« Est-ce qu’un jour tu cesseras de détacher tes yeux des gorges tranchées ? » : Yvan Mignot, traducteur d’Un poète d’Ukraine de Pavlo Grigorievitch Tytchina

Vassili Verechtchaguine, Apothéose de la guerre, Galerie Tretiakov, Moscou

Vient de sortir, dans l’étonnante « petite maison d’édition » marseillaise Fidel Anthelme X, dirigée par la poétesse Frédérique Guetat-Liviani, Un poète d’Ukraine, de Pavlo Grigorievitch Tytchina, traduit de l’ukrainien en russe par Sergueï Zavialov et du russe en français par Yvan Mignot. Ce livre, qu’on pourrait qualifier de circonstance, sonne dans le temps de la mémoire du poème comme un tocsin… Cette conversation avec Yvan Mignot, grand traducteur de Khlebnikov et de Harms, éclaire ce livre qui devrait circuler comme un brulot.

Qui est Tytchina ?

 

Un poète d’Ukraine qui écrit en ukrainien, langue slave certes, mais différente du russe, et qui elle-même comporte nombre de dialectes. La politique des langues a oscillé entre ukrainisation et russification. C’est inextricable. La tendance officielle aujourd’hui étant à l’ukrainisation partout et en tout, mais une grande ville comme Odessa parle russe… Je reviens à Pavlo Tytchina 1891-1967 : il écrit, il convient d’insister, en ukrainien.

Comment ce poète ukrainien t’est parvenu ? Passage de l’ukrainien au russe puis français… Sens du titre trouvé par toi ?

Le titre : Un poète d’Ukraine, parce que même si le savoir se fonde d’une ignorance, pour ce qui est de cet espace qui a nom Ukraine je suis tenté de dire que nous sommes d’une ignorance quasiment crasse. Le livre m’est parvenu grâce à Serguéï Zavialov, qui a fait le passage de l’ukrainien au russe, et c’est une traduction de poète, j’ai pu le donner en français.

La série antistrophe semble sonner comme un art poétique renversé enharmonique (p. 10) ? Il y a une grande musicalité jusque dans les vers français. Quel est le rapport de Tychina avec la musique et sa pratique des langues ?

C’est une référence aux Grecs et au dispositif classique de l’ode : strophe-antistrophe-épode. Alors oui, c’est un art poétique, renversé je ne sais, mais en tout cas singulier avec l’introduction dans le vers de la notion musicale d’enharmonie, soit deux manières de moduler la même chose, bref, comme le disait Deleuze, faire bégayer la langue.

Les corbeaux noirs, les corbeaux bleus : c’est quoi ?

Khlebnikov a failli être, comme papa, ornithologue, c’est dire s’il en connaît un brin et que ses descriptions des oiseaux relèvent de la science. Tytchina n’a pas eu cette formation, mais en ce cas précis c’est tout à fait exact : il allude au grand corbeau à plumage noir, et au crave à plumage noir bleu brillant. Quant à ces corvidés très intelligents, ils sont aussi de remarquables charognards, d’où le tableau de Véréchtchaguine avec sa pyramide de crânes aux corbeaux. С’est de 1871 et ça s’intitule Apothéose de la guerre, avec sur le cadre : « Dédié à tous les grands conquérants passés, présents et futurs ». D’un autre plan, noir et bleu, je perçois cette opposition de couleurs comme le rythme des becs arrachant leur part de chair humaine. Horreur.

Tu as choisi pour clore ce petit recueil de ton choix un poème qui évoque (en l’illustrant) le viol comme arme de guerre et le viol d’une petite fille :

Près de la maison une gamine :

Petits-petits-petits !

Un chien attaché à sa chaîne.

Dans la steppe quelque chose vrombit…

La mère quitte en courant le potager –

Dans la steppe une chose bruit…

Seigneur, aie pitié,

Et dans la steppe la tempête vrombit…

Traîne-la par ici, pends-la à cette branche.

Qu’ils apprennent, les maudits, ce que se révolter veut dire !

(Dans le jardin on viole la gamine – frêles jambes nues).

Ils ont galopé plus loin. Calme. Personne pour pleurer.

Personne pour appeler les poussins.

Le chien hurle attaché à sa chaîne.

Et dans la steppe ça vrombit, ça vrombit…

Frêles jambes nues…

Tu as décidé de traduire ce poète parce que selon toi la guerre n’a jamais cessé ?

Oui, étant né en 42, je suis un enfant de la guerre. Oui, elle n’a jamais cessé, elle ne cesse pas, l’ego des États étant à ce point gonflé que les machines de haine tournent et tourneront encore à plein régime. Régime d’éternité ?

Ce poète, j’en connaissais le nom, mais pas l’œuvre. C’est mon ami Serguéï Zavialov, helléniste de formation, poète et traducteur d’antiquités qui me l’a proposé. La conclusion fait en fait partie d’un ensemble de courts poèmes hors recueil et cette pointe en vers est terrible dans son minimalisme, dans son tranchant épuré, et elle dit : cessez de jouir devant les blessures béantes des cadavres de la guerre. Quant aux viols, c’est certes monnaie courante comme, oui, sans doute, une arme de guerre, mais j’avancerai que ça relève plus structurellement d’une perversion basique qui s’exacerbe en situation d’affrontement. Là, à ce jeu meurtrier, tous les coups sont possibles en dépit de tous les règlements et prohibitions entre États.

Tytchina contemporain de Velimir Klebnikov ? leur relation à la guerre… leur expérience de la terreur…cette sale « époque » évoquée aussi par Mandelstam…

Khlebnikov, c’est 1885-1922, Tytchina est de 1891, donc plutôt la génération de Maïakovski (1893) : ils auraient pu, bien que leurs trajectoires soient différentes, se croiser, mais il ne se sont pas rencontrés dans la vie. Je dirai que dans leur œuvre le point de capiton serait l’Ukraine de la guerre civile ainsi que la fascination pour Skovoroda, le philosophe errant. Dans les vers, disons que pour Khlebnikov en 1919 il y a la capitale d’alors, Kharkov, alors que pour Tytchina c’est aussi Kiev. Je ne les pense pas contemporains, d’autant plus que je suis assez enclin à reprendre le mot de Mandelstam : « je ne suis contemporain de personne ».

La guerre classique, soit un affrontement des corps à mort, pour Khlebnikov il y a deux scansions : voir la guerre et ses signes relevant de la banalité, ce serait de l’ordre de « tu n’as rien vu à Hiroshima », mais in ictu oculi en un clin d’œil j’ai vu la guerre ; le deuxième moment, ce sont les guerres, au pluriel, dont il se propose d’étudier les récurrences. Là on serait plutôt dans la distanciation brechtienne, fumer son cigare et analyser.

Chez Tytchina c’est plutôt en un filigrane qui brutalement surgit dans le vers apparemment élégiaque. Il faut être Apollinaire qui lui l’a faite, la guerre, pour oser « un bel obus éclatant sur le front des armées / un bel obus semblable aux mimosas en fleur »

Quant à la terreur, j’hésite, pensant à la Terreur et aux figures décriées de Robespierre et de Saint-Just. Ici, tu réfères à l’énigmatique « stalinisme », je préfère parler de « répression de masse », ça n’a pas encore commencé pour Khlebnikov, même si, et il l’écrit, il y a camp de concentration – pas d’extermination, sur le mode nazi – et torture, et ceci dès 1919. Pour entendre la distinction fondamentale entre ordre nazi et ordre soviétique, il convient de penser le totalitarisme sur le mode de Jean-Pierre Faye et de ses Langages totalitaires. Parler de totalitarisme au pluriel c’est mettre dans le même sac des phénomènes fort différents. J’ajouterai qu’il y a aujourd’hui des mots qui voltigent allègrement au gré des humeurs. Ainsi, pour extermination des Juifs d’Europe on dit pudiquement Shoah, quant à l’URSS on remplace l’horreur des camps par l’acronyme de l’administration qui gérait quoi ? les camps : GOULAG. Ainsi, à strictement parler, personne n’est allé au goulag. Tout le monde est allé au camp ou en ces lieux qu’en anglais on nomme settlements. Or, ce dernier mode de « déplacement » dont on parle peu a fait plus de victimes que les camps proprement dits.

Mais avant les grandes vagues meurtrières de 37, il y a les années noires du début des années trente où l’URSS est touchée par une famine massive qui frappe l’Ukraine et, moins, le Kazakhstan. Et où en Ukraine commence la répression des écrivains qu’ils soient prolétariens, futuristes ou autres. Mais aussi des peintres, comme Mykhailo Boytchouk, le monumentaliste.

Il y a à Kharkov la maison Slovo (le mot et le Verbe), c’est un immeuble en forme de C (s en russe) où ont vécu nombre d’écrivains qui seront fusillés en 37, ceux qu’on nomme « la Renaissance fusillée ». Tytchina les a côtoyés, mais n’en dit mot.

C’est là que s’est suicidé le poète Mikola Khvylevoï, prosateur et poète bolchevik qui avait lancé le mot d’ordre culturel : « loin de Moscou », interprété par les autorités comme manifestation nationaliste. Ses derniers mots : « L’arrestation de Ialovoï c’est fusiller toute la Génération… Pour quoi ? Parce que nous étions les plus sincères communistes ? Je ne comprends rien… / Vive le communisme… / Vive le parti communiste. »

Quelques mots sur Mikhail Ialovoï (1895-1937). C’est encore en gros la génération de Maïakovski. Entré au PC ukrainien en 1920, Ialovoï fonde avec Semenko le « groupe de choc des écrivains-futuristes ». En 1925, il est un des fondateurs du VAPLITE (Libre Académie de la littérature prolétarienne). Arrêté en avril 33, accusé d’espionnage et de liens avec Alexandre Choumski (1890-1946), qui a mené une active ukrainisation, et a manifestement été empoisonné à l ‘initiative de Kaganovitch et de Khrouchtchev. Ialovoï, lui, prend 10 ans de camp. Son cas est réexaminé en octobre 37 et il est fusillé le 3 novembre 1937.

Le deuxième suicide, à Kharkov le 7 juillet 1933, est celui de Mikola (Nikolaï) Skrypnik, né en 1872, qui depuis 1927 est Commissaire du peuple, c’est-à-dire ministre, à l’Instruction avant d’être démis de ses fonctions en février 33. La campagne de calomnies se poursuivra après sa mort : il sera censé diriger d’outre-tombe une « nouvelle déviation nationaliste dans les rangs du parti ». Ses œuvres seront mises à l’encan en mars 34 sur décision du BP du PC ukrainien. Je rappellerai que la premier Congrès des écrivains de toute l’Union commence le 17 août 1934. Certains pensent qu’il a eu lieu, les écrivains étant las des querelles entre groupes. Les répressions dans le milieu ayant déjà commencé, on peut avancer que tout le monde est entré dans un espace dangereux. Ainsi Koulik qui dirige l’Union des écrivains d’Ukraine intervient au Congrès dès la seconde séance, en termes « soviétiques ». Il sera fusillé en 37.

Quant à Tytchina, je ne sais trop, il me semble d’après certains textes – son recueil Le Parti (nous) guide en 1933 – qu’il s’est « accommodé » de la situation. Ou plutôt qu’il a compris le sceau de Spinoza et s’est placé sous la rose, à savoir caute : prudence. Il s’agit d’agir, d’écrire et aujourd’hui de relire La persécution et l’Art d’écrire de Leo Strauss. Je ne suis pas certain, je tourne en rond et je parle aux murs, entouré de leurs visages, les visages des exécutés… L’époque est dure et épique aussi. En URSS les choses se gâtent en gros à partir de 1928, la conception stalinienne l’emporte avec son volontarisme exacerbé pour culminer en 37. Ceci étant, je ne suis pas enclin à hurler avec les loups humains, Tytchina n’a pas dénoncé comme Smolitch, n’a pas été arrêté et torturé, comme poète il a été honnête, il a fait ce qu’il a pu Tytchina, surtout il a tôt compris que les temps fonçaient « cap au pire » – ce qu’il a pu, comme nous tous, mais peut-être n’a-t-il pas, après les sons cristallins des années vingt, été à la hauteur de son propre discours. Qui l’est ?

Pavlo Grigorievitch Tytchina, Un poète d’Ukraine, éditions Fidel Anthelme X, 2024, 56 pages, 10€. Traduit de l’ukrainien en russe par Sergueï Zavialov et du russe en français par Yvan Mignot.