Il y a dans Croûtes, le dernier livre de Thomas Clerc, quelque chose d’Un homme qui dort, de Perec, au moins dans les premières pages : la scène est statique — table, lit monoplace, lavabo —, une chambre est décrite, dans laquelle « on distingue mal l’homme qui dort ».
Point de tutoiement toutefois, et l’homme n’est plus tout à fait jeune ; il est même nonagénaire. Au-dessus de lui, deux croûtes sont accrochées aux murs de la chambre, et on ne tarde pas à comprendre qu’en ce « printemps tyrannique », la Foire aux croûtes de Montmartre va avoir lieu.

C’est donc à un homme banal, un anonyme, une vie minuscule que s’attache Thomas Clerc. En repartant d’un photogramme datant de mars 1927, il brosse le portrait d’un homme pur et désintéressé, habité par le seul désir de peindre. Et cela vaut quelques précisions ou allusions tenaces, qui font écho à quelques pages de Paris, musée du XXIe siècle. Le dix-huitième arrondissement, lorsque Thomas Clerc évoque la rue Ramey, « une des rues fondamentales » de sa propre enfance, laquelle entre alors en résonance avec celle de l’artiste dont il se fait le biographe. En le lisant attentivement, on remarquera même que le square Louise-Michel, « socle végétal et politique de Montmartre », retrouve son nom d’antan et redevient l’espace de quelques pages le square Willette.
Au-delà des considérations toponymiques, Croûtes est un plaisant récit qui mêle ellipse, saillies — « Bref, c’est un nain » —, et zeugma : « Degas habitait au 6, qui détestait le téléphone, les juifs et la photographie ». Les substantifs « huiles » et « croûtes » sont employés de façon polysémique, quand les questions relatives à l’art se succèdent. Et qu’importe si l’auteur dispose de peu d’anecdotes pour reconstituer une vie. Cette gradation aux faux airs de syllogisme le prouve : « Nous pouvons l’imaginer. On comprend donc Montmartre. Du moins Paris. En tout cas la France ».
Croûtes vaut aussi pour sa sève imaginative. Car depuis vingt ans Thomas Clerc compose une œuvre singulière faite d’humour et de douce mélancolie ; il propose depuis Maurice Sachs le désœuvré ce qu’il présente comme « une rhétorique de l’existence ». Ce court texte n’échappe pas à la règle tant son personnage, Pinx, dont la « vie commence par une erreur », est à la fois attachant et décrit de façon caustique.
Qu’est-ce qui décide d’une vocation ? D’une vie consacrée à l’art ? Un malentendu, une idée fixe, une trop grande solitude ; l’air de Paris, argue le narrateur. C’est que Pinx a eu son premier choc esthétique en voyant un artiste peindre au bas du Sacré-Cœur et que son existence extraordinairement sédentaire se déroula dans un espace assez restreint qui va de Pigalle à la place Blanche. Même lorsqu’il s’est agi de poursuivre des études, Pinx n’a pas voulu franchir la Seine afin de rester fidèle à son quartier. Il aura à la place pour mot d’ordre : non pas peindre d’après nature, mais « d’après foire ».
Pinx sert en vérité de prétexte pour poser cette question cruciale : d’où provient la légitimité de l’artiste ? Si tout art n’est au fond qu’imitation, l’auteur s’interroge plus précisément sur la peinture non académique, celle qui n’aura jamais l’honneur de figurer dans les musées. Si certains thèmes sont absents des croûtes, si ces toiles sont absentes des musées, c’est peut-être qu’il y a une raison : « S’agit-il seulement d’illustrer les bonnes nouvelles ? »

S’esquisse en parallèle une réflexion sur l’appellation de certains événements dits culturels. Clerc écrit : « Foire aux croûtes de Montmartre, ce franc pléonasme », et pose les seules questions qui vaillent, peut-être : « Qu’est-ce qui distingue un chef-d’œuvre d’une croûte exposée sur le vent du boulevard de Clichy ? » Ou bien : « Est-ce le catalogue, ou l’archive, qui fait l’artiste ? »
Le rapport à la mère, qui caresse Pinx jusque tard « comme s’il était encore un jeune enfant » et qui finit par mourir, ainsi que l’extrême solitude du peintre, sont composés avec alacrité. Pinx est décrit dans son admirable opiniâtreté, manifestant pendant des décennies un ardent et non moins mystérieux amour de l’art. Qu’importe s’il ne progresse pas, s’il n’existe point de périodes dans son œuvre. Qu’importe, même, si ce qu’il peint n’intéresse personne. Pinx s’obstine. Pinx est en prise avec l’infini. C’est un artiste éclectique, Parnasse après le Parnasse, strictement mû par l’amour de l’art, et qui craint légèrement l’essor du cinéma. Mais la peinture subsiste, quand le cinéma ne tarde pas à péricliter ; le Gaumont-Palace est démoli non loin de là, quand la peinture n’a pas dit son dernier mot.
Traversée décontractée du XXe siècle, Croûtes évoque également de façon allégorique Duchamp ou Van Gogh, les toiles de Turner ou de Monet. Thomas Clerc exhume par ailleurs un auteur aujourd’hui méconnu, Henri Perruchot, qui consacra sa vie à écrire des vies de peintres. Parallèle troublant, glissement moins anecdotique qu’il n’y paraît : des deux tiers de la population qui fument au début du texte, nous sommes passés à « deux tiers de la population ont des écouteurs ».
Au fil des pages, l’auteur s’emploie à recréer la biographie de ce « pur enfant de la butte » dont l’existence ne s’éclaire en vérité qu’à la dernière ligne. Le grand tort des croûtes, leur force intrinsèque, tient peut-être à leur inactualité : « Le monde de la croûte, contrairement à celui de la Peinture, la vraie, la grande, ne meurt pas parce qu’il ne vit pas ». Mais on présume que Pinx aurait très bien pu passer à la postérité, qu’il s’en est fallu de peu pour que son sort change du tout au tout. « Tout de même, il a frôlé quelque chose », précise Clerc. Et on repense à la fin de J’écris l’Iliade, lorsque Pierre Michon écrit : « Ayant pris la voie de m’encenser, la critique n’en avait pas dévié et avait porté mes croûtes aux nues, comme elle avait fait mes chefs-d’œuvre. On m’admirait par pure convention, un ronron comme mes compères tortillards au long cours, Sollers ou Modiano. »

Après avoir consacré plus de six cents pages au dix-huitième arrondissement, Thomas Clerc poursuit avec ce texte sa grande fresque parisienne. Croûtes est moins un ajout qu’un hommage délicat et ludique aux « seconds pinceaux de la peinture ».
Thomas Clerc, Croûtes, éditions sun/sun, octobre 2025, 64 pages, 18€.