vivais plus que dans la phrase » (Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?)

Lucie Rico © Hélène Bamberger / éditions P.O.L

Un roman naît souvent d’une phrase obsédante qui devient parfois son incipit. Ici la phrase, ressassée mais incomplète, est le point de départ réitéré d’une enquête de la narratrice, la Jennifer du titre, pour se « reconstituer » elle-même en suivant « la procédure réservée aux affaires criminelles ».

Son incapacité à achever ses phrases touche d’abord son compte-rendu de plan de licenciement. La touche point du clavier de son ordinateur ne fonctionne plus, Jennifer doit copier/coller des points sur Google, elle perd un temps fou et boulotte des Schoko-Bons pour se calmer, comme lorsqu’elle était enfant. La tâche la déprime, elle doit transformer des enregistrements en un document « lisible », faire de négociations tenduesentre une usine de pneus et ses salariés une « version consensuelle ». Son clavier rechigne autant que son cerveau, après la touche point, ce sont les A et les U qui la lâchent. Jennifer a le sentiment que « ce n’était pas une panne, c’était un diagnostic ». Pas une contrainte type Oulipo mais bel et bien un ras le bol, la certitude que sa vie ne se déroule plus que devant un écran.

L’ordinateur calanche, elle part chez un réparateur et c’est une autre phrase qui vient hanter son cerveau et ne la quitte plus. « Devant Autant en emporte le vent, Vivian Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et ». Impossible de poursuivre après le « et ». Quelque chose s’énonce et s’interrompt. Jennifer sait avoir vu ce film enfant avec son grand-père, elle a perdu tout le reste. Amnésie totale. Sa pensée, ses souvenirs, sa langue tout bute contre ce « et ». À qui demander la clé de l’énigme ? Le grand-père est mort d’un AVC trois ans plus tôt, son chien aussi, sa famille vit dans une fiction qui fait peu de cas de la vérité, tordant tout jusqu’à ce que cela devienne « présentable » et joyeux. Elle appelle, quand même, sa grand-mère, sa tante, se voit rabrouée et même menacée. « Je ne suis dit : si elles réagissent comme ça, c’est qu’il y a quelque chose ».

La solution finit par s’imposer : partir dans la ville d’enfance, Perpignan, à mille kilomètres de chez elle, louer un appartement non loin de celui du grand-père, reconstituer le salon (jusqu’au papier peint), la télé, le magnétoscope, retrouver une cassette du film, la regarder autant qu’il le faudra. Être très près de sa famille mais sans le dire, se prétendre sur un autre continent. Que s’est-il passé dans son enfance, qui demeure en elle à l’état de phrase sédimentée, têtue mais inachevée ? « J’ignorais quelque chose sur moi. Que ce quelque chose me soit arrivé ou que je l’aie inventé de toutes pièces importait finalement peu ».

La narratrice recompose donc la pièce d’enfance, comme on tente de compléter un puzzle ou de reconstituer une scène de crime, pour tenter de remonter le temps. Fragment par fragment, élément après élément, sur la suggestion de Malec, avocat : dans un procès, « on refait la scène méthodiquement pour confronter les différentes versions. On vérifie si les théories sont vraisemblables. (…) On rejoue ce qu’on sait pour trouver ce qui manque. On vérifie les ombres, les distances, les bruits. On voit ce qui résiste au réel ». Il ne s’agit donc pas seulement de provoquer la mémoire mais bien de s’orienter à travers les possibles, réels ou inventés, occultés par sa famille ou Jennifer elle-même.

« Devant Autant en emporte le vent, Vivian Leigh et Clark Gable vont s’embrasser quand quelqu’un appuie sur pause et ». Il lui faut reconstituer le moment, sans savoir si, dans l’affaire, on est accusée, victime ou simple témoin ; avec la distance du temps (elle avait 8 ans, en a désormais 36) qui complique tout — « d’un point de vue strictement juridique, la mémoire n’est pas un fait, c’est plutôt un récit », « la mémoire le dispute avec le réel ».

On laisse le lecteur découvrir la méthode, le processus comme la résolution. Peut-être ce lecteur sera-t-il, comme moi, emporté par la première partie du livre, séduit par la manière dont, chez Lucie Rico, le saugrenu vient fracturer le réel et en révéler les moindres interstices, dont son inventivité dézingue les attendus et repères ; puis lassé, ennuyé même, par la fin du livre, malgré la teneur de la révélation. Quand une idée géniale est à l’origine d’un récit, il est sans doute difficile de tenir cette virtuosité jusqu’au bout. Demeurent ce projet de dire un trauma d’enfance, étouffé par sa famille comme par sa mémoire, depuis deux indices ténus — une tache de sang sur un petit pull jaune, une phrase — et un verrou tel que la maîtrise littéraire vacille, au point de se demander ce que cette Jennifer emprunte à son autrice, elle aussi née à Perpignan. Là est peut-être le brouillard volontaire que ménage Lucie Rico.

Lucie Rico, Mais que fait ce sang sur le pull de Jennifer ?, éditions P.O.L, août 2026, 272 p., 21 € – Prix de Flore 2026