Sous l’influence des crônicas de Clarice Lispector, une série de textes du poète américain Guy Bennett, publiés dans Diacritik tout au long de l’année 2024.
Prière de ne pas déranger
« Matin, ne viens pas trop tôt, je veux rester encore un peu dans la nuit, la nuit qui me recouvre et me cache, qui me protège et m’anonymise, qui me permet de côtoyer encore un peu ceux qui m’ont laissé pour continuer leur chemin sans moi, ceux que moi j’ai abandonnés à tort / en colère / par erreur pour continuer le mien, qui me permet d’être encore un peu en leur présence ne fût-ce que brièvement / intangiblement / incomplètement avec l’espoir qu’ils m’accueilleront à nouveau parmi eux quand je les aurai rattrapés pour continuer notre chemin ensemble, dans une nuit où on n’aura plus à craindre que le matin ne vienne nous séparer ».
Questions de vie ou de mort
Pourquoi est-ce que je m’émeus aux larmes si facilement lorsque dans un film un personnage revoit comme si vivante une personne chère qu’il sait décédée ? Serait-ce l’insinuation que les morts ne nous abandonnent jamais vraiment ? Qu’ils sont toujours en vie quelque part ou que notre souvenir peut les ranimer?
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Je me rappelle une anecdote selon laquelle on aurait projeté pour un groupe d’Amérindiens un film tourné des années auparavant et qui montrait des membres de leur tribu. Ils auraient été ébahis et fortement émus en voyant des images en mouvement de leurs aînés morts. Ne ressentons-nous pas des émotions semblables après avoir vu en rêve un bien aimé disparu ? Les films sont-ils comme des rêves qu’on n’a jamais faits ?
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Si la mort pouvait se défaire, la déferait-on ? Les morts seraient-ils obligés de revenir à la vie, même à leur insu, ou pourraient-ils refuser si tel était leur désir ? Leur nouvelle vie serait-elle la suite de celle qu’ils avaient quittée ou pourrait-elle être différente ? Y a-t-il des morts qu’on préférerait ne pas ranimer ? Qui aurait le droit de décider lesquels ?
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J’imagine que de nombreux morts préféreraient ne pas revenir à la vie…. Cette pensée me touche.
La fin du début
Cherchant sur Internet des photos de la dernière demeure de Debussy, j’apprends que son masque mortuaire réside actuellement dans la maison de sa naissance, devenue le musée Claude-Debussy (Saint-Germain-en-Laye).
L’étrange pensée que le simulacre de son visage tel que vu dans sa nuit ultime baigne dans l’atmosphère où 55 ans auparavant il avait vu le jour.
Mère et sage-femme
Hier, je me suis arrêté dans une librairie d’art en revenant de chez le coiffeur. À ma surprise j’ai vu un exemplaire de Poe’s Mother de Djuna Barnes sur les étagères. Ce livre de dessins a été publié en 1995 par un éditeur pour qui je travaillais à l’époque, et mon nom paraît sur la page de copyright en tant que typographe du volume.
Je ressens une discrète fierté lorsque, dans une librairie ou une bibliothèque, je tombe sur un livre que j’ai aidé à naître. Comme une sage-femme qui, des années après, rencontre une personne qu’elle a accompagnée dans sa venue au monde. La pensée que ceux qui ont lu le livre et en ont peut-être été transformés l’ont été grâce en partie à mes efforts, m’émeut.
Métaphorique
Assis à la terrasse d’un café, je lis « Le tatouage » de Jun’ichirō Tanizaki. Trois personnes jacassent à la table voisine, me distrayant de ma lecture. De nulle part, les criailleries de perroquets verts résonnent au-dessus de nos têtes.
Chambre réverbérante et toile d’araignée
Lisant un texte / regardant une image / écoutant un morceau de musique, etc., il est difficile de ne pas capter les échos d’autres œuvres qui résonnent en eux. Plus on vit plus les échos se multiplient, si je puis en juger par ma propre expérience. La rencontre avec l’art devient ainsi une errance dans une chambre réverbérante ou l’aperception de la complexité insoupçonnée d’une toile d’araignée qui s’étale devant nous : tout nous envoie des signaux de partout / est interconnecté / communique.
De moi en moi
J’ai récemment compris ceci : autant que je puisse m’éloigner du moi que, jeune, j’étais, en mon for intérieur je suis toujours pareil. Comme si cette première version de moi-même était une vérité que je ne pourrai jamais changer fondamentalement ni tout à fait abandonner ; je ne peux que l’ignorer. Les moi successifs par lesquels je suis passé sont comme des habits revêtus par ce moi profond – ils en ont altéré l’apparence mais pas l’essence. Je me demande si en les revêtant je cherchais à me fuir ou à me nourrir (si ce n’était qu’à me protéger d’un froid existentiel…).