Oliver Rohe : « ce que j’ai essayé de montrer, c’est le caractère absolument présent de la violence même lorsqu’elle n’est pas manifeste » (Chant balnéaire)

Oliver Rohe (DR)

Dans Chant balnéaire (Allia, 2023), Oliver Rohe revient sur son expérience de la guerre civile du Liban. Ladolescent quil était alors trouve refuge avec sa mère et sa sœur dans une petite station balnéaire du littoral libanais, où ils passeront les dernières années du conflit. Époque dune « drôle de guerre » où la vie se déroule dabord loin du théâtre des opérations, mais sera peu à peu rattrapée par les combats. On aborde avec lui, dans ce grand entretien, la genèse de ce texte à la forme singulière, qui alterne vers et prose pour composer une élégie sans pathos, une épopée sans emphase où la vie ordinaire prend le pas sur lhéroïsme guerrier.

Ce qui frappe au premier abord lorsquon ouvre votre livre, cest lusage constant du présent de lindicatif dans la narration. Je me demandais sil tenait pour vous dune manière de signifier la présence encore très actuelle de ces souvenirs, une persistance, un passé qui ne passe pas, ou au contraire sil venait marquer la tentative de recréer dans et par l’écriture des liens rompus entre passé et présent, comme une manière dinstaurer une actualité du passé qui en vérité nexiste plus. Ou, pour le dire autrement, est-ce quil sagissait avant tout pour vous de restituer ou de revivre cette expérience dadolescence, dans l’écriture ?

Le présent ici nest pas destiné à créer lillusion dune contemporanéité du texte au lecteur. Mais c’était le seul moyen pour moi d’écrire ce livre : jai essayé de l’écrire au passé et ça ne marchait pas. En me laissant aller à l’écrire au présent, le texte a surgi — ou l’inverse, le texte a surgi parce que j’ai recommencé à l’écrire au présent. Cest alors que jai compris que c’était moins un souci de reconstitution, qui aurait été fabriquée, ça, ça ne marchait pas, quun moyen de revivre en quelque sorte ces années-là et de les créer à nouveau par l’écriture. Donc ce nest pas une reconstitution, mais une recréation. Et de manière plus personnelle, c’était là une manière pour moi de ne pas me sentir complètement étranger à cette expérience qui a plus de trente-cinq ans, qui se passe dans une autre langue, dans un autre pays, en guerre.

En vous posant cette question, je pensais tout particulièrement à certains passages qui peuvent sembler anodins, des récits de promenades, de parcours dans la station balnéaire et les paysages désolés qui la bordent, qui sont souvent très détaillés : succession de blocs de béton numérotés, piscines vides, terrains vagues, sentiers bordés dherbes folles, dans lesquels le narrateur chemine. Les éléments que vous énumérez nont en soi rien de saillant, et jai eu le sentiment en vous lisant que vous étiez en train deffectuer en écrivant cela un exercice de remémoration, en cherchant à retrouver le plus précisément possible les parcours que vous aviez réellement faits.

Oui, cest une réappropriation des lieux. Comme un aveugle, ou un hyper-myope comme je suis, va tâtonner pour se situer dans lespace, et rendre ce qui est inconnu de plus en plus familier. Il y a une scène dans La Recherche de Proust où il se trouve dans une chambre au Grand Hôtel de Cabourg ; il ne dort pas de la nuit parce que cest une chambre dans laquelle il na aucun repère. Il narrive pas à se familiariser tout de suite avec les lieux. Cest un peu la même chose dans Chant balnéaire : tout le début du livre raconte un dépaysement. Un déplacement forcé. Le narrateur se retrouve dans cet espace totalement inconnu et sa manière de se lapproprier, cest de répéter presque comme une litanie les mêmes trajets et les mêmes noms. Comme une prière.

Concernant ce choix du présent, jai limpression quil peut avoir un autre sens encore, qui serait une manière de signifier combien le temps est alors déstructuré, puisquil semble quil ny ait plus de chronologie, que l’écoulement du temps soit bloqué. Vous écrivez ainsi :

« je regarde lhorloge sur la façade du palais,
je ne sais plus si les aiguilles tournent ou si elles sont à larrêt,
jaimerais dire à larrêt,
il ny a peut-être pas dhorloge »
Un autre passage fait un lien explicite entre ce vécu du temps et la guerre :
« Se représenter la perte dune année scolaire demande un sens de la durée et une capacité de projection dans lavenir dont je suis complètement dépourvu.
Je nai pas lintelligence du temps.
La guerre ma libéré des horloges. »

Lusage du présent ne serait-il pas aussi une manière dexprimer ce temps qui ne passe pas ?

Cest ça, cest aussi la temporalité propre de la guerre libanaise, qui a été une guerre très longue, qui a duré quinze ans. Elle sest ramifiée dans le tissu même de lordinaire, avec des périodes descalade militaire et des périodes de guerre à basse intensité. Donc la temporalité nexiste que sous la modalité du présent : on se sent vivre quand il y a du présent, sinon ce sont des plages de temps mort. Seul le présent existe. Lorsque vous êtes organisés en fonction de la survie, ce qui compte cest de finir la journée, ou le lendemain ; et non de se projeter dans l’avenir, non pas de se dire « dans deux ans, je vais passer mon bac », etc.

Je crois que lidée de présent, en plus des trois hypothèses que vous faites, avec lesquelles je suis daccord, cest presque un parti-pris d’écriture phénoménologique : tout arrive, constamment. Si vous avez lu Le Bruit et la fureur de Faulkner, qui est lun des livres majeurs du XXe siècle, le premier monologue du livre est prononcé par un idiot qui sappelle Benjy. Il a une organisation de la pensée qui est quasi nulle, et il ne voit le monde qu’à travers la sensation, et les associations didées en lien avec les sensations. Par exemple, sa sœur sent le chèvrefeuille. Donc si sa sœur nest pas là, il ne sent plus le chèvrefeuille. Inversement, elle s’annonce quand il sent le chèvrefeuille. Le monde lui arrive constamment à cette hauteur-là, à la hauteur de quelquun qui na pas la capacité intellectuelle d’ordonner la réalité, de lui donner une signification homogène et précise. Je ne dis pas que je suis complètement idiot dans ces années-là, mais le parti-pris de l’écriture nest pas très éloigné : me mettre à la hauteur dun ado qui reçoit la guerre sans sa signification, comme un bloc de sensations continu, qui nest pas réductible à une pensée, qui ne peut pas être rationalisé par une pensée. Ce nest pas parce quil y a un bombardement que lon va pouvoir rationaliser le deuxième, laccepter. Il arrive toujours avec la même intensité.

Vous voulez dire quil ny a pas dhabitude ?

Il ny a pas dhabitude et il y en a une à la fois, parce quon finit par vivre quinze ans comme ça. Mais ce que jai essayé de montrer, cest le caractère absolument présent de la violence même lorsquelle nest pas manifeste. Car les trois premières années dans la station balnéaire, il ny a presque pas de guerre, seulement un ou deux épisodes de bombardements très brefs. Mais c’était malgré tout la guerre. Comment on écrit quelque chose qui serait une guerre mais une guerre sans batailles ? Les batailles sont faciles à décrire, et elles sont décrites souvent de manière assez pénible dans la littérature — c’est l’occasion pour la littérature de sortir son arsenal mimétique ou métaphorique. Si on veut échapper à ça et écrire quelque chose qui se passe entre deux batailles, je ne vois pas de manière autre que de le faire au présent — le mode, peut-être, qui permet le mieux à l’ordinaire d’apparaître comme événement. En tout cas je nai pas trouvé dautre moyen, en ce qui me concerne.

Pour finir sur cette question du présent, jai eu le sentiment que le texte souvent mobilisait, jouait sur les différentes valeurs du présent de lindicatif, qui a cette faculté d’être un temps particulièrement flou, du point de vue de sa datation du temps, puisquil peut aussi bien décrire des actions très ponctuelles, brèves, que renvoyer à des faits dune durée très longue voire indéterminée (ce quon appelle le présent gnomique ou de vérité générale). Ainsi, lorsque vous écrivez : « Ils sont trois sur les marches et je suis orphelin de mes chiens. » Cette phrase crée un sentiment de rupture syntaxique, qui tient en fait à lalliance entre deux durées très différentes : un présent très ponctuel et un présent de longue durée. On pourrait dailleurs en proposer une interprétation : il me semble que la rupture entre les deux régimes de présent vient souligner une mélancolie du narrateur qui est très palpable en ce début du texte, puisquil se sent exilé loin de son lieu dorigine.

Cest exactement ça. Il y a deux phrases que jai failli mettre en exergue du livre, mais elles étaient encore un peu trop littéraires sans doute. La première, cest une phrase de Faulkner justement : « Past is », « le passé est ». La deuxième, cest la fameuse phrase de Saint-Augustin, que je cite de mémoire : « Il y a trois temps, le présent du passé, le présent du présent et le présent de lavenir ». Ce sont un peu les différentes modalités du présent que jai utilisées dans le texte, de manière totalement non réfléchie ou non préméditée – et heureusement : ce nest pas avec ce que je sais que j’écris d’abord, sinon ça ne marcherait pas.

Finalement, dans Chant balnéaire, le seul repère temporel qui scande un peu le texte, cest l’âge du narrateur, qui est mentionné à intervalles réguliers : « jai treize ans », « jai bientôt quinze ans »… Tout se passe comme si les seuls repères temporels fiables étaient ces repères intérieurs, quasi biologiques. Ladolescence est un âge de transformation physique importante, et le narrateur consigne ces transformations physiques, sa puberté, sa croissance en taille.

Oui, cest tout à fait ça. Dans la littérature moderne, celle du XXe siècle, lorganisation du récit nest plus linéaire, disons que la modernité littéraire voudrait — à raison — que le récit échappe à toute trajectoire purement linéaire, sinon on na pas compris le fonctionnement de la mémoire, ni la nature anarchique de la réalité. Linstance de la mémoire empêche quil y ait une continuité du temps puisquon se souvient : le passé fait constamment irruption dans le présent, donc cest très compliqué de se dire, si on veut écrire un texte à partir de sa mémoire, du matériau de la mémoire, de faire un texte qui va tout droit, dun point A vers un point B.

Le texte fait ça : il y a un travail sur la mémoire, cest ce qui donne limpression de flottement temporel, mais il nempêche que même dans un travail de pure transposition des mécanismes de la mémoire, il y a le fait biologique de la mort : il y a bien une flèche du temps. Et je pense que cest impossible d’écrire sans cette flèche. Ça me parait dément de faire abstraction de la mort dans le calcul du temps narratif. Elle existe, et il faut en tenir compte. Et surtout, en lespèce, dans le cas d’un adolescent pour qui chaque semaine induit un changement.

Oui car ce nest pas tant la mort que la croissance qui est thématisée dans le livre.

Oui mais cest un être-vers-la-mort quand même. On croît vers la mort. Et parce quil y a une déstructuration générale du temps, qui napparait plus que sous cette forme du présent, la flèche dont je parle devient plus importante. Parce quelle est la seule ligne continue. Cette croissance du corps et de la vie qui avance vers sa finitude. En dehors de ça, toutes les balises temporelles sont brisées et discontinues.

Cette déstructuration du temps dans le livre est lune des facettes de quelque chose de plus général, de lordre dune perte de repères, voire dune perte du symbolique, qui est frappante notamment au début du récit, puisque le narrateur se sent arraché à sa vie davant, à Beyrouth. Il simagine ainsi que la tuyauterie de la salle de bains de son bungalow est reliée à la plomberie de son ancien appartement beyrouthin : « Mes yeux sont rivés sur la bonde de la salle de bains. (…) Près de la bonde, dans le giron du trou, je reste au contact de voies souterraines qui me relient à notre ancien appartement. » Il semble ainsi tenter de relier ce qui a été morcelé, de manière dérisoire et même un peu délirante. Le réseau des tuyaux semble constituer une structure, comme une manière un peu désespérée de structurer lexpérience là où elle apparaît fondamentalement déstructurée.

Évidemment, cest impossible matériellement puisque Beyrouth est à vingt kilomètres. En revanche, ça marque dès la première page le souci constant du narrateur de construire des continuités là où il n’y a que des discontinuités. Le verbe « prolonger » revient sans cesse tout au long du livre. Cest la hantise dentretenir des liens, même de manière illusoire, fictive, contre la réalité elle-même. Comme une réponse au déplacement forcé.

Il me semble que cest aussi lun des sens que lon peut donner à la forme du texte, cette forme éminemment fragmentaire, qui paraît signaler labsence de liaison ou de continuité possible.

Oui. Doù le présent aussi : sil ny a pas de liaison, cest que tout est au présent. Sil y a une liaison, cest que le passé existe dans sa continuité dans lexpérience. Or, le fait que tout soit au présent est bien la preuve que tout arrive, tout le temps. Comme une effraction, quelque chose de neuf.

Et cest peut-être aussi une façon dorganiser sur la page la présence de la violence précisément quand elle nest pas encore là. Lorsque vous êtes constamment haché, dans le déroulement même de la narration, il y a quelque chose qui vient heurter ou empêcher toute forme de continuité dans le temps. Donc ce retour à la ligne nest pas un geste purement esthétique. Cest une manière de montrer la présence de la guerre quand il ny a pas de batailles. Cest ça lenjeu de tout le livre, jusqu’à la page cent : comment montrer l’omniprésence de la guerre alors quil ny a pas un seul coup de feu. Il faut trouver des ressources dans l’écriture pour la manifester, et pas de manière directe et verbalisée, mais par des biais peut-être plus discrets comme ce retour à la ligne, qui montre bien que le déroulement de la pensée, de laction est constamment interrompu et saboté. Et que les moments de violence, précisément, dans certains endroits du texte, sont les moments de continuité. Comme un soulagement. Et cest ça qui est le plus terrible au fond : si vous attendez quelque chose pendant des heures et des jours, cest insoutenable. Même si ce qui va arriver à la fin de cette attente est horrible, cest toujours mieux que lattente. Donc vous allez vivre ce truc horrible comme un soulagement. Et cest toujours ça la mécanique du texte : lattente de quelque chose qui narrive toujours pas ; et, au moment où il arrive, cest un soulagement terrible, mais un soulagement quand même.

Dans ce sens, ce serait dans les blancs que toute une part du récit s’énonce implicitement, avec une forme qui est à lopposé même de celle que vous utilisiez dans vos deux premiers livres, notamment Défaut dorigine où il ny a aucun blanc, où le texte se présente sous une forme absolument continue.

Oui, mais il est écrit au passé justement. Cest en fait très facile d’écrire un texte au passé sans retour à la ligne, sans espace blanc, parce que vous ordonnez le passé comme une matière obéissante et fictive. Je le dis à un moment dans le texte, enfin je crois. Or, Chant balnéaire est écrit au présent : impossible de lorganiser comme un ensemble continu et cohérent. Cest lhéritage de Benjy, dont je parlais tout à lheure.

Par ailleurs, la narration semble faite sur un ton relativement neutre, celui du constat. Le narrateur consigne ce quil voit : il y a un privilège donné à ce qui est observé, qui a pour conséquence quil apparaît comme un personnage tout en extériorité. Cela change un peu vers la fin du livre, où lon a un peu plus accès à ses pensées et à son imaginaire, en raison peut-être de sa maturité. Mais la plupart du temps, il se donne à nous comme une  sorte de réceptacle du monde extérieur. Vous écrivez ainsi : « Je ne rêve à rien. (…) Je nimagine rien ». Il y a cette répétition du « rien », qui parait faire écho à une petite phrase qui revient comme un leitmotiv au fil du texte : « Je dis rien », avec toujours cette élision de la première partie de la négation.

Oui, cette élision nest pas une coquetterie. Parce que garder le silence, cest parler quand même. Cest ça qui est tragique. On ne sort pas du langage, de la production de signes. Il ny a pas dacte de refus du langage.

 

Ce passage décrit ensuite longuement la pluie qui tombe, avec des phrases très amples aux accents presque lyriques.

Ce passage correspond à peu près à la page quarante dans mon manuscrit, et cela faisait plusieurs mois que je travaillais sur le texte, et je narrivais plus à le faire avancer. Je me disais : en fait, tu es arrivé au bout dune certaine logique du texte. Et si je voulais aller au bout du livre, de ces cinq années de quotidien dans la guerre, il fallait que je casse quelque chose ; or ce qui existait avant ce passage, cest la phrase courte et le retour à la ligne. Donc il sagissait de changer la rythmique de l’écriture, de louvrir à dautres possibilités sachant que le fragment qui suit va revenir à la ligne de nouveau. Mais par ce passage jai cassé un peu de la mécanique installée du texte pour le faire saérer — alors que le passage évoque quelque chose qui nest pas du tout de lordre de la respiration. Mais cest presque par un souci économique dans l’écriture, par une quête de ressources, que cette page a été écrite de cette façon-là.

Dailleurs on retrouve presque ici une tradition littéraire, romantique, du paysage comme reflet dun état d’âme, puisque cest la mélancolie du narrateur qui semble sexprimer à travers cette vision du paysage balayé par la pluie.

Je décris ici un phénomène de déchaînement de la nature qui était très réel : lhiver, il y avait sur la côte d’énormes tempêtes, très impressionnantes. Sans pousser la métaphore — cest un peu pénible —, cela participe de la naturalisation de la guerre. Si vous voulez écrire une guerre qui dure quinze années, impossible de ne pas la concevoir ou même de la réduire à un phénomène géologique, naturel. Parfois, montrer la naturalisation de la guerre passe par le fait de décrire la nature. Cest aussi pour cette raison que le paragraphe se termine par une mention des ruines. La juxtaposition de la destruction par la main de lhomme et dun passage où la nature corrompt lactivité humaine établit une équivalence entre la destruction par la nature et la destruction par lhomme.

Enfin, au moment où j’écrivais ce passage, je voulais juste écrire la pluie sur le paysage du littoral. Jinsiste là-dessus : il faut un minimum d’inconscience, de naïveté, au moment où on écrit, sinon ça na aucun intérêt.

Lintérêt de ce passage, cest aussi quil répond à une question que lon se pose en lisant le livre, qui est de savoir pourquoi on na pas accès à lintériorité du personnage. Ce passage laisse entendre que cette intériorité serait en vérité manquante, lui ferait défaut. Ce manque est très déconcertant pour le lecteur : car le texte ne nous donne pas le guidage quoffrirait lexpression de ses pensées, de ses sentiments, qui permettraient de donner sens aux situations, de les hiérarchiser. Lexpression des affects est extrêmement absente tout au long du récit ; ce manque devient particulièrement déconcertant dans les passages où le narrateur évoque des nouvelles dramatiques, comme celui-ci :


Il y a un écueil majeur quand on écrit sur la violence, et en particulier sur la guerre, cest le pathos. Cest insupportable à lire parce que cest souvent la marque d’œuvres dimagination : on remplace alors lexpérience par limagination, et par le pathos, l’emphase. Je ne porte pas ici un jugement de valeur sur les écrivains. Si j’écris sur une réalité que je ne connais pas du tout, je vais imaginer et mon imagination est imprégnée de ce que jai lu et de ce que les autres ont dit, donc je vais reproduire des choses, à mon insu, qui sont elles-mêmes des redites (suggérant cela je n’exclus en rien le fait que l’expérience elle-même n’est jamais pure et qu’elle est déjà informée, quand il s’agit de l’écrire, par d’autres images et d’autres mots venus de la culture). Pour échapper à toute forme de pathos – et c’était aussi dans la logique même du personnage – il ne fallait pas quil y ait dexpression de sentiments autres que la sensation. Il ny a que de la sensation. Et le fait dutiliser le présent empêche la temporalité de la réflexion, donc le surgissement du sentiment.

Là, si un obus tombe dans la cour qui est en face de nous, vous nallez pas être tristes. Le sentiment nexiste pas à ce moment-là. Il y a un phénomène physique écrasant qui se produit et vous subjugue — et votre corps va réagir. Il ny a pas dexpression sentimentale du tout. Par ailleurs, la bombe tombe tous les jours dans la cour ; donc dune certaine manière, ce nest plus un événement. L’événement, cest plutôt le chewing-gum qui vole de la main du personnage vers le pakistanais (qui est un geste très violent par ailleurs). Cest pour ça que, dans le livre, je ne décris quasiment jamais les bombardements. Vous lisez les descriptions des bombardements de Paris par Céline — dans Féérie pour une autre fois, si je ne me trompe pas — cest presque insupportable à lire parce quil essaie de mimer les bruits de laviation, des bombardements et des explosions, de décrire les gerbes de couleurs, etc. Vouloir faire précisément du réalisme halluciné sur un phénomène comme celui-ci me parait fautif (je ne parle pas de morale, mais d’écriture), et je pense que la meilleure façon de décrire un bombardement, cest juste de dire quil y a un bombardement. Il y a un bombardement, point. Et je ne vais pas essayer de le décrire parce que cest impossible à décrire. Parce que cest un phénomène purement physique pour celui qui le reçoit.

Lautre chose, peut-être, cest que le propre de la guerre civile – mais je pense que cest le cas de toutes les guerres – dans sa logique même, consiste à transformer votre frère en étranger. Pour pouvoir le tuer, pour quil y ait guerre civile, il faut que le proche soit construit comme lointain et étranger. Laboutissement suprême de cette pensée-là, cest la division à lintérieur de soi, l’étranger dressé en soi. Cest-à-dire que vous êtes vous-même dissocié, séparé de vos propres affects. Si je me dis tous les jours « Il y a une bombe qui va tomber ici dans la cour », la vie serait insoutenable ; je suis obligé de me dire que, si la bombe tombe au niveau du portail, cest très loin, cest sur les autres ; or cest tout de même à vingt mètres de nous. Il y a donc ce phénomène d’étrangéisation permanente du monde et de soi-même, qui est propre au narrateur mais aussi un effet de la guerre civile. À un moment, vous devenez indifférent. Il y a un livre de Catherine Malabou qui sappelle Les Nouveaux Blessés (PUF), qui est un livre très intéressant, qui pose beaucoup de problèmes, notamment à la psychanalyse ; elle y explique que la maladie dAlzheimer de sa mère détruit certaines conceptions de la psychanalyse, comme celle qui postule une forme de continuité de la personne psychique, de sa capacité d’absorption, de sa plasticité. Or une malade d’Alzheimer, comme l’était sa propre mère, nest plus du tout la même personne. Malabou dit que ce modèle-là de perte ou d’altération définitive de la personnalité serait valable aussi pour les grands traumatismes, qu’il se produit une effraction dans le psychisme qui fait que les sujets perdent leur continuité psychique — et en quelque sorte narrative. Je pense que les gens qui vivent des guerres pendant quinze ans, vingt ans, connaissent une forme dabrutissement affectif. Vous devenez forcément indifférent, sinon cest insoutenable.

Donc ce fait davoir laissé de côté les affects nest pas de lordre dun procédé avant tout tourné vers le lecteur ?

Je ne pense jamais au lecteur. Pas à ce stade. Ce serait à mes yeux une obscénité, car cela veut dire que jorganise ce que le lecteur doit éprouver. Ce nest pas possible, surtout avec une matière comme celle-là.

Mais vous auriez pu malgré tout vous poser la question de savoir ce que cela allait faire au lecteur, que cette absence daffects dans le texte.

Je ne veux pas décider pour lui. Heureusement, il est libre d’éprouver ce quil veut. Ce nest pas mon affaire. Et si je commence à décider de ce que le lecteur doit éprouver, cest un énorme problème. Il est libre dinterpréter le texte — ce qu’il fera peu importe mes intentions —, et il faut miser sur cette liberté plutôt quavoir une volonté autoritaire en réaction à cette liberté initiale. Plus encore lorsquil sagit de décrire des phénomènes comme ceux-là, à la première personne et au présent. Je ne cherche absolument pas à mettre le lecteur dans la même position que la mienne.

Mais cela peut précisément créer cet effet-là. Parce quon na pas de guidage, on est confronté à la réalité sans médiation ; dans le fait d’écrire le fait brut, au présent, il y a presque une forme de brutalité.

Peut-être. Mais elle nest pas destinée à impressionner le lecteur, ni à chercher à lui faire revivre les choses. Cest purement égoïste. Je comprends que quand on écrit un polar, par exemple, une intrigue, cest un peu nécessaire…mais dans le cas dun livre comme le mien, qui n’est qu’une relation d’expérience, je ne vois pas lintérêt. Et comme geste, de manière plus générale, le livre nexplique rien.

Oui, et cela revient un peu à ce quon disait tout à lheure à propos des blancs. Car tout cela se trouve laissé dans les blancs : les explications, la contextualisation…

Oui, pour les explications il y a les livres et Internet : si on veut connaître le contexte de la guerre du Liban, il y a des tonnes de pages consacrées à cela. Le rôle de la littérature nest pas de fournir de linformation ; cest même le contraire. Il y a cette phrase de Barthes, dont je ne me souviens plus très bien, et qui dit que le rôle de la littérature est d’inexprimer lexprimable, quelque chose comme ça.

Pourtant, jai eu le sentiment en lisant Chant balnéaire que vous cherchiez à créer des effets au moins sur le plan du montage, je veux dire de la succession des différents paragraphes entre eux : ils juxtaposent des réalités parfois très hétérogènes, passant de choses graves à des choses plus futiles, prosaïques. Ainsi, dans ce passage où lon passe sans transition du fait de circuler dans une voiture blindée une kalachnikov à la main, au fait de se faire « des tartines de mayonnaise faute de thon ».  Cela crée tout de même des effets, une forme de heurt. Est-ce que vous ne pensez pas au lecteur lorsque vous faites cela ?

Pas vraiment. Le souci était de mettre tout sur le même plan. Pour moi, c’était aussi important de monter dans cette voiture blindée que de faire des tartines de mayonnaise, de relever que les gens nont pas supporté les aboiements du chien et lont sorti des abris souterrains. Tout arrive sur le même plan, tout le temps. Il ny a pas de hiérarchie. Cest encore une fois lexemple de Benjy : quand quelque chose arrive de lextérieur, le premier contact c’est la sensation, pas le tri et l’interprétation. Cest à l’étape d’après, une fois la sensation éprouvée (et la sensation peut-être associée à une image ou à une idée), que vous commencez à discriminer les événements, à les hiérarchiser, leur donner une signification. Dans ce livre, jessaie d’écrire en rendant d’abord compte de la primauté de la sensation, de la perception. Doù le mot de phénoménologie employé tout à lheure : je cherche à rester au ras des phénomènes.

Cela fait écho aussi à ce que vous disiez à linstant, concernant lanesthésie des affects, qui va tout niveler.

Oui, tout est pareil. Et même, on peut être outré par des choses qui sont précisément beaucoup plus anodines que la guerre. Je ne lai pas écrit dans le livre, mais un jour où on sortait dune semaine dans les abris souterrains, il y avait une jeune femme de la station balnéaire qui pleurait la mort de son chien. Et tout le monde s’indignait : « cest quoi cette imbécile qui pleure la mort de son chien ! ». Mais heureusement, en vérité, qu’elle le pleurait, cest la marque même de la persistance de son humanité. Dans mon souvenir, cest un élément aussi important que le trajet dans la voiture blindée.

Jaurais aussi des questions qui concernent linventivité dans la langue. Je me suis tout particulièrement intéressée à la présence dautres langues à lintérieur du texte, et au fait que vous avez dit dans un entretien que ce texte était un texte traduit car lexpérience ne s’était pas déroulée essentiellement en français. Jaurais aimé vous demander comment vous avez choisi les termes que vous faites apparaitre en arabe. Quand ils apparaissent, cest essentiellement dans le cadre scolaire, quand vous faites par exemple cette citation dun poème en arabe.

Cest le premier vers de la poésie pré-islamique.

Sinon, larabe est la plupart du temps utilisé pour parler de lidentité ou du patronyme. Le patronyme est souvent translittéré en arabe, de la même manière que le mot « allemand » et le mot « étranger ». Donc je me demandais quel sens on pouvait donner à cette présence à la fois ténue et première de la langue arabe.

Je crois que larabe apparait comme un épuisement de ma capacité de traduire. Cest-à-dire que lorsque je narrive plus à traduire, larabe arrive. Comme si : la page blanche, le canevas, cest larabe, et ce qui est noté en noir cest la traduction. Mais il y a des moments où ma capacité de produire de la prose française saffaisse, comme une fatigue extrême ou un arrêt de production ; cest alors que larabe ressurgit. Cest comme une manière aussi de ne pas me faire oublier à moi-même, qui écris, que cest un livre traduit ; de ne pas me faire berner par la prose.

Tout à lheure, vous disiez que vous ne pensiez pas au lecteur. Les mots en arabe sont traduits en note…

Je ne voulais pas les traduire. Cest mon éditeur qui me la imposé. Il voulait que les lecteurs comprennent ces mots-là, ce qui nétait pas ma préoccupation première (rires). Concernant le poème en arabe, je ne suis pas allé jusqu’à donner la référence, dautant qu’il s’agit d’un vers que tous les élèves à partir de la troisième connaissent.

Cest intéressant car, pour les lecteurs qui sont francophones et non arabophones, ces vers font comme une espèce de coupure et une légère étrangeté dans le texte, alors que pour un lectorat arabophone, ils représentent au contraire quelque chose de très connu, ordinaire.

En vérité, ce qui est ordinaire à cette époque, pour moi, cest ce vers, et cest tout le reste qui ne lest pas.

Donc cest presque un refuge, un repos.

Oui, exactement.

Il y a dautres langues encore dans le texte. Il y a un petit passage en anglais, tout à fait délicieux, celui de la « carte de séduction universelle ». Pourquoi en anglais ?

Parce que langlais est une langue qui est présente massivement dans le pays ; à l’époque, presque à égalité avec le français ; aujourdhui, langlais me paraît largement dominant.

Et il y a une très légère présence, dans une occurrence, de larménien, pour un prénom qui nest pas assumé par le personnage, et qui signale en même temps la filiation maternelle, celle qui est la plus présente. Pour autant, dans un autre passage, le narrateur indique que sa mère, parce quelle est une femme, ne peut pas lui donner la nationalité libanaise. Donc le statut d’étranger est aussi lié au fait que cest votre mère qui est libanaise, dorigine arménienne, et pas votre père ; et votre patronyme allemand pèse très nettement sur la manière dont vous êtes traité, alors même que la figure paternelle est totalement absente dans le livre.

Ce travail de la filiation est aussi perceptible dans la manière dont vous recréez dautres formes de filiation, sous forme de communautés, notamment la communauté des camarades, des copains, à propos desquels vous parlez de « lignée ». Il y a toute une progression à cet égard, car au tout début du livre, cest vous qui recevez un crachat, et plus tard cest vous qui le donnez ; votre autorité croît à mesure que vous grandissez. Il y a donc une sorte de famille reconstituée. Et aussi tout un travail sur la filiation impossible biologiquement mais qui essaie quand même de se recréer.

Il y a cette phrase aussi, « orphelin de mes chiens ». Je me demandais dans quelle mesure ce travail sur la filiation avait pu se mélanger peut-être avec le travail sur la langue.

Il est déterminant. Dans l’état actuel de la loi libanaise, les femmes libanaises ne peuvent pas transmettre la nationalité. Jai beau être né au Liban, dune mère libanaise, être arabophone, avoir traversé quinze années de guerre comme tous les Libanais, je me rends là-bas avec un visa, et javais une carte de séjour pendant les années où j’étais sur place. C’est déjà là une coupure dans la filiation, une coupure politique. Je nai pas la nationalité de ma mère. Par contre, jai la nationalité de mon père, qui était absent et dont je ne parle pas la langue. Cest une situation politique et linguistique qui est intenable, impossible. Je pense que jessaie d’écrire pour montrer cette impossibilité-là. Ou plutôt, je cherche à trouver la manière d’écrire ces impossibilités. Et la question de la lignée rejoint dune certaine manière ces questions de langue et de nationalité. Parce que je crois que cette impossibilité objective de la filiation familiale et de l’inscription politique, puisque je ne peux pas hériter de la nationalité de ma mère ni me reconnaître comme citoyen allemand, fait que le personnage va se chercher dautres moyens de filiation, d’autres langues. Or, pour pouvoir se chercher dautres filiations, il doit se déclarer orphelin. Donc cest une sorte dorphelinat revendiqué.

Je voulais aussi vous interroger sur le début du texte. On y voit des phrases qui reviennent, qui sont similaires mais jamais identiques. Je pense notamment à la phrase « La station balnéaire est plus morte à lautomne que Beyrouth Ouest un jour de combats », qui revient quelques lignes plus loin, légèrement modifiée. Je me demandais pourquoi ce choix de faire revenir ainsi des phrases.

Parce que le leitmotiv est une forme de continuité. Répéter des phrases, cest inscrire un prolongement ou tisser des liens là où il ny en a pas. Et cest aussi une forme de prière, dincantation.

Cest là aussi où se joue la dimension de chant ?

Exactement. Comme si c’était aussi, déjà, une phrase répétée, qui nest pas de lui. Dans le texte, il y a énormément de citations, parfois de discours, de slogans, de chansons qui ne sont pas signalés comme tels. Lexpression « Il y avait moins de monde quun dimanche de combats » nest pas exactement celle quon pouvait se répéter, ce n’est pas une citation, mais ça pourrait.

Concernant le processus de création, vous avez dit tout à lheure quil ny avait pas de hiérarchisation pendant l’écriture, que la hiérarchisation venait plus tard, longtemps après lexpérience. Dès lors, je me demandais si, au moment où vous avez écrit, une difficulté sest présentée à vous, puisque le moment de lexpérience s’était éloigné.

Cest une très belle question. Ce nest pas un livre monté. Cela rejoint un peu ce quon a évoqué tout à lheure : si on sastreint à respecter la ligne biologique, la chronologie du corps, de treize à dix-huit ans, si on essaie de respecter sa propre mémoire des événements, va apparaitre quelque chose qui serait de lordre du montage. Donc je nai pas besoin den rajouter moi dans le montage. Cest en lien avec ce que je disais tout à lheure, sur la réception des événements. Ils ont tous la même importance. Donc comment les écrire sur la page : cest précisément en se disant qu’un événement qui me parait aujourd’hui plus grave n’était peut-être pas vécu à l’époque de manière aussi grave, et inversement. Mais ce nest pas un problème que ce ne soit pas fidèle à la réalité ; ce qui est important, cest quon voit l’égalité au travail, entre les événements. Que la tartine de mayonnaise ne soit pas égale à la voiture blindée est peut-être vrai dans la réalité, mais ça importe peu. Ce qui compte cest que dans le texte, on voit précisément cette absence de hiérarchie.

Je voulais revenir sur le motif de la bonde, qui est récurrent dans le texte. Il y a un passage qui dit « En attendant que lacte vienne / je regarde la bonde / je parle à la bonde ». Je voulais savoir ce que la bonde symbolisait, et si on pouvait y voir une expression tacite des affects du narrateur.

Peut-être, car cest justement une manière de les canaliser. De les réduire à un objet. À un trou, en fait, cest-à-dire à un objet qui na pas de consistance. Nayant pas de consistance, cest précisément ce qui lui permet de se relier… en gros cest un gouffre. Je ne lavais pas du tout vu comme ça, mais cest très juste.

Il y a dailleurs un autre passage où le narrateur évoque « la bonde de [s]es lèvres ».

Cela fait partie des répétitions distordues : les attributs, les qualités se déplacent, dun objet à lautre, deviennent impropres, dune personne à lautre.

Oui, il y a ces associations parfois étranges, comme lorsque vous écrivez « Il fait chaud sur tous nos visages, la chaleur est noire de monde ».

Oui, cest ce genre de passage.

On peut se demander plus globalement comment vous avez reconstitué la matière du livre : est-ce que vous aviez des objets, des notes, en sus des souvenirs directs de la mémoire ? Parce quil y a beaucoup d’éléments très précis dans le livre…

Cest l’écriture qui permet la précision. Jai aussi encore des amis de l’époque. Il y a une scène du livre où jindique explicitement que cest lun de mes amis qui raconte une scène quil a vue dans un film où un type tue deux ados dans la rue. Je retranscris ce quil ma dit. Je suis aussi allé aux archives pour être sûr de la chronologie des événements. La règle éthique que je m’étais appliquée, cest de ne pas écrire quelque chose que je naurais pas moi-même vécu ou qui ne m’aurait pas été rapporté directement, par mes proches.

Il y a aussi, plus généralement, le fait qu’étant très myope, mon propre mouvement vers la réalité, cest la quête de la précision. Je pars du brouillard pour arriver vers quelque chose de plus en plus précis, sans que le but soit atteignable, puisque je ne sais pas ce qui se donne d’emblée comme précis. Donc cest le mouvement général de l’écriture.

À propos de la myopie, il y a une expression qui revient tout le temps, cest « mes culs de bouteille » pour parler des lunettes. Cette expression est assez symptomatique dun fait plus général, qui veut que vous ne cherchiez pas à vous présenter sous un jour favorable, ni vous ni les différents personnages qui sont évoqués. Vous ne cherchez pas à les rendre sympathiques.

Ça cest une question éthique, à nouveau. Jaurais très bien pu faire un livre où jaurais dit que les paroles ou les gestes de violence que jai pu avoir à cette époque-là ne sont que la conséquence de la violence subie. Dans ce cas, je suis innocent et tout va bien. Or, je pense que cest une faute de penser comme ça en littérature. Jamais le texte ne présente lirruption de la violence chez les ados, la mienne comme celle de mes amis, comme étant le résultat direct de la violence de la guerre. Ce nest pas possible dentendre ça. Il y a des moments où jai même précédé dans le texte la violence qui va arriver après, précisément pour couper ce lien de causalité artificiel, ou trop simpliste en tout cas, entre la violence politique, sociale, et laction d’ados de quatorze ans.

À quoi pensez-vous, quand vous parlez de « précéder » ?

Par exemple, le moment où je me bats contre un nouveau de la station balnéaire ; cest la seule fois de ma vie où jai fait ça, et ça précède de deux ans larrivée des bombardements dans la station. En plus, le lecteur na pas accès aux dix années de guerre qui précèdent mon arrivée dans la station balnéaire, donc il ny a aucune raison pour faire ça. Je ne voulais surtout pas quon puisse se dire « Ah, le pauvre, il se bagarre parce quil a vécu des bombardements ». Il y a du déterminisme, c’est un fait, mais il ny en a pas non plus.

Vous avez dit tout à lheure que lorsquil y a un bombardement et que le lieu du bombardement est un peu distant du lieu où on se trouve, on a tendance à croire quon nest pas touché. Est-ce que vous pensez que ce que vous avez vécu vous a un peu durci, au point de changer votre façon d’être ? Je le dis parce que vous avez été habitué à des choses extrêmes et que vous les traduisez avec aisance dans votre manière de parler, je trouve.

Je pense quil y a une part qui est toujours là et cest peut-être aussi celle qui a écrit ce livre. Mais il y a une part qui sest radoucie ; je suis quelquun dextrêmement peureux, je ne peux pas supporter le moindre truc violent qui aurait lieu devant moi. Ça ma anesthésié au moment des faits, mais tout de suite, une fois que je suis sorti de ça, vraiment cest devenu impossible. Jai des images de choses qui se sont passées dans Paris peu après mon arrivée en France, des bagarres dans la rue. J’étais terrifié par ça, alors que ce nest rien comparé à un bombardement. Heureusement, en fait. Un peu comme c’était heureux que cette femme de tout à l’heure pleure la mort de son chien. 

Mais je crois que tout le monde peut vivre ça. Cest-à-dire que si aujourdhui une guerre nous arrive ici et quelle dure pendant cinq, dix ou quinze ans, cette faculté de vivre de manière étrangère les événements et de les dissocier et de se rendre étranger à soi-même, elle est propre à chacun. Je crois que la difficulté, cest de retrouver la faculté d’éprouver après ces événements. C’est une des questions que pose à mon avis le livre de Catherine Malabou. Cest ce que la philosophie, les sciences humaines ou la psychanalyse doivent prendre en compte, parce quil y a et qu’il y aura de plus en plus de guerres, de conflits, de catastrophes climatiques, etc., qui imposeront à ceux qui leur survivent des ruptures profondes dans leur subjectivité.

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Cet entretien a eu lieu le 6 novembre 2025 à l’Université de Tours. Il a été mené avec la collaboration de Chloé Dom, Napoléon Dossou-Yovo, Rodrigue Kotchadan et Lucas Labbé-Tixier, étudiant·e·s en Master recherche de Lettres.