Catherine Weinzaepflen : il suffit de traverser la mer (feuilleton/14)

©Marc Taquet/WikiCommons

Diacritik publie il suffit de traverser la mer, un feuilleton composé par la poétesse Catherine Weinzaepflen.

 

A

le tapis rouge

s’avère mal parti

elle l’abandonne

 

l’Algérienne n’en dort plus

elle range

n’arrête pas

de ranger

s’occupe de questions

administratives

(elle déteste)

 

multiplie les allers-retours

vers l’océan

nage tant et plus

 

Théodore l’observe

ça dure des jours

et la nuit

elle se lève

pour aller encore

à l’océan

 

il arrive qu’elle dorme

alors elle rêve :

on aurait dit des sous-marins

en forme de poissons

ils ratent leur accostage

et font exploser

toutes les pirogues

 

un matin

elle se remet au travail

défait le tapis rouge

dessine sur le papier

des motifs qui adviennent

inopinément

le tissage reprend

 

l’Algérienne

retrouve le sommeil

elle rêve de paysages

d’images d’où surgissent

triangles de montagnes

ondulations maritimes

et même de petits soleils

qu’elle tisse

 

puis abandonne la figuration

pour de simples lignes

en vert en violet

sur le rouge c’est beau

 

B

un matin

le chien aboie continûment

la blonde s’en alarme

enfile son kimono

relique ancienne

un cadeau

 

le chien est posté

entre les pilotis

où Potcoll geint

 

son visage

n’est que détresse

regard de souffrance

 

la blonde en est atterrée

lorsqu’elle s’approche

ou le chien

Potcoll hurle

effrayant faciès

gencives découvertes

Potcoll est blessé

 

la blonde pour l’approcher

tente une ruse

confiture de mangue

(le singe adore)

elle lui parle

avec grande douceur

 

insoutenable regard

du petit singe

qui soudain s’affaisse

 

mort

 

il a le flanc déchiré

par balle

 

les soldats les soldats

elle ressasse

en boucle

ils tuent pour tuer

humains ou animaux

ils ont assassiné

tous ceux

du km 23

 

leurs rires avinés

ils étaient ivres

lui rapporte Samba

 

ce sont les soldats

se répète la blonde

elle enterre

le petit singe

sous la maison

elle pose sur la tombe

un large galet

avec écrit :

Potcoll mon ami