Terra incognita 4 : « Rien n’est rendu propre » (Étienne Miqueu : Symbiose)

Dictyostelium discoideum, Queller and Strassmann Research Group, Washington University in St. Louis, 2015 ©Usman Bashir/WikiCommons

À la rentrée de septembre 2024, Flammarion a inauguré une collection dans laquelle « universitaires et écrivains des nouvelles générations » proposeront « des enquêtes variées abordant la politique, la terre, le social et l’intime ».

Après un premier épisode consacré à Lucie Taïeb, un second traitant du livre de Raphaëlle Guidée, La ville d’après, et un troisième portant sur Zones, de Jeanne Etelain, ce quatrième et dernier moment concerne Symbiose, d’Étienne Miqueu.

J’ai terminé le précédent texte par Gaïa, la « tough bitch » ou « garce coriace ». Dans son aspérité, c’est une bonne entrée dans la pensée de Lynn Margulis. Étienne Miqueu, qui en fait sa guide, cite une de ses listes, mentionnée dans ses mémoires Symbiotic Planet : « Je préférais la compagnie des bébés, de la boue, des arbres, des fossiles, des chiots et des microbes au monde normal des adultes. » Cet intérêt pour le minuscule, l’insignifiant, peu regardé, en marge des centres d’intérêt du monde, fait d’elle une témoin de choix pour Étienne Miqueu. Dans son livre, elle paraît comme celle qui, en biologie, a poussé le plus loin le concept de symbiose, et peut donc être le fil conducteur de sa recherche. « Rien n’est rendu ‘propre’ » correspond par conséquent à l’exigence de Margulis : observer le monde à partir du « scum » : l’écume, le rebut, la lie, le mot étant aussi un terme d’argot pour « sperme », et se trouvant également utilisé par Valérie Solanas dans son célèbre Scum Manifesto.

Ces mélanges improbables sont au centre du voyage qu’Étienne Miqueu nous propose sur « nos vies ensemble », autre aspect de la symbiose, d’ailleurs le plus usité et déformé jusque dans les stratégies marketing, les publicités et les éléments du langage du développement personnel. L’auteur en est conscient et se propose de défendre le concept contre ses abus, d’aller aussi à l’encontre des domaines supposés étanches les uns aux autres, la science, la littérature, la poésie. En d’autres termes, « symbiose » est un « mot faible » qui demande à être ressaisi pour être profitable à une conceptualisation théorique.

Dans un premier temps, l’auteur entreprend un défrichage historique autant sur son versant biologique que dans les sciences humaines et les arts. Il essaie de tenir les deux bouts ensemble, bien que la biologie passe toujours un cran au-dessus, sans doute parce que les précisions viennent de là. Avant Donna Haraway, qui peut s’inspirer de Lynn Margulis, bien qu’elle vienne elle-même de la biologie, il est nécessaire de reprendre Margulis à la lettre et au centre de sa recherche, par exemple avec une lecture minutieuse de Microcosmos, coécrit par Lynn Margulis et Dorion Sagan. Reprendre à la lettre vaut autant pour les relations entre les botanistes et naturalistes du 19e siècle et les anarchistes et mutualistes à la même période. Si la boussole est la symbiose, d’où sort-elle et par quels chemins tortueux nous parvient-elle aujourd’hui ? Et quel est son apport pour une vision renouvelée de nos formes de vie ?

Étienne Miqueu trouve la première occurrence chez un juriste, Althusius, qui, au 17e siècle, défend la souveraineté d’un « peuple dans son ensemble, uni en un corps symbiotique de multiples consociations plus petites ». L’auteur admet que le pas entre ce « lien d’obligation horizontal entre les citoyens » et la symbiose scientifique est grand, mais le lichen symbiotique, étant aussi métaphorique que scientifique, peut servir de pont. En 1879, Alfred de Bary, botaniste et médecin, appuie ses réflexions au sujet de la symbiose sur une étude du lichen. Dès le début, le concept de symbiose apparaît comme une résistance à l’évolutionnisme darwinien et la compétition généralisée que des économistes tels Spencer et Malthus en tirent comme première leçon. Étienne Miqueu nous montrera, mais on le soupçonne déjà, que les rapports entre symbiose, d’un côté, et parasitisme, contamination, lutte et compétition, de l’autre, sont bien plus compliqués, les frontières n’étant pas étanches et la symbiose elle-même avançant dans des zones hybrides.

Nous passons successivement du lichen, symbiose entre un champignon et une multitude de partenaires que l’on avait réduits dans un premier temps à une algue, à la bactériologie ou endosymbiose, dans laquelle les germes ne sont plus qu’exclusivement des intrus nocifs, popularisés par Pasteur, mais des sources de vie, avant d’arriver à la microscopie de Lynn Margulis, la symbiose à l’œuvre dans les cellules, et dans l’univers entier. Ce qui serait commun à ces concepts de symbiose est le détachement de l’habiter, de la propriété, du sol tout court. La symbiose n’est pas un état mais un processus, même si l’imagerie utilise le langage de l’espace : la table commune, le commensal, le camarade, l’hôte, etc. L’habiter, voire l’« habiter colonial », pour reprendre une formule de Malcolm Ferdinand, revient par la porte cochère. Quoi qu’il en soit, la pureté, l’exclusivité ne sont pas recherchées, c’est ce qui fait à la fois l’intérêt et la difficulté du concept.

Le lichen symbiotique est bien accroché à un autre élément, au minimum à une pierre, qui ne le nourrit pas, qui lui offre son habitat. L’accroche peut également présenter une extension symbiotique si l’hôte est l’écorce d’un arbre, pour ne donner qu’une des multiples surfaces possibles. Sa prolifération dans toutes les zones géographiques de la planète inspire sans doute le slogan We all are lichen (Scott Gilbert), repris par Donna Haraway.

L’affaire de la symbiose, des symbiotes et de la symbiogenèse se complique avec l’extension des coexistences que Margulis et Sagan opèrent dans Microcosmos : étudier deux millimètres de sable sale peut prendre dix-ans en laboratoire. Ce que d’autres qualifient, d’après elles sans distinction, d’« écume » de « boue », de « gloop » de « tapis microbien », de « floc », de « néphéloïde », etc., devient une puissance positive d’invention. Étienne Miqueu cite Frederick Keeble, botaniste du début du 20e siècle, sa description d’une plage bretonne à marée basse. Quand Keeble voit dans ce paysage peu ragoutant la même multitude de forces à l’œuvre, créant et maintenant des vies minuscules, microscopiques, mais nullement négligeables pour le maintien de la biosphère, je ne peux m’empêcher de penser à la même plage infestée par des algues vertes, dues à des élevages industriels, qui étouffent la plage vivante de Keeble, et que les tractopelles tuent ensuite une deuxième fois en la raclant pour la « nettoyer » et la rendre utilisable pour les touristes. Les engins emportent à la fois les algues vertes et le sable vivant à la décharge. Je m’interroge donc sur cette symbiose qui continue avec les artefacts humains, le plus souvent polluants, et intervenant de cette manière dans le processus symbiotique. Comment vivons-nous avec les microplastiques ingurgités par l’alimentation et la respiration ? Et ce « nous » n’est pas uniquement humain, même si c’est le produit de l’activité humaine qui, dans son stade capitaliste tardif, entame la zone critique de Gaïa, notre milieu vital.

Algues Ulva Armoricana, marée verte, nord Finistère, 2009 ©Thesupermat.WikiCommons

Je suppose que « les jeux d’échelle, de grossissement, de résolution […] centraux dans l’élaboration de la révolution symbiotique » s’appliquent à tous les symbiotes qui échappent à notre entendement, et Margulis le confirme. Quant aux pollutions et catastrophes provoquées par l’activité humaine, elle a une confiance illimitée à l’ingéniosité des bactéries. Nous ne disposons pas du temps long des microbes anciens, évoque Étienne Miqueu, en égratignant cet enthousiasme à toute épreuve.

L’écart entre l’œil nu et la vue microscopique étant trop important, l’imaginaire est sollicité dans la représentation du microcosme et l’étendue de la symbiogenèse. Étienne Miqueu nous fait partager l’émerveillement devant ces visions, leur séduction, qui par ailleurs peuvent inspirer des histoires comme celles des Camille dans Vivre avec le trouble de Donna Haraway. L’auteur souligne ce qu’elles impliquent pour la perception de nos vies ensemble et prévient en même temps les critiques possibles. La sacralisation de la vue – dont la violence inhérente est pointée par Romain Bertrand dans Le Détail du monde – L’art perdu de la description de la nature, ou encore dans le livre de Maryse Condé, Traversée de la Mangrove, dans lequel les crimes des ancêtres esclavagistes se révèlent « sous la mousse du lichen » – est ainsi amenée vers l’écriture, qui serait comme une sorte d’antidote : « On peut décentrer le primat de la vision en revenant à sa condition même, la genèse de la visibilité : une symbiose au passé où l’œil n’existe pas encore. On l’a dit, les branches de l’arbre phylogénétique sont aussi les lignes narratives d’une coexistence en symbiogenèse : il s’agirait des yeux sur les lignes emmêlées d’un arbre tordu ou d’un corail, d’une figure buissonnante. Voir le récit, ou un modèle du récit, c’est en un sens ce que permettent les arbres de l’évolution ; saisir d’un coup d’œil une image de la vie, de son passé, y reconnaître un ensemble de la vie ».

Mais il s’agit d’un antidote empoisonné si on ne fait pas attention aux pièges de l’origine, comme l’auteur le nuance. Même si Microcosmos, de Margulis et Sagan, tel un « petit manuel d’esthétique ou de poétique (comment voir, comment lire la vie symbiotique) », raconte ce qu’on doit au microcosme, il faudrait être très attentif à sa non-linéarité, à son refus de l’origine et à son insistance sur le processus, l’enchaînement verbal du récit. Ainsi, cela pourrait être The Tale of the Tales, d’après l’hommage appuyé de Jorge Wagensberg, une fable à la hauteur des Mille et une nuits, un « emboîtement étourdissant ». Des fables, mais pas pour autant des « histoires véridiques » (Anna Tsing), des true stories (Deborah Bird Rose) d’une « hétérogénéité primordiale, qui ne se résout pas », une sorte de téléologie sans télos précis ou un télos sans arkhe, avec un passé lointain toujours présent, la « fenêtre sur le passé » (Margulis).

Si la symbiogenèse est une affaire d’univers « emboîtés » qui met l’humain à sa place (petite), cette place reste très diversement occupée, comme Étienne Miqueu l’admet aussi en citant les Parasite series d’Annalee Davis, ou encore, à un autre endroit, Dixa Ramírez-D’Oleo et sa critique des écrits écologiques en apparence inclusifs. Ce qui est pour les uns le bienfait de la symbiose est pour les autres un parasitage et compostage pour le bienfait des premiers : « Relationalists obscure that what looks like relation from one perspective is parasitism from another. In this parasitic relationship between the non-black subject and the black or black(ened) position, the parasitism is sublimated » (This will not be generative, 2023).

Donna Haraway, devant cette objection, a raison d’insister, dans un entretien avec Thirza Nichols Goodeve, sur le fait que l’esprit critique seul (mere criticism) ne suffit ni ne libère. Par contre si, face à la menace écologique, elle appelle de ses vœux une « démographie radicale, non-humaniste guidée par une justice et un care pour la totalité des espèces » sans s’intéresser à ceux qui mangent et ceux qui sont mangés (growth rates of the eaters and the eaten), elle ignore ou ne tient pas compte de la manière dont cette « démographie radicale » est censée se réaliser. Si les êtres humains qui disparaissent dans les histoires des Camilles n’ont pas de couleur, ne sont pas différenciés entre symbiotes et non-symbiotes, on ne sait pas non plus par quel critère sont épargnés les survivants dans cette science-fiction, ou fiction spéculative, qui se termine par la mort de Camille 5 avec son symbiote le monarque, papillon déjà menacé d’extinction en 2425, d’ici 4 siècles.

Étienne Miqueu se concentre sur un autre avenir, celui que proposent Margulis et Sagan, Haraway ne lui servant que d’apport dans l’hybridation du vivant, y compris l’humain. Il tient compte de certaines critiques, du moins il les cite, sans pour autant les suivre (cela le mènerait sans doute trop loin). Son objectif est d’abord de compliquer une vision ou une version trop simpliste de la symbiose et de la symbiogenèse et de déplacer la perspective par une multitude d’analogies et chimères, composant un « nous » commun entre tout le vivant. Symbiose et analogisme vont ainsi de pair. Le « nous » de Deborah Bird Rose qu’il convoque aussi est plus explicite, « colons ou Occidentaux, ou enfants de l’âge cybernétique ». Étienne Miqueu évoque cette contradiction des « nous » sans qu’elle puisse être levée par le « nous supposé et élargi au tout vivant » de la symbiogenèse.

Avant toute autre considération, la plupart des écrits écologiques mettent l’accent sur la menace globale de l’effondrement de notre zone vitale et l’urgence de prévenir l’extinction. Ce n’est pas le propos de Margulis et Sagan : la catastrophe sous d’autres noms est comprise dans le futur du microcosme, le supercosme, rappelant la réécriture américaine du mythe de Phénix – pas de (ré)génération sans destruction – que Raphaëlle Guidée décortique dans La ville d’après. La vie se poursuivra, elle ne sera pas forcément humaine, ou pas humaine de la façon dont toute une tradition philosophique occidentale se l’est imaginée.

Étienne Miqueu, tout en replaçant Microcosmos dans son contexte historique, la guerre froide et la « conquête de l’espace », en retient le côté spéculatif, ouvert et anarchique, imprévisible, ingouvernable et proliférant, telle une arme contre toute vision uniformisante, réductrice, excluante et hiérarchique de nos destins communs. C’est une plongée dans l’univers de pensée de Lynn Margulis, élargi par un grand nombre de digressions à la fois scientifiques, littéraires et poétiques, ouvrant sur un grand nombre de pistes à poursuivre, comme ces lichen sur les pierres tombales du cimetière de Green-Wood, Brooklyn, New York, sous la bannière : What’s going on here?

Étienne Miqueu, Symbiose – Essai sur nos vies ensemble, Flammarion, septembre 2025, 320 pages, 23 €.