Sylvie Lindeperg : « Œuvre de la vision est faite » (Archéologie d’un procès. Juger les attentats du 13 novembre 2015)

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L’historienne Sylvie Lindeperg est comme « une nouvelle archiviste nommée dans la ville » , comme le disait Deleuze à propos de Foucault –qu’il avait donc qualifié de « nouvel archiviste » ne tenant compte que des énoncés. Foucault que Sylvie Lindeperg cite en exergue à son essai Archéologie d’un procès, pour dire que de nos jours, l’histoire tend à l’archéologie, « à la description intrinsèque du monument », comme Foucault l’a effectivement écrit dans L’archéologie du savoir, l’histoire, « c’est ce qui transforme les documents en monuments »

Le procès des attentats du 13 novembre 2015 à Paris – procès dit « V13 » – s’est ouvert le 8 septembre 2021 et clôturé le 29 juin 2022 ; un procès hors du commun, monumental : 542 tomes de procédures réunissant plus de 47 000 procès-verbaux, un dispositif sécuritaire sans précédent, un coût de 64 millions d’euros, un prétoire immense, un vaste réseau de salles de retransmission, une web radio, un nombre record d’accréditations, 2630 parties civiles, près de 400 avocats et vingt accusés, dont six jugés en absence… Un procès que Sylvie Lindeperg a suivi aux côtés de juristes, politistes, sociologues et anthropologues de droit, au sein du collectif de recherche ProMeTe (acronyme de « Procès, mémoire, terrorisme »). Les audiences ont été intégralement filmées dans le cadre de la « loi Badinter » (en juin 1985, lors des débats parlementaires, le garde des Sceaux avait jugé « impardonnable » de priver plus longtemps « l’histoire de la justice de documents essentiels à notre mémoire collective, à une époque où triomphe l’enregistrement de l’image et du son »). Durant le procès, Sylvie Lindeberg a ainsi tenu compte des images… Un véritable flux…

Sylvie Lindeperg rappelle qu’Hérodote définissait en son temps l’historien comme celui qui « sait pour avoir vu » ; elle propose quant à elle de substituer la notion de procès-vitrine à celle de procès-spectacle« par trop marquée au fer rouge de l’histoire ». Guy Debord avait écrit, en 1967, que « le spectacle est l’héritier de toute la faiblesse du projet philosophique occidental qui fut une compréhension de l’activité, dominée par les catégories du voir ; aussi bien qu’il se fonde sur l’incessant déploiement de la rationalité technique précise qui est issue de cette pensée » ; ce qui n’est sans doute pas absolument faux…

Ce fut sans doute même assez vrai au procès « V13 », où un extraordinaire dispositif – monumental, même – avait été mis en place pour filmer l’audience, mais aussi pour montrer les films des tueurs en action, comme par exemple les trois kamikazes de Saint-Denis qui déambulaient dans la foule pour choisir leurs cibles ; mais encore la caméra du métro Croix-de-Chavaux qui en montre deux autres en fuite – ils ont même pris le risque de frauder dans « l’euphorie » de leurs crimes (c’est d’ailleurs un passager qui leur fait une démonstration de resquille, tout en étant bien loin de se douter que ces deux-là venaient de tuer trente personnes)…

Sylvie Lindeperg cite son ami le cinéaste et essayiste Jean-Louis Comolli (1941-2022) qui dans son livre Daech, le cinéma et la mort (Verdier, 2016) écrivait : « la propagande de Daech unissait étroitement l’action de filmer et celle de tuer ». Pour Jean-Louis Comolli, « filmer, enregistrer, montrer, diffuser, mettre en ligne » étaient devenus une même opération… C’était le cinéma à l’envers, l’envers du cinéma… Quant aux rescapés du Bataclan, Sylvie Lindeperg souligne qu’ils refusaient en outre « que leur douleur soit invisible » ; que la volonté de re-voir se doublait chez eux du désir de montrer « les blessures invisibles » du trauma. Surtout, cette intrusion des images au sein du prétoire a modifié la perception des débats sur les bancs publics et ainsi permis de voir les visages des témoins qui déposaient à la barre, dos à la salle (et d’observer dans le même temps les accusés)…

« Le visage n’est pas seulement un autre nom pour la personnalité »disait le poète et philosophe Max Picard, auteur du Monde du silence(Editions La Baconnière). On se souvient aussi de l’enseignement de Levinas – pour qui, devant le visage, « je ne puis plus pouvoir »; et qui disait encore que l’impossibilité de tuer – le « Tu ne tueras pas » – se prononce à partir même de ce qui s’expose complètement à mon pouvoir de donner la mort… Ou encore, comme le comprenait aussi son ami Maurice Blanchot, « je me heurte – face au visage – à la résistance de ce qui ne me résiste en rien ; et cette résistance est éthique. »

« Si les kamikazes étaient morts, les quatorze mis en cause présents à l’audience n’étaient pas tous de simples comparses », comme le dit Sylvie Lindeperg. Il y avait surtout Salah Abdeslam qui focalisait l’attention des médias, unique survivant du commando qui avait semé la mort aux abords du stade de France, sur les terrasses parisiennes et au Bataclan (131 morts). Le magistrat Jean-Louis Périès déclara que la cour condamnait « Salah Abdeslam à la réclusion criminelle à perpétuité » ; au mot « perpétuité » Abdeslam apparut concentré. Mais avait-il compris que le magistrat venait de le condamner à la « mort blanche » ? On ne le sait pas : « les plans du juge et de l’accusé n’étaient pas dans l’axe, leurs regards ne se rencontraient pas ; loin de les réunir, le montage les séparait, irrémédiablement », dit Sylvie Lindeperg. L’énoncé du verdict avait continué pour les autres accusés, jusqu’au moment où il y eut une coupure d’alimentation qui laissa la sentence en suspens et qui plongea dans le noir toutes les salles de retransmission… Pour les spectateurs et les journalistes, la fin du procès n’avait pas eu lieu (un tournage post-V13 aurait lieu le 5 juillet 2022). Le même loupé s’était produit au procès de Nuremberg, en 1946, puis à Jérusalem en 1961 (même défaut dans les archives des trois procès). Mais « la signification est silence et non pas verbe » disait encore Max Picard. Avec les mots de Rilke – tout en soulignant avoir adopté la forme de l’essai (en citant Adorno qui disait que l’essai avait pour essence « l’hérésie »), Sylvie Lindeperg insiste : « œuvre de la vision est faite ».

Archéologie d’un procès. Juger les attentats du 13 novembre 2015, de Sylvie Lindeperg. Editions Verdier, 192 pages, 18,50 euros.