Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/19)

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Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

l’Algérienne murmure

à l’oreille de Théo endormi

Théo…Théo…Théo

je suis aveugle

 

au cœur d’une nuit noire

l’Algérienne yeux clos

s’en remet à l’amant

qui lèche avec douceur

ses paupières

Théo la tient entre ses bras

 

la maison en terre

comme une coquille à

petits drames subjectifs

 

elle ouvre les yeux

 

tu vois ? tu vois…

– pourquoi toujours envisager

le pire

– pour m’y préparer

si j’étais aveugle

je ne pourrais plus

tisser

 

le retour du jour

invariable

comme le mouvement

de l’océan

invariable

rassurent l’Algérienne

 

elle met à exécution

un projet qu’elle ambitionne

depuis longtemps :

à l’instar des tisseuses japonaises

elle cisèle ses ongles

en dents de scie

afin de pouvoir peigner

les fils sans outil

 

B

la blonde qui fume

sur la terrasse bleue

n’en finit pas

de contempler l’océan

 

ils sont nombreux

qui répètent à l’envi

j’ai pas le temps

et qui savent

comme il est difficile

de ne rien faire

ce à quoi aspire la blonde

 

une ambition inversée 

 

le temps?

 le temps !         

                                             sur le mode des stations ainsi annoncées

dans le métro parisien – effet sonore en

deux cadences composé par un ami –

 

je n’ai jamais rien su du temps

le passé (j’oublie)

le futur (aucun accès)

le présent oui