Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.
A
au marché
les femmes
étalent au sol
leurs légumes
2 m2 environ
puis s’assoient
par terre
proposant leur petit avoir
l’Algérienne
en constat tardif :
ce sont les femmes ici
qui vendent les légumes
les volailles et le reste
dans mon pays
les marchands sont
des hommes
elle préparera
aujourd’hui
pour Théo
un plat à cuisson lente
elle veut prendre soin
de Théodore
olives
pommes de terre
(des vraies
pas des patates douces)
agneau
carottes
herbes
ne s’arrête pas
comme d’habitude
chez la mère de Rose
la robe jaune que porte
la gamine
la dérange
l’Algérienne arpente
le marché
elle prend son temps
ne travaille pas aujourd’hui
sa façon d’accompagner
les naufragés
B
lumière blanche
le temps stagne
sous le ciel gris
soleil fantôme
lui vient
l’Afrique fantôme
en leitmotiv
titre de livre
finit-elle par se dire
un livre offert
par son père
autrefois
c’est vrai j’ai eu un père
se rappelle la blonde
deux décennies plus tard
j’ai même eu une mère
forcément
ironise-t-elle
sur une photographie
ses parents ensemble
le père de sa main droite
tient la main gauche
de la mère
(elle a l’épaule droite
en écharpe)
et à la main gauche
du père
le sac à main de la mère
la blonde s’émeut
d’une telle sollicitude
ils se sont si souvent
bagarrés
sous un ciel aveugle
elle allume une clope
arpente la maison
à la recherche
d’un vain courant d’air
elle marche et fume
le chien
quelle grâce ce chien
implore
a walk
(dans le trouble
la blonde se parle
en anglais)
le long de l’océan
l’air marin
l’horizon muet
tout là-bas
elle ira
sur la tombe
de son père
curieuse expression cette histoire de
« prendre son temps » – un acte volontaire
pour une liberté si facilement accessible