Camille Desombre : Les futurités (ad)elfiques (Feux follets)

Camille Desombre © Pierre Niedergang

Dans Feux follets, roman choral qui met en scène une communauté de farfelunaires inspirée de ses expériences militantes et communautaires, l’auteur, documentariste et dramaturge Camille Desombre utilise la séduction de l’imaginaire fantasy et SF pour mettre en scène une réflexion sur les espaces militants queers et sur notre relation aux vivant·es non-humain·es, aux corps et aux désirs.

Souffleuse de fables, Sculpteuse de rêve, Tresseuse de liens, Xénodruide, … la communauté « adelfique » imaginée par Camille Desombre évoque une version queerisée des jeux de rôle fantasy à la Donjons et dragons. Dans la lignée de la SF féministe à la Ursula Le Guin ou Joana Russ, il se ressaisit de ces imaginaires parfois très masculins et hétéronormés (voir Le Seigneur des Anneaux) pour mettre en scène des personnages qui cherchent à échapper aux normes cis-hétérosexuelles (schizosexuelles, écrirait Desombre) : des xenodruides transmasc bears littéralement hybridés avec des ours,  des transfems explosives hybridées avec des ronces, des prêtresses des traversées à la peau noire comme la nuit et constellés d’étoiles brillantes, etc. On sent, dans l’écriture, une vraie jouissance prise à la fabrication de ces nombreux personnages et aux tissages des relations entre elleux, à la manière des gamemasters dont Desombre semble s’inspirer pour construire son roman.

Il prend le temps d’élaborer pour nous ce monde de relations entre humain·es, presque-humain·es et non-humain·es, plaçant parfois au second plan les aventures (sabotages, batailles avec les fachos) au profit de la description de l’univers. Mais ce travail de détail pour décrire les amours, les désirs, les conflits, les soins, les violences, n’est pas un travail de pure imagination car Desombre s’inspire de son expérience des pratiques militantes et de ses rencontres avec les Radical Faeries, les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, les sorcières écoféministes, ou encore les Soulèvements de la Terre. On retrouve, dans cet univers, beaucoup d’éléments présents dans ces communautés : des pratiques de soin relationnel et psychique, des manières de communiquer, des problématiques communautaires spécifiques. Et c’est dans cet entrelacement entre la puissance de l’imaginaire fantasy/SF et la description des tensions, des forces et des fractures politiques réelles, que réside l’une des grandes forces de Feux follets.

Nous, adelfes farfelunaires

Si, dans le bourbier politique fascisant du présent, nous avons besoin d’espaces dans lesquels respirer et inventer d’autres possibles, il faut aussi éviter que ce décollement ne conduise à une fuite devant ce que nous avons à penser pour le présent. En mobilisant l’imaginaire et la science-fiction pour réfléchir aux enjeux, notamment militants, auxquels nous faisons face aujourd’hui, Camille Desombre trouve précisément un chemin entre deux écueils : celui du présentisme pessimiste et morbide, et celui d’un futurisme à l’optimisme naïf et réconfortant. Le futur dans lequel nous transporte Desombre nous est très proche : seul nous en sépare « le Déraillement », événement durant lequel s’intensifie la fascisation, conduisant de plus en plus de personnes à fuir les villes pour rejoindre des communautés autonomes. À part cela, le feu qui dévore les forêts, les drones qui quadrillent l’espace, la violence de la police, tout cela est notre présent.

Par ailleurs, malgré le désir que peut susciter Farfelune, aucun idéalisme ne domine le récit de Desombre. Les communes évoquées (car Farfelune n’est pas la seule) tentent d’exister dans un environnement hostile et sclérosé par le fascisme. Ce sont des communautés marginales, de résistance, non des paradis utopiques. Et, au sein même de ces communes, ce sont les luttes, les espoirs, les désirs mais aussi les conflits et les petitesses individualistes qui sont décrites par Desombre. Les réflexions de Volubilis, læ tresseu·se de lien en charge de l’entretien et de la réparation des liens communautaires au sein de Farfelune, sont ici précieuses : « La théâtralisation des querelles semble pour certaines une façon de tromper l’ennui ou de canaliser les angoisses. Alimenter les conflits stériles, un moyen de récupérer du pouvoir sur un horizon sans espoir, l’illusion au moins temporaire d’avoir prise sur le réel. Il est clair qu’il est plus simple d’anéantir sa voisine que de triompher de l’État. »

Comment ne pas voir dans ces remarques une réflexion sur les espaces militants et alternatifs que Camille Desombre connait bien ? Il ne s’agit pas de désillusion de la part de l’auteur, mais de la reconnaissance de l’ambivalence de ces espaces qui ne sont pas suspendus par magie en dehors du pouvoir. Les personnes qui les rejoignent sont des êtres qui ont vécu la violence, la domination sociale, les normes et qui peuvent les reproduire parce qu’elles ont tissé leurs subjectivités. Heureusement, les communautés alternatives offrent des outils pour défaire certaines incarnations psychiques et comportementales du pouvoir, mais elles ne font pas des miracles, même lorsqu’on parle de faeries.

On peut alors penser à Monique Wittig, à ses Amazones et à ses amantes, lesquelles sont à la fois des figures de « l’humanité à venir » et à la fois des manières de penser les lesbiennes au présent. Les adelfes de Desombre sont ainsi que les amazones des Guérrillères ou les amantes du Brouillon : des figures ek-statiques, entre passé, présent et futur, qui ouvrent la voie : « les feux follets qui [guident] jusqu’à la commune ». Iels sont ce que peuvent les pédales, les goudous et les trans lorsqu’iels résistent à la capture capitalistique et néo-libérale. Cette myriade de personnages et de relations décrites par Desombre sont autant d’invitations à s’organiser en ilots de résistance. L’imaginaire n’est pas arrachement illusoire au présent mais création d’une transcendance fragmentaire qui permet la réflexion sur la situation présente aussi bien que sur nos exigences pour le futur.

Sissyborg et espèces compagnes

Si Feux follets est bien un roman, et non un essai, il n’en demeure pas moins que certaines influences théoriques sont perceptibles. Elles se manifestent à travers des concepts, des manières de décrire, de catégoriser (ou non) les êtres et leurs environnements. Et ces influences sont d’autant plus importantes que c’est avant tout, justement, un petit monde d’interactions multiples qui nous est décrit plutôt qu’une épopée remplie d’action.

La première influence qui me saute aux yeux est celle de Donna Haraway (renommée malicieusement Donna Faraway, dans un jeu de mots dont le livre est rempli). La mise en avant du cyborg comme dépassement de l’opposition culture/nature, et surtout la prise en compte des points de vue non-humains et des relations de compagnonnage entre humains et non-humains, semblent renvoyer au travail de la philosophe. Desombre forge et emprunte tout un vocabulaire pour décrire ces interactions que la langue majoritaire se refuse à prendre en compte : éconnexion, génomutation, hécatillement, …

L’influence de Haraway se fait également sentir dans la position de trouble que Desombre maintient sur un certain nombre de sujets, en refusant une approche moralisatrice, sans mettre de côté les dangers et les inquiétudes. Premièrement, lorsqu’il évoque la dimension rituelle et spirituelle de la communauté de Farfelune, c’est dans une oscillation constante (que permet la dimension chorale du roman) entre la mise en avant de la puissance poétique et vitale de la spiritualité et du rituel (notamment lorsqu’il est question de la mort) et une approche plus critique, incarnée par le personnage de Foxie qui s’inquiète de l’esprit de sérieux de certaines adelfes et entend tourner en dérision leurs rituels.

Deuxième exemple d’ambivalence : le rapport à la substance hallucinogène, la xénophétamine. D’un côté, elle est l’occasion d’exacerber la sensibilité des farfelunaires aux liens non-humains. Elle est outil de méditation pour les xénodruides en même temps que substance rituelle. D’un autre côté, certain·es farfelunaires semblent inquièt·es de l’importance prise par cette drogue et des effets sur le corps et sur les esprits. La xénophétamine ouvre-t-elle la conscience ou, en étirant trop la conscience, finit-elle par la diluer et faire tomber dans l’inconscience ?

Enfin, et cela rapproche Camille Desombre de la position écoqueer défendue par Cy Lecerf Maulpoix (Écologies déviantes, Cambourakis, 2021), les farfelunaires sont traversé·es par une ambivalence dans le rapport à la technologie, incarnée par par læ sissyborg Evarcha ou læ thériomorfée hackeuse Grimalkin. D’un côté, une méfiance à l’égard de technologies produites par les grandes multinationales « grimondiennes » qui servent le contrôle disciplinaire et bio-politique néo-libéral sur les corps et les comportements. D’un autre côté, le refus de l’idée d’une nature « pure », d’une wilderness qui ne fait que renforcer l’idée qu’il y aurait d’un côté celleux qui incarnent et respectent la nature et, de l’autre, celleux qui sont du côté de l’anti-nature (dont les queers). La voie médiane, Desombre la trouve dans le hacking et le DIY technique et biologique : non pas refuser les techniques mais en faire un usage détourné et libéré de la soumission au pouvoir dominant.

Ainsi, Feux follets est un texte précieux parce qu’il mobilise l’imaginaire de la fantasy et de la science-fiction pour nous placer dans ces espaces politiques et psychiques d’ambivalence propre à la vie terrestre, plutôt que de reproduire un fantasme de pureté paradisiaque. L’exercice était d’autant plus risqué que l’idée d’une communauté en dehors de l’espace social dominant peut conduire à rêver d’une libération totale vis-à-vis du pouvoir (comme ce fut parfois le cas dans les fantasmes de communautés queers). Camille Desombre échappe avec brio à ce piège.

Camille Desombre, Feux follets, éditions Cambourakis, octobre 2026, 304 p., 23 €