Gérard Haller : Nous Peuple Poème (Stabat infans)

Paul Klee, Auserwählter Knabe (détail)

Dans chacun des livres de Gérard Haller, il y a de l’universel, du temps depuis toujours, à tout jamais. Une histoire qui nous concerne tous, nous lecteurs. La force de cette écriture est le fruit d’une langue propre à l’auteur, reconnaissable entre toutes. Syntaxe et ponctuation, découpage du poème aussi.

Et c’est beau. Lorsque j’ouvre un livre de Gérard Haller, je ne peux m’empêcher de me dire à voix haute : c’est beau. Question de langue. Ainsi de ce vers en première page : « il pleure on pleure avec lui ».

Celui qui pleure est le garçon de Paul Klee dans le tableau intitulé Garçon élu (Auswählter Knabe, 1918), tableau déterminant pour Gérard Haller à qui il inspire le long poème intitulé Stabat infans. Des larmes sur les joues de l’enfant aux yeux fermés. En dessous, autrement dit sens dessous-dessus, le ciel avec maisons et oiseaux. Une composition en deux parties assemblées.

Le garçon pleure et le poème incantatoire de Haller est un appel comme seule la poésie aujourd’hui peut le faire, en ces temps de barbarie : « nous / peuple / poème / tenir ensemble debout » ; voici l’un des leitmotiv du texte, de même que : kein Gott, car nous sommes sans dieux.

Page 79, il y a, en deux vers brefs, une évocation de la mère qui disait Kopf hoch ! (« Tête haute ! ») pour faire face à l’impleurable – leg maternel comme une injonction au fils poète. Et lui d’écrire, dans un souffle bouleversant, le naître / mourir dans lequel nous sommes tous bringuebalés. Un poème-monde indemne de considérations anecdotiques, égotiques, comme en use souvent la poésie médiocre.

Le Stabat infans, qui inverse le Stabat Mater traditionnel, ouvre la pensée. On ne se soucie guère aujourd’hui de l’éploration de l’enfant dans le monde fracturé qui est le nôtre. Gérard Haller part de cette considération et offre une ballade consolatrice comme le peintre Paul Klee peignit L’enfant élu après avoir participé à la guerre de 14-18.

De l’avant-naissance à l’après-mort, un appel au vivant, à une communauté (« nous / peuple / poème ») qui implique le politique.

Le livre est dédié à Jean-Luc Nancy, mort il y a 5 ans, dont l’auteur fut l’élève et l’ami. A Hélène aussi, son épouse, dans la dernière partie du poème.

Et toujours dans une proximité de pensée, l’évocation de Celan, Kafka, Sebald ou Risset : « nous / peuple / poème »…

« Ne pas être seul, cela est divin », écrit Jean-Luc Nancy.

Et Gérard Haller de renchérir :

« sons

voix

mots

appels dans le noir

pour joindre deux

cœurs battements

chaque fois qui re/

lancent l’appel hop et c’est

là l’éternelle revie c’est ça

qui est beau à pleurer »

Nos rêves de communisme mis à mal, comment tenir debout ? L’appel qui sourd entre les strophes de la mélopée hallèrienne fait œuvre d’espoir. On peut lire et relire Stabat Infans pour reprendre souffle. Tenir debout, oui, comme le poète nous y enjoint.

Gérard Haller, Stabat infans, éditions L’Atelier contemporain, mars 2026, 112 pages, 20€.