Terrain vague (64) – Ryoko Sekiguchi, Benjamin Bondonneau, Helge Reumann

Photo © Christian Rosset

L’idée de mettre en tension plusieurs ouvrages – livres en tous genres (souvent à la frontière) et films principalement – dans une même chronique (chacune formant un épisode d’un journal de lecture n’ayant ni début ni fin) n’est pas venue spontanément ; elle s’est imposée progressivement, sans pour autant devenir une règle absolue (un unique sujet pouvant de temps à autre occuper, de manière tout aussi labyrinthique et tendu, l’espace d’un épisode).

Le but inavoué de ce qui n’est donc pas une « contrainte », mais une proposition, est d’inciter qui tient la plume à dépasser ses propres obsessions ; à s’intéresser à autre chose qu’aux revenant(e)s du jour, afin de ne pas figer le Terrain vague en une sorte de Musée Grévin de la nouveauté attendue ; ou en un cimetière où l’on irait de temps à autre, parfois de leur vivant, fleurir les tombes de nos cher(e)s disparu(e)s.

Il faut reconnaître que notre terrain de jeu, on le préfère semé de trappes et de pièges à surprises. Ce qui de bon matin nous fait reprendre le chemin de l’écriture, ce n’est pas seulement le désir d’entretenir de vieilles obsessions, c’est aussi celui de faire passer certains objets, aux antipodes de notre sensibilité, du moins en apparence, qui requièrent de mettre en lumière ce qui nous a tout d’abord alerté, avant de commencer à nous parler – une part non négligeable du travail étant de faire passer, notamment par montage, le dialogue qui en découle.

Établir des constellations, c’est poursuivre une expérience, sans but défini mais orientée, qui devrait se confondre avec la vie. Ce journal de lecture en dépose quelques traces, certes imparfaites, mais tenant compte de ce que Maurice Blanchot nous a un jour soufflé à l’oreille : « Écrire peut avoir au moins ce sens : user les erreurs. [Alors que] parler les propage, les dissémine en faisant croire à une vérité. » Cette poursuite, non du vent, mais d’une randonnée sans GPS dans un territoire balayé, entre autres perturbations, par le vent, devrait nous conduire à pratiquer autant d’ouvertures, de bifurcations, que de coups de gomme.

22 janvier 2026 – jour anniversaire des naissances d’Henri Dutilleux (1916) et de Jim Jarmusch (1953). Le premier nous a laissé quatorze opus inoubliables (plus deux autres moins marquants, mais de belle facture) dont le degré d’invention musicale nous incite à nous remettre au travail ; il aurait eu 110 ans s’il n’était mort le 22 mai 2013. Du second, qui a 73 ans (soit à peu près les 2/3 de 110), un quatorzième long métrage (seizième, si on compte les documentaires) est sorti sur les écrans. Bien qu’ayant perdu l’habitude de m’exprimer devant un micro, j’ai accepté de retrouver Antoine Guillot, qui tient bon la barre de l’émission hebdomadaire Plan Large sur France Culture, pour échanger en direct sur Father Mother Sister Brother, en partage avec Philippe Azoury. Et une fois encore, j’ai pu me rendre compte que bien des réponses ne trouvent leur juste formulation qu’une fois les micros coupés. Même en ces temps où la « création radiophonique » se trouve plus que jamais marginalisée, pratiquer la radio, c’est avoir conscience que là aussi, il faut, jour après jour, user les erreurs. Ce qui implique ceci : Faire de la radio, ce n’est pas s’y rendre de temps à autre, en touriste ; c’est y penser matin, midi et soir – et surtout la nuit, dans nos rêves. Sans revenir sur ce qui a été diffusé ce jour-là, j’aimerais simplement ajouter un bref codicille à une de mes réponses à Antoine Guillot : « – Certaines choses, certaines manière de faire, reviennent. C’est par simple goût de la variation – ou est-ce un principe oulipien (oucipien, faudrait-il dire) de Jim Jarmusch ? – Non, ce n’est pas du tout oulipien, encore que… » (je reprends) ce qui apparaît, une fois encore, comme « contrainte » est depuis longtemps – comment dire ? – gravé dans la tête, dans la peau et en tous points du corps du cinéaste. En poète, en musicien, s’il préfère les nombres uniquement divisibles par eux-mêmes et par 1, il ne refuse aucune transgression (l’invention formelle étant incompatible avec l’usage de la rigidité) – mais c’est en lui ; et ça finit par s’imposer comme étant le fruit d’une réflexion, alors que, peut-être, n’est-ce que celui d’une nécessité informulable où, même si tout est compté, le résultat doit échapper à tout calcul.

23 janvier. Terrain vague ne reproduit pas l’intégralité d’un Journal de lecture en partie rêvé et par essence inachevé : il privilégie ce qui a été adressé ; donc, s’il n’y a pas eu erreur de destinataire, en attente de réponse. J’achève ma lecture de Venise, millefleurs dans le transilien, après avoir fait, entre l’aller et le retour, deux acquisitions : 1. Le Séminaire Livre XIII, L’objet de la psychanalyse de Jacques Lacan, un ouvrage dont je me régale d’avance, mais que je ne souhaite pas commenter – en tout cas pas doctement (ne devient pas exégète de Lacan qui veut, même si on peut rendre compte d’une exposition portant son nom). Taillons-en simplement un éclat (face aux Ménines de Velasquez), pour donner le ton : « Donc, un tableau vivant. C’est sans doute bien dans ce geste figé qui fait de la vie une nature morte que ces personnages se sont effectivement présentés dans la réalité, comme on l’a dit. Et c’est bien en quoi, tout morts qu’ils soient, ainsi que nous les voyons, ils se survivent, d’être justement dans une position qui, du temps même de leur vie, n’a pas changé ». 2. Le Sud (1983), deuxième film de Victor Erice, ressorti en salles en version restaurée, et dans la foulée en Blu-ray, acquis lui-aussi sans attendre de savoir qui pourrait en envoyer un exemplaire au Terrain vague (où s’exercent simultanément un art de la patience et un penchant pour l’impatience). Gardant en tête L’Esprit de la ruche (1973) et Fermer les yeux(2023), premier et quatrième films d’Erice chroniqués ici-même (souvenons-nous, même si c’est ahurissant, que ce cinéaste – un des plus importants de sa génération, et pas seulement en Espagne – n’a produit que quatre longs métrages en cinquante ans), je m’en fais une première projection. La deuxième ne saurait tarder.

On en parlera peut-être un jour prochain, car on est loin d’en avoir fini avec Victor Erice dont on aimerait revoir Le Songe de la lumière (1992), son troisième film ; ou mieux encore découvrir au plus vite un cinquième opus, tout en ne perdant pas espoir que ses courts métrages, bien loin d’être négligeables, soient un jour rassemblés.

1. Depuis que je l’ai reçu, le 12 janvier dernier, Venise, millefleurs de Ryoko Sekiguchi, aux éditions P.O.L, n’a quitté ma besace que pour trouver place sur une de mes tables de chevet. C’est dire à quel point ce précieux viatique a le pouvoir de retenir. Écrire à son sujet, c’est se préparer à l’abandonner, même si opérer un montage de fragments repérés à première ou deuxième lecture accentue en nous le sentiment que ce livre, loin d’être le fruit d’un caprice – un capriccio – d’autrice en quête d’une ville sur laquelle écrire, ne sera pas de sitôt oublié. Il faut dire que tant ont écrit sur Venise… ne serait-ce que pour ajouter leur nom à une longue suite de romanciers à dominante masculine exhalant « l’image féminine de la Sérénissime » (les plus âgés d’entre nous ont inévitablement quelques noms sur le bout de la langue ; on nous pardonnera de les passer directement à la trappe). Pour ma part, sillonnant Venise en compagnie de Ryoko Sekiguchi, pensant à mille choses, mais pas à la mort (après avoir remarqué que dans Venise, il y a Vie), j’ai en tête, non des écrits, mais des musiques de Giovanni Gabrieli, de Johannes Hieronymus Kapsberger, de Claudio Monteverdi, de Luigi Nono et d’Igor Stravinsky, s’entremêlant à des chansons populaires saisies au vol. Et bien d’autres choses encore, véhiculées par son écriture, qui germent dans la tête comme les graines transportées par les oiseaux.

Venise ou l’esprit du lieu en huit séjours au rythme des saisons ; non pas un roman, fort heureusement, ou alors de ceux avec lesquels on ne bâtit pas les « rentrées », tant ils oscillent entre les genres. Composé par montage entre récit, reportage et journal – correspondance intime, recherche documentaire, propos recueillis, rencontres comme rêvées avec le vivant (humain, végétal, parfois animal), racontées avec un précieux sens du détail –, il nous conduit à frayer au plus près de ce qui a été vu, entendu, senti, touché, goûté. J’en sors sans avoir encore pris congé des lieux. « Tout a commencé par une plante. / Ou par une main qui la touche. / Ou par les deux. » Le récit démarre au moment où la narratrice a rendez-vous avec Paolo, le père d’une de ses amies, « un architecte, comme il y en a des milliers dans cette ville », qui lui montre un herbier « fabriqué dans la première moitié du XIXe siècle par une personne de [sa] famille », dont elle photographie minutieusement chaque page. « Je me demandais soudain si ce que j’étais en train de faire ne revenait pas, sous couvert d’herbier, à ouvrir à la dérobée un journal intime » ; ou « la boîte de Pandore. » L’architecte lui confiera un peu plus tard cet herbier, lui dévoilant le nom de celle qui l’a fabriqué : « Écrivez son vrai prénom, c’est une évidence. Cet herbier lui appartient après tout. Elle est l’autrice du livre, tout comme vous et moi. » C’est ainsi que la narratrice rencontre Ilaria, « la botaniste », à qui, tout en dépliant en autant de séquences ce que son herbier nous raconte, elle écrit d’étonnantes missives : Chère Ilaria…

Venise, millefleurs est donc construit selon plusieurs modes d’écriture : récit des événements au fil des saisons / séquences intitulées Herbier d’Ilaria (numérotées de 1 à 26) / séquences intitulées Mon herbier (numérotées de 1 à 38) / lettres à Ilaria. Rien de mécanique dans le battement proposé entre ces modes : rigueur et surprise font bon ménage.

Une des singularités de ce livre est d’appréhender la ville en accordant un certain poids à « son âme végétale ». Le regard est central – mais on pourrait dire de même de l’écoute et des autres sens (les fleurs seront, comme déjà évoqué, touchées, goûtées, humées). « Chère Ilaria, […] Les gens essaient d’habitude d’entrevoir une époque révolue à travers les choses qu’ils croient inchangées. […] C’est une approche judicieuse, mais il y a peut-être moyen de se frayer aussi un chemin vers le passé grâce à des éléments que l’on considère comme éphémères ou volatiles, à l’instar des plantes, de l’odeur des objets et des lieux, des mouvements de l’air et des ombres sur l’eau. » Alors, comme le récit reprend, la réflexion chemine : « Les cités sont construites par des hommes, mais elles contiennent également des parties invisibles pour qui se déplace à pied. Il faut suivre l’envol d’un oiseau ou devenir un grand arbre pour percevoir leur autre visage, ou encore lire le vent de la ville pour ouvrir certaines pages. » Magistral ! Le montage ne se fera pas sans regret de devoir abandonner certaines pistes. « Une île n’existe jamais seule. Telle une constellation, les îles vivent et respirent au travers des liens organiques qu’elles développent entre elles. »

« Je m’efforçais de me plonger dans l’époque où vivait Ilaria, sans encore bien connaître la Venise d’aujourd’hui, et j’avais l’impression de m’escrimer à ériger un pilier sur un terrain vague. » Mais qui est donc Ilaria ? Un personnage de roman ? Une botaniste du premier dix-neuvième siècle dont la narratrice déchiffre ce qu’elle nous a légué ? Un double de cette même narratrice ? « Herbier d’Ilaria n°4. […] Le langage des fleurs peut se révéler particulièrement efficace lorsqu’on veut “emprunter la bouche de la fleur” en confiant à son messager une tâche désagréable dont on ne veut pas se charger soi-même […]. Car la vraie joie et l’affection qui viennent du cœur se transmettent mieux par le contact direct des yeux et des lèvres. À ce moment-là, c’est nous-mêmes qui devenons fleurs. » Le troisième séjour, qui a lieu au début de l’été 2024, s’ouvre par cette réflexion : « Écrire sur une ville s’apparente à l’acte de traduire un livre ». Puis, un peu plus loin : « Écrire sur une ville se rapprocherait davantage de la tentative de bouturer une plante dans un terreau constitué de mots. C’est bien autre chose que le simple acte de laisser des traces du lieu. / Le désir de faire éclore de vraies fleurs entre les pages ? »

Il convient, nous dit-elle, d’arpenter la Sérénissime en animal piéton. « L’autre jour, en déambulant dans une ruelle, j’entendis un tintement qui me fit sursauter. Pendant une seconde, je ne parvins pas à déterminer de quoi il s’agissait : c’était la sonnette d’une petite trottinette d’enfant. […] Je supposai que [la surprise était dûe] à la disjonction entre le corps et l’esprit : notre cerveau se rappelle le message d’alerte envoyé par ce son, tandis que notre corps, devenu dans ce lieu animal piéton, est tout entier détendu des pieds à la tête. Nous vivons avec les souvenirs pluriels de nos villes dans notre corps. »

Pour ne pas déborder, je mets de côté nombre de notations, qui continuent pourtant de résonner en moi, comme des remarques sur des manifestations artistiques plus ou moins éphémères (n’oublions pas la Biennale), reprenant le fil des échanges à la fin de l’été 2024, avec cette adresse à Ilaria : « Pour moi, vous êtes telle une plante de forme humaine. Venise m’a fait comprendre que nous ne sommes pas toujours seulement humains ; nous sommes tantôt des cerfs, tantôt des poissons volants, tantôt des libellules, et parfois même le vent et le ciel. » D’Ilaria, la narratrice « aimerait préserver le secret » qui « nous » lie : « J’ai été attirée par vous parce que nous nous ressemblons. Je suis aux mots ce que vous êtes aux plantes, et je sais que les heures les plus précieuses de votre vie ont sans doute été celles que vous avez passées avec votre herbier », restant aussi attentive à ce qui sépare – en premier lieu, le temps, même si « un jour, j’aimerais me tenir à vos côtés, pas en face de vous, mais à côté de vous, à contempler le même arbre. J’espère qu’un tel jour viendra, dans notre avenir commun. » Puis, après un « blanc » permettant de passer de l’adresse au récit, cette interrogation : « Je n’y avais jamais pensé auparavant : les fleurs peuvent-elles se sentir seules ? / Les plantes et les arbres peuvent-ils ressentir la solitude ? » Et un peu plus loin, constatant que « les écrivains tendent à embellir inutilement Venise ou à y projeter leur spleen », la narratrice avoue préférer se fier aux architectes, aux urbanistes, aux historiens, aux écologistes, bien plus ancrés dans le concret, surtout si on désire continuer de rêver, tout en déambulant. « Un livre sur une ville, un ouvrage sur une plante, c’est, par définition, une existence qui ne se termine jamais. Ses branches et ses feuilles continuent de pousser, année après année. »

Hiver 2024. Qui n’a pas refermé la page des avant-gardes aura plaisir à tomber sur une brève séquence remettant La Fenice à sa place – celle d’un théâtre qui « a perdu son âme » : où des représentations tristes et désolantes s’accomplissent devant des auditeurs / spectateurs « qui sont là sans savoir pourquoi ». La narratrice en profite pour rendre hommage à un magicien du lieu : Luigi Nono, compositeur vénitien mort à 66 ans, qui fut très impliqué dans les combats politiques de son temps. Et qui a superbement titré un de ses dernier opus : La lontananza nostalgica utopica futura.

Quittons ce livre avec Venise où mille fleurs s’épanouissent (soit dix fois plus que chez Mao) avec cette interrogation : « Pourquoi Ilaria n’avait-elle pas confectionné son herbier selon les normes des botanistes ? Elle maîtrisait la technique pour fixer les plantes sur le papier […]. Son herbier n’était pas une simple addition de fleurs pressées glissées au hasard entre les pages, ni un album de voyage. Les plantes étaient des êtres chers à Ilaria […]. Ces plantes ne sont conservées ni comme des objets de recherche ni comme de simples souvenirs. […] Là, chaque plante témoigne de l’existence des vivants qui l’entouraient et qu’Ilaria consignait dans son journal, à l’image de ces mèches de cheveux que l’on envoyait autrefois en gage d’amitié. » J’aimerais encore reprendre un titre étonnant de Sabine Macher, poète et danseuse, Notes de cheveux, en référence (ou plutôt en hommage) à Sei Shōnagon, Japonaise du premier XIe siècle, autrice d’un merveilleux recueil de Notes de chevet.

 « Avait-elle préparé cet herbier en pensant qu’il serait un jour consulté par quelqu’un ? […] Tout comme mon livre, dont les matériaux disparates forment eux-aussi un ensemble, son herbier doit-il être considéré comme une “œuvre” achevée ? » On laissera cette question en suspens (même si on peut deviner la réponse), préférant en rapporter quelques autres : « As-tu déjà senti l’odeur du bois des fondations de Venise ? Comment était-ce ? […] Les arbres qui soutiennent Venise sont-ils comme une famille, pour nous qui sommes attachés à cette ville ? Qu’adviendra-t-il le jour où l’odeur du bois qui a si longtemps constitué ses fondations se dissipera ? »

Et enfin – dernière extraction avant de refermer ce portrait de ville polyphonique en huit séjours au rythme des saisons et des cinq sens : « Les Vénitiens ont toujours su qu’ils vivaient sur une île dont l’existence n’était jamais acquise, à l’image des êtres vivants. […] Une île qui incarne et accepte la fragilité du vivant. » Et c’est bien pourquoi elle nous est chère, surtout quand, ne détournant pas notre regard, on se met à l’écoute de ce qui crée « un champ sonore magique et infini » (Nono, cité par la narratrice) – à quoi Ryoko Sekiguchi, qui s’y entend aussi côté lanterne magique, se montre, de manière aussi obstinée que non répétitive, particulièrement sensible.

2. 28 janvier. Robert Wyatt a 81 ans. You look different every time. Il ne faut pas grand-chose pour enclencher la tête de lecture. Hier, j’ai repris ma lecture de Paléophonies de Benjamin Bondonneau, sons fantômes et images hybrides (Le Chant du Moineau / Les Éditions du Ruisseau) : un livre de 240 pages, entremêlant des textes, des dessins et des rencontres. De cet artiste, « enfant des vallées de la Dordogne et de la Vézère », qui est aussi musicien (clarinettiste) et homme de création radiophonique, nous avions déjà recensé son premier livre, Nature morte, déjà dédié « aux fantômes » (Les Éditions du Ruisseau, 2022). On pourrait en arranger quelques mots pour introduire ce nouvel opus : Un récit plus que vivant (on pourrait même dire : haut en couleurs, même si tout est en noir et blanc), une sorte d’autoportrait en présence, en effet, de fantômes qui, pour reprendre les mots fameux d’Edgar Varèse au sujet des “compositeurs d’aujourd’hui”, refusent de mourir (le noir de la craie dure comme de la pierre ou du charbon friable étant aussi ce sang dont tout cœur de dessinateur a besoin pour battre) : tournant les pages, on entend du son surgir.

Comment faire passer l’énergie qui traverse ces Paléophonies ? Écoutant le CD joint au livre, qui propose des œuvres musicales originales créées par dix compositeurs et compositrices et réalisées par Benjamin Bondonneau et Lionel Marchetti, je relis ce qui le l’auteur a placé en 4e de couverture, qui a le mérite de condenser l’essentiel de sa démarche en quelques mots : « Une enquête sensible sur les sons disparus du Paléolithique récent, une plongée dans un monde sonore éteint, mais peut-être pas tout à fait silencieux. Car ce que je cherche, ce ne sont pas des certitudes, mais des résonances. Des échos d’un rapport au monde profondément différent du nôtre, où les humains vivaient en hybridation avec leur environnement par le son, tous les sons, vents, pierres, voix, animaux, silences même. / J’imagine que dans ce monde, le son était matière de relation, de perception, de rituel. Mes fusains, ma clarinette et moi interrogeons les représentations nées de cette hybridité : peintures, gravures, traces, empreintes, non comme des images muettes, mais comme des témoins d’une écoute active. » Paléophonies est un ouvrage en quatre parties – Géographies intérieures et sons fantômes / Inventions des hybrides / Rencontres fertiles / Conclure sur les vanités – où, même si le dessin domine en surface, le texte se déploie avec une belle densité : « Les activités humaines les plus ordinaires, les plus répétitives, sont des partitions en mouvement. Tresser un panier, tailler un silex, fouiller la terre ou verser l’eau, autant d’actes sonores dont les variations, les ruptures, les intensités sont perçues consciemment ou non, nourrissant la conscience de l’espace, du temps, de l’altérité. » / / « Ce qui unit l’oiseau et la flûte n’est […] pas uniquement technique ou acoustique. Il y a dans cette association une pensée du monde, une manière d’habiter la voix autrement. L’oiseau chante sans souci de langue, il déploie sa gorge au rythme des saisons, des besoins, des émotions. Il compose une musique d’appartenance. La flûte, quant à elle, permet à l’humain de s’inscrire dans ce même désir : produire du son sans parole, faire résonner un territoire, marquer une présence dans l’invisible, ici et maintenant. »

Paléophonies © Benjamin Bondonneau / Le Chant du Moineau / Les Éditions du Ruisseau.

Dans Paléophonies, il est aussi, bien entendu, question de pierres : « Contrairement au son qui traverse et à l’air qui échappe, la pierre impose sa présence. / Elle résiste, elle pèse, elle exige que l’on tourne autour, que l’on vienne l’appréhender par ses bords, par ses masses. / Elle ne se laisse pas saisir d’un coup, elle se découvre à force d’attention. / Le minéral appelle une approche lente, presque animale. » Dans sa deuxième partie, des hybridations entre l’humain et l’animal me font songer au « devenir-animal » selon Deleuze et Guattari, concept fameux qui resurgit inévitablement quand on tombe sur le mot théranthrope : « corps ouvert, changeant, qui refuse de trancher entre l’humain et l’animal. » Songeons au loup-garou, même s’il y a bien d’autres hybridations légendaires que Benjamin Bondonneau explore par attraction entre le dessin et le commentaire (entre récit et essai) : « Nous sommes tous, d’une certaine manière, des théranthropes. Porteurs de fragments épars, de traces d’autres espèces en nous, qu’elles soient biologiques, symboliques ou imaginaires. Notre mémoire est peuplée d’animaux familiers et inconnus. » / / « C’est prendre position que de dessiner des formes hybrides. Ne pas chercher la pureté, ni la synthèse. En accepter les contradictions, les superpositions. Représenter ce qui glisse, ce qui fuit, ce qui n’est pas encore fixé. Une forme toujours en train de devenir. C’est un geste aussi plastique que politique. »

Paléophonies © Benjamin Bondonneau / Le Chant du Moineau / Les Éditions du Ruisseau.

Paléo-phonies. Quand je découvre, notamment côté documentaire, certaines propositions prétendant reconstituer au plus près la musique des temps premiers (au moment où l’homme fait son apparition), je suis en général sceptique. Il n’y a pas d’équivalent musical des peintures préhistoriques relevées sur les parois des grottes ; et pour l’instant, nul Georges Bataille pour en faire état. Comme le dit Mylène Pardoën, une des dix-huit rencontres fertiles de la troisième partie : « Travailler sur le son au Paléolithique, c’est accepter une part d’inconnu. » C’est bien ça qui est stimulant. Écouter des résonances de voix éteintes ; et se poser cette question : que demeure-t-il de ce dont nous n’avons pas trace ?, ressentant que dans cette affaire – dans cette enquête infinie –, le silence est central, « matière vivante » comme le dit Rémi Labrusse : « Le silence de la grotte n’est pas une absence de son. […] Ce silence-là agit. Il enveloppe. Il prend corps. Et les sons qui y naissent, dans un écrin d’obscurité, acquièrent une densité singulière. Ils ne s’imposent pas, ils affleurent. » Matière de rêve dont nous laisserons en suspens diverses vibrations, sonores et visuelles. Notons enfin que Willem a rendu hommage à ce « beau livre » dans sa chronique de Charlie, Autre chose – une petite colonne de texte, se concluant ainsi : « Faites vite, le livre a été édité à 500 exemplaires ».

3. Helge Reumann est un dessinateur né en 1966 près de Zurich. Une des particularités de son travail est de ne pas faire appel (ou si peu) aux mots. Même si cela ne rend pas facile de faire état de ce qui est véhiculé de concret, aucune raison valable de ne pas s’y essayer (ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’on trouve un de ses livres au sommaire d’un épisode de Terrain vague).

Chöd#0 est le titre d’un nouvel ouvrage de Reumann chez Atrabile : 32 pages (+ 4 de couverture) format A3 (29,7 x 42 cm) agrafées – ce qui n’est pas si loin du format « 30 x 40 » utilisé pour Sexy Guns chez United Dead Artists en 2014 ; sauf que, cette fois, l’impression est en couleurs (très beau travail, aux antipodes du coloriage ordinaire), et un gaufrier de six cases identiques (3 x 2) au format presque carré (13 x 12 cm) est en usage à chaque page. L’ensemble est d’une grande rigueur, tant du côté de la composition que du cheminement de l’histoire, qui ne saurait être racontée autrement que par le trait – à moins que l’on ne tende l’oreille du côté de l’éditeur qui nous glisse discrètement une définition du titre : « Le Chöd (littéralement “couper au travers”) est une pratique rituelle appartenant au Shee Ché (“apaisement de la souffrance”), une lignée du bouddhisme tibétain. » // « C’est une méthode pour couper au travers des obstacles (c’est-à-dire l’ignorance, la colère, et en particulier le dualisme, surtout le dualisme du sens de soi comme différent des autres) et permet au pratiquant de demeurer dans un état naturel libéré de la crainte » (nous apprend Wikipédia, qui ajoute que) « le Chöd est en effet traditionnellement considéré comme dangereux et les débutants doivent être guidés ».

Chöd#0 © Helge Reumann / Atrabile.

Pour qui a s’est déjà aventuré dans cet univers énigmatique, à la fois insaisissable et formidablement ouvert, où une inquiétante étrangeté s’accorde avec un embryon de familiarité, il est aisé de retrouver des figures récurrentes, massives ou spectrales, consommant bières et cigarettes, et cette fois faisant quelques parties dans une salle de jeux électroniques (manière d’inscrire quelques mots dans l’image : Arcade, Menhir, Insert coin, Start…). Le climat est au rouge : danger. Bien que nous baignions dans un calme paradoxal, on ressent comme une menace sourde. Et, même si la ligne paraît « claire », on doit rapidement admettre que nous n’aurons pas aisément le fin mot de l’affaire ; à chaque lecture achevée, tout est à recommencer – ce dont ne se plaindront que les grincheux.

Chöd#0 © Helge Reumann / Atrabile.

On peut aussi se demander si « #0 » indique qu’il s’agit du prototype – l’épisode pilote – d’une série. C’est peut-être une fausse piste, l’œuvre d’Helge Reumann se développant sans que l’on n’ait besoin d’en numéroter les états : sentiment de continuité, qui n’interdit pas de rechercher ce qu’on y trouve de neuf, d’inattendu, qui renforcerait le plaisir des retrouvailles. Pour réarranger quelques mots écrits en préface de Black Medicine Book d’Helge Reumann (Atrabile, 2017) : un entre-deux mondes, aussi lointain que proche, fonctionnant, une fois encore, comme un piège mélancolique : dans un entre-deux temps, avant et après l’Histoire ; dans un moment d’extrême tension où tout reprend après une catastrophe.

On pourrait continuer à égrener quelques variations sur le thème de l’indicible – comme on le fait pour chaque opus de Reumann, quitte à s’agacer soi-même de cette impuissance à exprimer ce qu’on ressent physiquement. Force du dessin (et ici de la couleur) qui cloue le bec des commentateurs, tout en les stimulant à rechercher, non des compromis, mais des formules mathématiques pour faire passer cette force – avant de retrouver, à l’image de la page, une forme de silence.

Chöd#0 © Helge Reumann / Atrabile.

29 janvier. Dixième anniversaire de la mort de Jacques Rivette dont on n’aura jamais fini d’explorer le corpus magnifique de 21 longs – parfois très longs – métrages, sans oublier quelques courts. Tout ce qu’il nous a légué est maintenant à disposition, comme par exemple le cahier dit “Gallia”, écrit entre 1955 et 1962, dont on avait pris connaissance au moment de la publication des Textes critiques du cinéaste (Post-éditions, 2018) et dont certains fragments sont devenus pour nous des mantras : « Toute œuvre d’art vise à l’abolition du temps. » / « Le bonheur est dans la lutte, et dans le repos qui la suit, mais non dans l’assurance de ce repos. Ou faudrait-il être très sage, ou bien fou. » / « Les hors-la-loi sont l’honneur d’un peuple. » / « Il ne s’agit pas d’éliminer l’erreur, mais de l’intégrer. » (à suivre)

Ryoko Sekiguchi, Venise, millefleurs, P.O.L, janvier 2026, 256 pages, 20€
Benjamin Bondonneau, Paléophonies, Le Chant du Moineau / Les Éditions du Ruisseau, décembre 2025, 240 pages + 1 CD, 20€
Helge Reumann, Chöd # 0, Éditions Atrabile, janvier 2026, 32 pages, 15€