Guy Bennett : Parfois, je veux juste toucher – Chroniques, 2024 (21)

Bed, bedclothes and clothing of a homeless person who sleeps on the street. Los Angeles ©Downtowngal/WikiCommons

Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.

Hotel California

J’arrive tôt à la bibliothèque, attendant l’ouverture au parking qui est déjà quasi plein. Quelques véhicules sont visiblement habités : deux ou trois, garés à part, ont des pare-soleils à toutes les vitres ; d’un minivan sort une dame en short, t-shirt et tongs pour jeter un gros sac-poubelle dans une benne…

Une voiture de police est stationnée à côté de l’entrée, pour surveiller sans doute, et une gardienne en uniforme fait des tours réguliers dans les allées entre les rangées de voitures, idem. On la voit faire ses tours dans les salles de la bibliothèque aussi.

Celle-ci est climatisée et équipée de tables de travail, de fauteuils confortables et de toilettes propres qui ferment à clé (il faut demander au personnel pour y accéder). Il y a également des ordinateurs destinés à l’usage public et une fontaine pour remplir sa bouteille d’eau réutilisable. Si ce n’était pour les étagères et les livres, on dirait le hall d’entrée d’un hôtel. Les sacs à dos et cabas qui débordent entassés ici et là ne font que renforcer cette impression.

Le calme qui y règne n’est interrompu que par les conversations occasionnelles au comptoir du prêt ou par les enfants qui crient ou qui pleurent de temps à autre. Certains visiteurs dorment dans les fauteuils. Parfois, il y en a un qui ronfle fort, au point en fait où il finit par se réveiller lui-même.

Dormeur du val, 2.0

Un homme, étendu sur un petit matelas sale posé en travers du trottoir, couché sur le dos de tout son long, une couverture de l’épaisseur d’un Kleenex le couvrant de la tête aux mollets avec seuls les pieds qui dépassent pour finir non pas dans les glaïeuls mais dans la rue, où une voiture qui passe risque de les écraser. Par cette nuit de 8°, inutile de demander à la nature – ou à qui que ce soit, d’ailleurs – de le bercer chaudement. Au pays des prétendus self-made men, les unmade men sont sans secours.

Faites à autrui

Un récent sondage du Public Religion Research Institute (PRRI) montre que 47% des États-uniens soutiennent l’idée que le gouvernement rassemble les immigrés sans papiers dans des camps militarisés pour ensuite les déporter. Les groupes les plus en faveur, après les membres du parti républicain (79%) : protestants évangéliques blancs (75%), catholiques blancs (61%) et pratiquants chrétiens plus généralement (57%), la plupart, j’imagine, issus de l’immigration eux-mêmes.

Barthes chroniqueur

Dans mes lectures aléatoires et indisciplinées je tombe sur des chroniques écrites par Roland Barthes pour Le Nouvel Observateur fin 78–début 79. Sur les plus de 50 textes, c’est le tout dernier qui m’interpelle particulièrement : s’intitulant « Pause », il contient une réflexion de la part de l’auteur sur la spécificité de ce genre inhabituel pour lui, et je suis surpris à quel point mes sentiments s’alignent avec les siens.

Pour commencer, sa constatation que pour lui les chroniques représentaient principalement une expérience d’écriture et la recherche d’une forme. Celle-ci, il la qualifie de brève ou « douce », de délibérément mineure, et politique dans le sens où elle se détourne de l’Important, pour se focaliser plutôt sur « le ténu, le futile, linsignifiant ». (Comment ne pas penser aux films d’après-guerre d’Ozu, à l’infra-ordinaire de Virilio / Perec, aux photos des « temps faibles » de Depardon, avec leurs légendes personnelles, subjectives…). « Ne devons-nous pas aujourdhui faire entendre le plus grand nombre de petits mondes” ? Attaquer le grand monde” […] par la division inlassable des particularités ? »

Et puis, l’aveu que cette atomisation, il la sent aussi en lui-même : « Comme expérience d’écriture […], ces chroniques sont pour moi une façon de faire parler […] les voix très diverses qui me composent. En un sens, ce nest pas moi” qui les écris mais une collection, parfois contradictoire, de voix… » Combien de fois j’ai eu ce même sentiment en me laissant dériver dans l’écriture de mes environnements intérieur et extérieur, les facettes multiples de ma subjectivité percevant / ressentant / exprimant les choses de manières différentes, comme les cordes sympathiques d’un instrument qui vibrent et résonnent différemment selon le mode sur lequel on les accorde.

Finalement, le défaut que Barthes trouve à ses chroniques, je l’ai souvent rencontré en écrivant les miennes : une tendance à vouloir en faire des « messages », des unités closes de signification. « À chaque incident rapporté, écrit-il, je me sens entraîné (par quelle force – ou quelle faiblesse) à lui donner un sens (social, moral esthétique, etc.), à produire une dernière réplique. Bref, ces chroniques risquent sans cesse d’être des moralités”, et de cela je suis mécontent. Car jai depuis longtemps conçu l’écriture comme cette force de langage qui pluralise le sens des choses et, pour finir, le suspend. » Serait-ce pour cela qu’il choisit de mettre en pause (indéfinie, il se trouve), plutôt que de terminer, son activité de chroniqueur ?

« Processus », pas « objet »

Hier soir, j’ai dîné avec une amie. À un moment, elle m’a demandé sur quoi je travaillais et je lui ai parlé de ces chroniques. À la question de quoi il s’agissait, j’ai répondu : « De tout et de rien », lui décrivant brièvement les crônicas aux sujets innombrables de Lispector qui m’ont inspiré. Plutôt que de traiter de tel ou tel sujet, j’avais tout simplement envie d’écrire, et cela régulièrement, abandonnant mes pratiques d’écrivain habituelles pour produire des textes du même genre. Lorsqu’elle m’a avoué sa surprise à l’idée qu’on écrive sans sujet déterminé au préalable, je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux remarques de Barthes sur l’intransitivité du verbe écrire, aux pratiques artistique / littéraire / musicale qui mettent en avant le processus de leur création au point où il devient indissociable de leur produit, mais aussi à une des réponses que fit Lispector elle-même à la question d’entretien inévitable de « pourquoi elle écrivait » : J’écris pour écrire.