L’ostinato infini de Venise (Ryoko Sekiguchi, « Venise, millefleurs »)

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Venise, millefleurs est le portrait romanesque de la ville qui rend la parole aux femmes – avec une narratrice « lassée du nombre de romans écrits sur Venise par des hommes qui projetaient sur la ville une image féminine pour mieux la fantasmer ». (Sollers est visé, Hemingway, et les autres…) La narratrice de Ryoko Sekiguchi pense que les écrivains n’ont jamais vraiment réussi à parler de Venise – moins bien, en tout cas, que les personnes qu’elle rencontre dans son récit, architectes, historiens, écologistes, militants ; les Vénitiens eux-mêmes à qui elle se présente avec un curieux projet : écrire un livre – un roman – sur Venise et ses fleurs, sa forêt…

« Venise est certes une ville lacustre (…), mais il m’apparaît essentiel de considérer, dans le même temps, sa part miraculeusement forestière », dit la narratrice de Ryoko Sekiguchi. Car avant de construire les rues et les maisons, les Vénitiens ont dû fixer, ancrer leur sol, consolider le fond boueux et instable de la lagune avec des pylônes, comme l’avait expliqué l’historien d’art Sergio Bettini dans Venise, naissance d’une ville (Editions de L’éclat, 2006). La construction de Venise repose sur des pieux de pin de plusieurs mètres de haut enfoncés dans un sol argileux, « ce qui signifie que les Vénitiens vivent sur des arbres » – un peu comme le héros du roman La baron perché de Calvino (Gallimard, 2018), qui passe sa vie dans les arbres, comme le souligne la narratrice de Ryoko Sekiguchi – qui cite aussi l’historien Fernand Braudel ayant lui-même souligné que sous l’église de la Salute, au cœur de Venise, il y a autant d’arbres qu’il en faut pour faire une forêt…

L’architecture vénitienne s’est ainsi faite légère et diaphane pour « se traduire en valeurs de couleur, de lumière, de rythme, dissoudre les masses, devenir une image sans poids, quasiment sans matière », disait Bettini (1905-1986). C’est « l’étendue musicale » de Venise, comme l’écrira Marcelin Pleynet (L’Infini/ Gallimard, 2014). Pour Ryoko Sekiguchi, c’est « l’obstinée rigueur » des Vénitiens, l’ostinato qui flotte dans l’air de Venise en parlant de la voix de la forêt marine qui soutient la ville. « Ostinato » est une notation musicale, un thème sans variation, un thème acharné qui revient et ne revient pas. Alban Berg l’entendait dans Schumann. Louis-René des Forêts (des forêts !) a signé tout un livre de fragments sous ce titre : Ostinato (Mercure de France, 1997), dans lequel on entend une catastrophe immense, infinie, irrémédiable survenue dans sa vie.

On entend cela aussi chez Ryoko Sekiguchi, qui a d’ailleurs écrit sur le thème de la catastrophe dans Ce n’est pas un hasard, Chronique japonaise (P.O.L, 2011), et qui dans son roman sur Venise œuvre avec une certaine mélancolie, tristesse, au point de se réfugier quelque peu dans le XIXè siècle : elle a sous les yeux un herbier de cette époque, d’une certaine Ilaria, que lui a confié un architecte et avec lequel elle nous raconte Venise, la lagune de Venise que les Vénitiens eux-mêmes ne connaissent pas bien (elle dit avoir entendu ça dès son premier séjour à Venise). Elle nous raconte les îles sur lesquelles les touristes ne s’aventurent pas, comme par exemple San Servolo qui fut jadis un asile psychiatrique, où la narratrice ne se laissera pas enfermer comme jadis le marquis de Sade (qui se faisait porter les plus belles roses pour en effeuiller les pétales sur le purin d’une fosse…) à l’asile de Charenton. Mais le roman de Ryoko Sekiguchi a plus à voir avec une phrase magnifique d’Edgar Quinet, que James Joyce citait par cœur : « Aujourd’hui, comme au temps de Pline et de Columelle, la jacinthe se plaît dans les Gaules, la pervenche en Illyrie, la marguerite sur les ruines de Numance, et pendant qu’autour d’elles ces villes ont changé de maîtres et de noms, que plusieurs sont entrées dans le néant, que les civilisations se sont choquées et brisées, leurs paisibles générations ont traversé les âges et sont arrivées jusqu’à nous, fraîches et vivantes comme aux jours des batailles. »

Aujourd’hui les millefleurs se plaisent à Venise, où l’on a une forêt souterraine, un potager dans le quartier du Castello, un grand bananier près du Palazzo Grassi, un tilleul dans le quartier de San Polo, un magnolia dans celui de Cannaregio, une glycine près de l’Arsenale, des spaccasassi qui dépassent des murs ici et là – ce sont comme les « plates-bandes d’amarantes » (Rimbaud) de Venise. Avec des citoyens, des citoyennes et leurs très nombreuses associations qui renouvellent quotidiennement les formes de luttes pour soutenir leurs droits les plus sacrés ; pour l’environnement, pour les îles, les embarcations historiques ; contre les paquebots, la pollution… « Venise est une ville », comme la souligné Franco Mancuso (Editions de la revue Conférence, 2015). Venise est une forêt enchantée, un herbier, un rhizome, un miracle, un poème… un tableau, dit Ryoko Sekiguchi qui songe là àL’Annonciation de Véronèse, avec son vase ovale et son rameau sans fleurs (tableau exposé à l’Accademia de Venise) car, « Jusqu’à une certaine époque, les gens savaient qu’il existait, quelque part dans le monde, une scène qui correspondait parfaitement à celle d’un tableau. Depuis quand a-t-on oublié cela ? »

Ryoko Sekiguchi, Venise, millefleurs. Editions P.O.L, 256 pages, 20€. (En librairie le 8 janvier)