Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.
A
le tapis rouge
s’avère mal parti
elle l’abandonne
l’Algérienne n’en dort plus
elle range
n’arrête pas
de ranger
s’occupe de questions
administratives
(elle déteste)
multiplie les allers-retours
vers l’océan
nage tant et plus
Théodore l’observe
ça dure des jours
et la nuit
elle se lève
pour aller encore
à l’océan
il arrive qu’elle dorme
alors elle rêve :
on aurait dit des sous-marins
en forme de poissons
ils ratent leur accostage
et font exploser
toutes les pirogues
un matin
elle se remet au travail
défait le tapis rouge
dessine sur le papier
des motifs qui adviennent
inopinément
le tissage reprend
l’Algérienne
retrouve le sommeil
elle rêve de paysages
d’images d’où surgissent
triangles de montagnes
ondulations maritimes
et même de petits soleils
qu’elle tisse
puis abandonne la figuration
pour de simples lignes
en vert en violet
sur le rouge c’est beau
B
un matin
le chien aboie continûment
la blonde s’en alarme
enfile son kimono
relique ancienne
un cadeau
le chien est posté
entre les pilotis
où Potcoll geint
son visage
n’est que détresse
regard de souffrance
la blonde en est atterrée
lorsqu’elle s’approche
ou le chien
Potcoll hurle
effrayant faciès
gencives découvertes
Potcoll est blessé
la blonde pour l’approcher
tente une ruse
confiture de mangue
(le singe adore)
elle lui parle
avec grande douceur
insoutenable regard
du petit singe
qui soudain s’affaisse
mort
il a le flanc déchiré
par balle
les soldats les soldats
elle ressasse
en boucle
ils tuent pour tuer
humains ou animaux
ils ont assassiné
tous ceux
du km 23
leurs rires avinés
ils étaient ivres
lui rapporte Samba
ce sont les soldats
se répète la blonde
elle enterre
le petit singe
sous la maison
elle pose sur la tombe
un large galet
avec écrit :
Potcoll mon ami