Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/17)

Marcory market, Abidjan, 2025 ©Litllegenius/WikiCommons

Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

au marché

les femmes

étalent au sol

leurs légumes

      2 m2 environ

puis s’assoient

par terre

proposant leur petit avoir

 

l’Algérienne

en constat tardif :

ce sont les femmes ici

qui vendent les légumes

les volailles et le reste

dans mon pays

les marchands sont

des hommes

 

elle préparera

aujourd’hui

pour Théo

un plat à cuisson lente

elle veut prendre soin

 

de Théodore

olives

pommes de terre

(des vraies

pas des patates douces)

agneau

carottes

herbes

ne s’arrête pas

comme d’habitude

chez la mère de Rose

la robe jaune que porte

la gamine

la dérange

 

l’Algérienne arpente

le marché

elle prend son temps

ne travaille pas aujourd’hui

sa façon d’accompagner

les naufragés

 

B

lumière blanche

le temps stagne

sous le ciel gris

soleil fantôme

 

lui vient

l’Afrique fantôme

en leitmotiv

 

titre de livre

finit-elle par se dire

un livre offert

par son père

autrefois

 

c’est vrai j’ai eu un père

se rappelle la blonde

deux décennies plus tard

j’ai même eu une mère

forcément

ironise-t-elle

 

sur une photographie

ses parents ensemble

le père de sa main droite

tient la main gauche

de la mère

(elle a l’épaule droite

en écharpe)

et à la main gauche

du père

le sac à main de la mère

la blonde s’émeut

d’une telle sollicitude

ils se sont si souvent

bagarrés

 

sous un ciel aveugle

elle allume une clope

arpente la maison

à la recherche

d’un vain courant d’air

 

elle marche et fume

 

le chien

quelle grâce ce chien

implore

a walk 

(dans le trouble

la blonde se parle

en anglais)

 

le long de l’océan

l’air marin

l’horizon muet

tout là-bas

 

elle ira

sur la tombe

de son père

 

curieuse expression cette histoire de

« prendre son temps » – un acte volontaire

pour une liberté si facilement accessible