L’amorce de la quatrième de couverture annonce la couleur, sinon la venue d’une lumière de printemps : ce livre est « le récit d’une après-midi d’avril dans des montagnes près de Palerme, aujourd’hui ». Quelques lignes plus loin, cette brève présentation se conclut dans ces termes, lucides, résolus : « Voici donc une idylle, mais une idylle de notre temps : une bondissante élégie pour un monde devenu chèvre ». On s’interroge, cette dernière formule relèverait-elle d’une pirouette drolatique ? On pourrait le croire, on aurait tort. Dotée de la puissance d’effraction du trait d’esprit, il faut la prendre au mot et, par la même occasion, très au sérieux. Car il y a bel et bien ici un « monde », voire deux — celui d’un temps immémorial que s’emploie à saccager cet autre qu’est le nôtre —, mais également, cela tient du miracle, une « invincible divinité au sourire archaïque » apparue sous l’allure d’une chèvre, laquelle porte un nom espiègle et leste, Miss Coco. Entre ces deux entités, sans mesure ni destinée communes, un devenir se joue. C’est lui qui prête au récit sa perspective et son tempo, lui qui enveloppe plus d’un sens.
Le premier, immédiat, manifeste, renvoie au désastre, à la folie ravageuse qui caractérise le monde actuel ; le second, paradoxalement idyllique, enveloppe la somme non close des effets inattendus et salvateurs d’une rencontre. En sorte qu’on peut lire En Sicile comme une histoire vécue à l’horizon d’une menace qui ne cesse de croître et, simultanément, comme la célébration, quoi qu’il advienne, d’une « implacable joie de vivre », celle dont le reflet s’aperçoit justement, fulgurant, dans les yeux d’une bête. Jour après jour, page après page, la fréquentation de Miss Coco incite, sinon force, la sensibilité de la narratrice à s’élever à un usage supérieur, proprement inédit. La sensation s’ouvrant alors à sa propre virtualité, le sensible se donne, se pense et s’énonce comme jamais. Sollicitant tout ce dont le corps est capable — voir, entendre, humer, goûter, toucher, aimer, songer, etc. —, s’engage ici rien de moins qu’une métamorphose (où l’on se dit qu’Ovide aurait pu arpenter ces collines). Un exemple, parmi d’autres : tandis qu’elle suit le troupeau sur un sentier pentu, l’autrice se surprend à adopter, fût-ce furtivement, la forme de vie que l’animal suggère : « j’en viens à tout approuver moi aussi, à piétiner quand l’un piétine, à cavaler quand l’autre cavale, à me contenter de comprendre et d’apprendre avec les pieds ».
S’agissant d’une telle approbation, comment ne pas penser à Nietzsche, lui qui en fit un des maîtres-mots de la « grande santé » ? Ce que l’apparition de Miss Coco semble avoir enseigné rejoint à la lettre ce que le philosophe avait remarqué à propos de l’aptitude au bonheur de l’animal : « Observe le troupeau qui paît sous tes yeux : il ne sait ce qui est hier ni aujourd’hui, il gambade, broute, se repose, gambade, à nouveau, et ainsi du matin au soir et jour après jour, étroitement attaché par son plaisir et son déplaisir au piquet de l’instant, et ne connaissant pour cette raison ni mélancolie ni dégoût ». En Sicile. Une histoire de chèvre pourrait dès lors passer pour un quasi roman de formation : au fil du temps, dans l’amitié énigmatique d’une chèvre d’exception, on n’apprendrait finalement qu’une chose et une seule, hautement bénéfique : l’art souverain de l’innocence. Dit autrement, comme l’observe l’autrice, « qu’il s’agit d’être ici tout entière ».
Avant de lire l’entretien qui suit, resterait à saluer, hélas trop vite, l’énergique beauté de cet ouvrage. Il faudrait évoquer la vivacité de la langue, la plasticité joueuse de la phrase, la justesse du lexique, bien d’autres choses encore. Dire en tout cas que sa singularité tient à ceci que sans jamais méconnaître ni minorer l’état des choses que l’on sait, aucune de ses phrases ne se laisse séduire par les prestiges de la « mélancolie » ou du « dégoût » ; façon de nous rappeler que si la joie procède quelquefois du hasard, son surgissement, serait-il tragiquement compromis, dépend toujours d’une décision.

S’il est vrai que votre livre, En Sicile. Une histoire de chèvre, tient à se présenter lui-même comme un récit inscrit dans la splendeur du paysage qui est celui du lieu où vous vivez, on ne peut s’empêcher en le lisant d’y voir aussi bien l’allégorie, intense et édifiante, des effets de la rencontre. Cela s’impose d’emblée sous les traits de Miss Coco, cette chèvre apparue « le jour de Pâques », laquelle, on le comprend vite, devient elle-même un élément décisif de mille et une autres rencontres dont il est clair qu’elles engagent la narratrice dans un processus qui s’avère aussi puissant qu’irréversible. Diriez-vous en ce sens que l’événement que fut l’arrivée impromptue de cette chèvre dans votre vie a su cristalliser quelque chose qui était encore, quoique infiniment sensible, épars ou latent ?
S’il y a « quelque chose », comme vous le supposez généreusement, c’est un « quelque chose » qui ne m’appartient pas particulièrement à moi, mais que la plupart d’entre nous a sans doute vécu au moins une fois dans sa vie : la rencontre avec un animal sauvage. Vous marchez dans un pré, à l’orée d’un bois, en montagne, au cœur d’une forêt, et voilà que surgit : un renard, un cerf, un porc- épic, une marmotte, un sanglier, un écureuil, une chèvre sauvage. C’est la réalisation, perçue par tous nos sens, de l’idée d’apparition ou, pour le dire avec vous, de rencontre. Le plus souvent ce n’est qu’un instant furtif, au cours duquel s’échange parfois, si l’on est chanceux ou disponible, un regard très bref qui paraît très long, c’est un instant très court qui ouvre pourtant – comme une porte qui s’ouvrirait sur un autre monde, un arrière-monde – la possibilité de revenir en esprit très loin en arrière, dans le temps et dans l’espace, en un lieu qui a été réel et qui demeure vivace, un lieu que ravive cette rencontre, un lieu-temps dans lequel nous, êtres humains, n’étions pas séparés du reste de la forêt, des landes, des herbes hautes, des autres animaux.
Une chèvre n’est certes pas un tigre, ni même un cerf ou un renard, mais ce n’est pas non plus, loin de là, un chien ni un chat. C’est un animal qui accepte la proximité de l’être humain, mais en s’en tenant à distance, et choisissant lui, à ses propres conditions, les façons de s’approcher et les moments où il accepte de s’approcher. Fréquenter quotidiennement une chèvre, puis des chèvres, m’a donc offert la chance unique d’assister à des apparitions renouvelées, répétées quasi à volonté, d’éprouver chaque jour la sensation, fictive mais non moins intensément ressentie, d’un retour à un monde non séparé, c’est-à-dire aussi non divisé. La félicité de l’instant, mais étendue dans le temps ! De mon incrédulité devant tant de chance est née une forme d’expérience poétique de l’entre-deux, d’un aujourd’hui très rêveur parce qu’il contenait un avant très haut. Dans ces instants où s’entrechoquent l’instant présent et un « passé d’espèce » (si cette expression existe !) très ancien, il y a une promesse d’ignorance : ignorance que nous allons mourir, indifférence à l’obsession humaine de la construction d’un lendemain. Paix intérieure pour tous ! Vous parlez de « mille et une autres rencontres » nées de la rencontre avec Miss Coco la chèvre. Je pense ici à la personne d’un berger, Nino Mascellino, devenu un personnage d’En Sicile ; l’homme le plus placide, le plus accueillant, le plus doux, le plus scandaleusement généreux, le plus indifférent à quelque forme que ce soit de gain matériel, le plus invariablement souriant et affable que j’ai rencontré – peut-être parce qu’il vit depuis soixante-cinq ans, dans les collines, en compagnie de brebis et de chèvres…
Entre autres effets de la rencontre — on pense ici à votre installation en Sicile après quarante années vécues à Paris —, il y a celui d’une modification cruciale du rapport au temps. Qu’il s’agisse de la croissance quasi imperceptible des végétaux, du rythme de la marche, de la violence du vent, du cycle des saisons, de la lutte contre les incendies, tout se passe comme si le corps de la narratrice était affecté de telle sorte que, tandis qu’il éprouve ce qui se donne à vivre, l’hypothèse même de sa finitude se dissolvait : « j’avais connu la sensation que le temps s’était mis à se transformer jusque dans son anatomie, s’écoulant pratiquement à l’envers, comme si chaque jour passé, au lieu de me rapprocher du jour de ma mort, m’en éloignait, mine de rien. » Dans de telles conditions, que devient le sujet, à quoi ressemble ce je qui assume d’être, quoi qu’il arrive, à la source du récit ?
« Le corps de la narratrice » est occupé incessamment par la marche en compagnie d’un petit peuple d’animaux dans un terrain qui monte. Le départ a lieu à plus ou moins trois cents mètres au-dessus du niveau de la mer, et c’est un départ avec tout ce que cela implique de mise en jambes, de roues du cerveau qui crissent, de lâcher prise après l’attente, et puis on monte jusqu’à quasi sept cents mètres et il faut tenir le rythme de la montée, et des haltes, et des divagations comprises dans l’obstination de la montée, et une fois arrivés au plus haut on monte encore sans qu’il s’agisse d’une retombée mais d’une toute autre façon de monter, plus d’étape en étape, mais comme un saut, comme un saut qui resterait dans l’air. Preuve que ce qu’il y a de bien avec les mots, c’est qu’on peut défier les lois de la pesanteur. Ne croyez pas que je suis en train de ne pas vous répondre ! Si j’en suis au défi des lois de la pesanteur, c’est déjà que le fameux sujet est en train de passer un mauvais quart d’heure. Car dans cette activité de marche, la vraie, l’incessante occupation c’est de grimper lacet après lacet dans des métamorphoses. Pas seulement celles de la narratrice que vous dites, mais aussi, entre autres et par exemple, des métamorphoses de chèvres en chênes, en rivières, en chevaliers, en chamois (et inversement). Je crois que dès qu’il est question d’amitié entre les espèces, on est tout de suite de plain-pied dans l’indéterminé, dans des états de variations, de transformations, d’agrandissements, ou alors on n’est pas vraiment dans l’amitié ; et le déploiement le plus varié et le plus fantaisiste possible de ces états revient à tenter de libérer la vie partout où elle est enfermée dans des identités. Ha ! Se dévêtir de la petite redingote noire, étriquée et rapiécée de son moi, celui qui tient serré dans sa poche sa carte d’identité et s’en va répétant des histoires dont papa et maman sont les personnages principaux ! Se faufiler dans le nous du peuple composite formé d’arbres, de chèvres, de nuages, de chiens, de chemins, de sauveurs de plantes, de fleurs des champs, d’eau qui court, de pierres, de cyprès, de fontaines, de ciel très haut et qui penche vers le soir se fait tout naturellement, cheminant.
Un des mérites de votre livre — mérite qui contribue à sa beauté incisive — réside à coup sûr dans son usage et dans son rapport critique à la langue. Alors que vous écrivez vous- même, vous ne vous privez pas de relever l’insuffisance des mots et du discours dès lors qu’il est question de la vérité de la vie : « Que les langues humaines sont limitées, qui nous privent de la consistance d’une tige de ronce ou d’une raquette de figuier de Barbarie savourées à même le chemin ! » Et pourtant, dirions-nous, le livre s’écrit bel et bien. Comment décririez- vous l’expérience que fut pour vous l’écriture de En Sicile. Une histoire de chèvre ?
Je salue la drôlerie de votre façon de partir d’un jeu sur les mots pour envisager la question de la langue ! Dans la phrase que vous citez, il s’agissait bien sûr de déplorer la limitation, chez l’être humain, des capacités d’un certain organe situé dans la bouche et appelé langue, dont l’anatomie le prive, contrairement à la chèvre, du plaisir de goûter à des mets savoureux mais pourvus de piquants ou d’épines. La saveur et l’épine : tout un programme poétique en effet ! La limitation, l’insuffisance — si vite retournée en suffisance — de la parole humaine à dire le monde : c’est évidemment le point de départ du voyage vers les bordures de la langue. Un étonnement face à l’arrogance d’une espèce humaine aux moyens si dérisoires. Ou plutôt, une fois constaté le phénomène de cause à conséquence entre ces moyens si insuffisants et cette suffisance si replète et bien partagée, le désir de dériver ou, pour mieux dire, de foutre le camp. Du camp au champ, je me suis retrouvée en Sicile, au bord des chemins, à admirer follement les façons de dire d’une certaine chèvre, et à essayer d’apprendre d’elle. Apprendre à conjuguer (la saveur et l’épine !), à sauter sur les mots comme une affamée, à ne pas feindre de savoir en user.
Mais j’arrête là l’énumération des rapports chèvre-écriture qui me viennent un peu trop facilement à l’esprit, parce qu’ils donnent une impression de maîtrise (suffisante !) exactement contraire à ce que j’ai expérimenté, puisque mon « expérience d’écriture » dans ce petit texte serait plutôt la tentative de rendre compte, par des mots lancés dans l’espace, d’une expression mutique : « rester bouche bée » (ce qui s’entend phonétiquement à merveille, dans un récit avec une chèvre pour héroïne…). Je m’attendais beaucoup à ce que, de mon attention et de mon admiration sans limites pour la façon d’être au monde de cette héroïne, ce soit le silence qui naisse, et puis non, pas du tout (pléthore de mots, de couleurs et de choses du monde !), ou alors si, tout à fait, un silence peuplé du goût de la digression, du potin champêtre, de la gambade, de l’air d’avril : de l’allégresse. Cette allégresse est de tous les temps, mais mon entêtement langagier à en rendre compte a sans doute subi l’influence du moment, du moment historique.
Comment représenter l’écroulement ? J’avais beaucoup à l’esprit les mosaïques de Ravenne, composées au sixième siècle, au moment donc de l’écroulement de l’Empire romain d’Occident. La basilique Sainte-Apollinaire de Classe, dont l’éblouissante décoration nous emporte dans un vertige d’arbres, d’animaux, de plantes, de fleurs: dans l’époustouflante fertilité du monde naturel. Et les mosaïstes de Ravenne n’avaient à tenter de contrer que l’écroulement d’un monde ! Alors qu’aujourd’hui… Ce qui frappe, sature presque le regard dans ces mosaïques, c’est la couleur verte. Face à l’effondrement, opposons les infinies nuances de la couleur verte ! C’est ce que fait un autre personnage du livre, une vieille dame solitaire qui, à force de plantations sauvages et tenaces, reverdit des collines abîmées par la furie constructive dominante ; et je crois que c’est ce que je me suis dit, alors que depuis vingt ans que je vivais en Sicile, je n’avais pas encore osé décrire ce qui m’entourait, bien qu’ayant écrit et fabriqué, avec l’aide d’un formidable typographe à la retraite de Palerme, Aurelio Cardella, plusieurs autres textes dans lesquels l’idée de l’effondrement et de comment s’y opposer ou, plus modestement, comment le décrire — décrire ce qui reste —, était déjà centrale. Fabriquer ces petits livres, dans la plus grande liberté dans le choix du format, du papier, des caractères, des couleurs et des images des couvertures, a été pour moi un grand apprentissage d’écriture. Bien sûr, il n’y avait plus seulement, dans un livre, à réfléchir à des formes immatérielles, mais aussi à fabriquer un objet habitant du monde. Mais en plus, baguenauder dans des vieilles papeteries de Palerme, poussiéreuses et pleines de trésors, parmi les merveilleuses couleurs des papiers Fabriano, m’a été de grand entraînement et apprentissage : pour la texture, les espaces, les signes apparemment invisibles et qui se découvrent lorsqu’ils sont éclairés par derrière, pour la fibre et le velouté des phrases. Au treizième siècle, les papetiers de Fabriano se sont inspirés des artisans lainiers qui tissaient des symboles et des dessins entre les lignes de trame et de chaîne de leurs métiers. D’où l’on voit bien que les inspirations et les influences créatives sautent d’un artisan et d’une espèce à l’autre à travers les siècles, et même qu’ils sautent en rond : regarder, par exemple, moi qui suis bien obligée d’admettre que j’ai écrit sur l’innocent dos laineux de Miss Coco la chèvre…
Dès le début du livre et maintes fois au fil des pages, on a la sensation d’avoir affaire simultanément à une beauté, une vérité et une âpreté d’un monde naturel, lequel nous renverrait à l’imaginaire, forcément élégiaque, d’un temps présocratique, sinon virgilien. Pour autant, le récit, chemin faisant, ne feint pas d’ignorer ce qu’il en est du désastre actuel : saccage du paysage, spéculation immobilière, laideur des constructions, détérioration du climat, incendies, etc. Comment envisagez-vous cet écart entre ce que suppose d’un côté l’élégie et ce qu’implique, de l’autre, une appréhension lucide de la dévastation ?
Théocrite, grand inspirateur de Virgile, est né à Syracuse ! La Sicile est donc le pays de naissance de l’Idylle, et on ne peut pas parcourir ses collines plantées d’oliviers, ouvertes sur la mer Méditerranée, de surcroît en compagnie de chèvres, sans avoir l’impression d’arpenter le paysage où tout est né. On pourrait presque s’attendre à ce que ces paysages (et les façons de vivre qui vont avec eux), d’avoir été chantés et célébrés par les premiers poètes de notre culture, suscitent une émotion émoussée par la connaissance livresque que nous en avons depuis l’école. Et puis c’est exactement le contraire qui se produit : leur beauté est faite de telle façon qu’elle touche un point de notre cœur complètement innocent. Ce qui creuse l’écart, en renforçant le scandale.
Car ces paysages, quelque vastes qu’ils soient, sont aujourd’hui à l’agonie. Chaque activité humaine, chaque jour de chaque été en réduisent un peu plus le périmètre et la chance de survie. À force de suivre les chèvres dans les collines autour de la maison, j’ai découvert certes de nombreuses carcasses de béton abandonnées, que les Italiens appellent des éco-monstres, mais aussi, un jour, abritée par de grandes roches posées au milieu d’un champ comme par la main de géants, une discrète niche votive chrétienne oubliée depuis des dizaines d’années. La disposition des lieux, la proximité d’une source, et jusqu’à la présence de ruches sauvages m’ont alors fait rêver que ce lieu de dévotion champêtre était la continuation d’un ancêtre actif depuis l’Antiquité grecque, qu’il avait connu la musique de flûte et les offrandes au dieu Pan. Le bouc d’En Sicile s’appelle… Pan-pan. Une façon d’envisager ironiquement l’écart que vous évoquez. Car, tel un bouc rétif, je crois que je n’arrive pas à dire autrement que je ne l’ai écrit, dans la forme d’indignation active qu’est l’adhésion enthousiaste, c’est-à-dire lucide, c’est-à-dire désespérée, c’est-à-dire combative, au monde qui reste, l’écart que vous définissez et dans lequel se tiennent les questions qui se posent à qui tente de parler aujourd’hui d’un petit bout oublié de ce monde devenu chèvre.
Il se trouve que j’ai passé les repas de mon enfance devant un grand tableau de Monsù Desiderio, intitulé… Écroulements. Monsù Desiderio est le pseudonyme unique choisi par au moins deux peintres, actifs à Naples dans la première moitié du dix-septième siècle, d’une originalité et d’une puissance folles, dont l’œuvre est quasi exclusivement consacrée à des architectures en train de s’effondrer. Quand je suis arrivée pour la première fois à Palerme, bien des années après avoir vu ce tableau pour la dernière fois, j’ai eu l’impression d’y entrer enfin. Les rues, les quartiers en ruine du centre historique de la ville me livraient la vérité crue du monde : l’effondrement passé ne cesse plus chaque jour d’avoir lieu. La situation réelle du monde est celle des rues du centre historique de Palerme. À Paris, je ne comprenais pas du tout ce que faisaient les gens, ni pourquoi ils le faisaient, et je ne comprenais pas non plus ce qu’ils disaient, le pourquoi de leurs buts et de leurs ambitions. Passant entre les splendeurs détruites des rues de Palerme, pour la première fois de ma vie d’Européenne aseptisée, je me suis sentie vivre loin du mensonge. Et cette sensation a été pour moi comme un nouveau printemps. Je crois que c’est en souvenir des causes paradoxales de ce printemps intérieur que j’ai envisagé la façon d’évoquer une après-midi d’avril dans la campagne sicilienne, aujourd’hui. Splendeur extrême/ravage fou. Je pensais que les citadins devaient venir voir de leurs yeux, éprouver de leur corps ou, au moins, qu’ils devraient pouvoir lire avec leur cœur, puiser des forces, et des idées, et des rêves, dans la lecture de délices, mais aussi en être touchés comme… d’un coup de poignard. Quelque chose comme : « Tiens ! Lis ça ! Prends-toi un bon coup de magnificence ! ». Une façon de ne pas nous répéter seulement le long chant funèbre et funeste de notre temps, ce bourdon de nos nuits, mais de faire résonner très fort l’éclatante fanfare de la vie qui s’y oppose.
Juliette Blamont, En Sicile. Une histoire de chèvre, éditions Nous, octobre 2026, 96 p., 16 €
En Sicile, Une histoire de chèvre a fait l’objet d’une adaptation mise en scène et interprétée par Jeanne Balibar. Créé au Théâtre Vidy-Lausanne en septembre 2026, le spectacle est programmé du 4 au 7 novembre 2026 à la MC93 Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris, Bobigny, puis sera en tournée en France et en Suisse jusqu’en janvier 2027.
