Il n’y a pas lieu de se réjouir de l’élection de Donald Trump. Évidemment. Le pire n’est jamais une bonne nouvelle. Nombreux et nombreuses sont ceux et celles qui en souffriront – notamment les plus fragiles – et il n’y a là rien qui puisse prêter à sourire.
S’il est pourtant quelque chose qui « sonne juste » dans cette élection, c’est bien sa dimension symbolique : le leader de l’Occident est à l’image de la société qui l’a élu et qu’il représente. Non pas sur le mode d’un accident de l’histoire mais pour la seconde fois et dans une dynamique de plébiscite.
Plutôt que de chercher encore et encore « ce qui n’a pas marché » et a conduit à cette catastrophe, peut-être faudrait-il plutôt voir les choses en face : cette élection sans appel est honnête ou plutôt fidèle. Elle place, au sommet de la pyramide, celui qui – sans doute plus que tout autre – incarne et symbolise de façon correcte, pour ne pas dire précise, la politique menée par la pyramide elle-même.
Trump ressemble à l’Occident.
On n’en finirait plus de lister les torts de l’abject milliardaire. Ce sont ceux de notre civilisation. Osons, pour une fois, les regarder en face puisque nous n’avons plus le choix. Un vieux mâle raciste, spéciste, sexiste, classiste, vulgaire et autolâtre, stupide et violent, fièrement climatosceptique et viscéralement colonialiste, suffisant et arrogant, menteur et cynique, innervé de techno-prédation débilo-suicidaire, ontologiquement incapable de percevoir sa propre hideur, va donc « nous » représenter – nous, l’Occident blanc, bien assis sur ses génocides et ses écocides. En quoi cela pourrait-il nous étonner ou nous choquer ? Finalement, il nous va bien, Donald Trump. Il nous sied. Il est en parfaite adéquation avec notre projet et sa brutalité crasse. Pour s’insurger contre l’image putride que Trump renvoie – contre son fascisme rampant comme sa morgue veule – encore eut-il fallu que nous nous montrions digne de cette révolte. Or, ce droit, nous l’avons précisément perdu. C’est bien vers le nihilisme le plus mortifère que nous nous sommes tournés, en connaissance de cause. Qu’il nous plaise ou non de l’admettre : Trump est un assez bon symbole de ce que nous faisons. Et si cela gêne, ce n’est pas l’effigie qu’il faut remplacer ou travailler mais ce dont elle est l’image.
Beaucoup des opposantes et opposants à Trump – comme à ses semblables européens – ne sont, en réalité, choqués par sa présence qu’en cela qu’elle les renvoie à leur propre laideur. Ils et elles aimeraient que le nouveau roi du « monde libre » fasse preuve d’un peu plus de classe et de raffinement. Ce n’est pas tant l’injustice ultra-violente de sa politique – de la nôtre donc – qui choque que le manque de dissimulation derrière l’apparat d’un savoir-vivre dont il ne s’embarrasse guère. En un sens, c’est presque de n’être pas assez parfaitement occidental, pas assez désensauvagé, qui lui est avant tout reproché. Nous voudrions que le crime se voie moins.
Penser que le malheur se produise à cet instant précis – celui de l’élection –, supposer que son opposante aurait sauvé quoi que ce soit d’essentiel ne révèle qu’une chose : notre incapacité endémique à accorder un infime d’importance à ce qui advient réellement. Nous voulions juste, passionnément, que tout continue « comme si de rien n’était ». Notre indignation contre l’empereur bouffi, mi-tragique, mi-comique, est, pour l’essentiel, purement égocentrée : il gêne notre fantasme d’élégance. Peu nous importe le mensonge et la rouerie. Peu nous importe la mort des dominés tant que les dominants n’en font jamais les frais – pas même symboliquement. Trump, par sa cuistrerie presque obscène, par sa bouffonnerie mauvaise, a au moins le mérite de nous obliger à payer un peu – si peu. Il nous montre ce que nous sommes et ce n’est évidemment pas très joli. Image spéculaire des maîtres fourvoyés.
Finalement, c’est avant tout par narcissisme que nombreuses et nombreux sont celles et ceux qui se scandalisent du néofascisme affiché des dirigeants émergeants. Ce n’est pas assez chic, pas assez élégant, pas assez distingué. Il faudrait des meneurs plus sophistiqués… mais, surtout, ne rien interroger du cœur dur de leurs projets. Car le moins que l’on puisse dire, c’est bien que d’Obama à Trump, en passant par Biden – et leurs homologues européens – rien n’a changé sur l’essentiel, rien n’a varié sur les velléités quasi métaphysiques d’un impérialisme radical et racial lavé de toute mémoire et de toute éthique, indifférent à la vérité et étanche à l’altérité.
Stade ultime du narcissisme égotique et cynique : pousser la perversité jusqu’à s’émouvoir de ce que la figure du leader laisse transparaître un peu de la vile bassesse des décisions qu’il prendra en notre nom et avec notre aval. N’en déplaise aux chimères hégémoniques d’un Occident malade de son hubris : on ne tue jamais en toute discrétion. Ni en toute innocence.
Dans le film du monde mourant, Trump est raccord. Le problème vient du scénario pas de la tête d’affiche.
Trump est notre portrait de Dorian Grey. Nous pouvons vouloir l’enfermer dans une pièce secrète et refuser de le regarder en face – il est effrayant, indéniablement. Mais qu’on le veuille ou non, le fait est qu’il nous ressemble.
Nous aimerions nous trouver beaux. Évidemment. Et le président de l’Occident – épais, vieillissant, benêt et méchant – vient malmener ce joli rêve. Mais pour le ressusciter, il ne va pas suffire de travailler sur les représentations. Il va falloir labourer plus profondément que jamais dans une axiologie défaite et une esthétique détruite. La tâche s’annonce d’autant plus immense que la beauté est toujours terriblement rancunière.