Julia Deck : Le livre de sa mère (Ann d’Angleterre)

Julia Deck, bandeau d'Ann d'Angleterre © éditions du Seuil

« On y pense ou on n’y pense pas », on tente de s’y préparer, on refuse d’y croire, « comme si l’envisager sous tous les angles permettait d’améliorer le pire, ou simplement d’y survivre ». Julia Deck écrit, dès les premières pages d’Ann d’Angleterre, comment elle a tenté d’apprivoiser l’inévitable (la mort de sa mère) avant de comprendre, le jour où sa mère a fait un AVC, combien ce training était vain. On ne se prépare pas à la disparition de celles et ceux qu’on aime.

« C’est ici, c’est maintenant. C’est avril. C’est dimanche. C’est le soir du premier tour de la présidentielle ». Dans ce présentatif et ce présent immobile, l’impensable, découvrir sa mère au sol dans sa salle de bains. « C’est aujourd’hui, c’est maintenant ». Les pompiers arrivent, Ann qui « a passé près de vingt-huit heures sur le carrelage », est transportée à l’hôpital, aux urgences vitales. Le pronostic médical est très réservé. Pourtant Ann va survivre et le choc déclencher le récit époustouflant de sa fille.

Jusqu’ici, de Viviane Elisabeth Fauville (2011) à Monument national (2022), Julia Deck se tenait à distance du « je ». Elle y plonge. Mais Ann d’Angleterre signe moins une rupture (même si l’autrice a quitté les éditions de Minuit pour le Seuil) qu’une recomposition de son œuvre antérieure. En revenant sur sa généalogie familiale (et en tentant d’en percer les énigmes), Julia Deck déplace les pièces du puzzle construit de livre en livre et elle en décode les éléments autobiographiques souterrains. Ann d’Angleterre s’offre ainsi comme un vertigineux récit gigogne : un magnifique portrait de femme (de femmes d’ailleurs), une intense réflexion sur les liens qui unissent une fille à sa mère (et une mère à sa fille), la recomposition d’une œuvre sous le signe de la vérité et de clés données pour comprendre ce qui porte, depuis son origine, un univers romanesque.

Ann d’Angleterre est un portrait de femme(s) d’abord, de cette Ann venue d’Angleterre, ayant rêvé la France et sa littérature :  Eleanor Ann est née en 1937 à Billingham, ville dans laquelle sa sœur Betty verra également le jour, l’année même de la publication du Meilleur des mondes — dont « l’univers futuriste, entièrement mécanisé et heureux par le miracle de la chimie, doit beaucoup à l’expérience d’Aldous Huxley chez ICI » (Imperial Chemical Industries, l’usine qui fait vivre la ville). Tout au long du récit, selon une subtile alternance de chapitres (le passé // le présent incertain), Julia Deck raconte la vie de sa mère et à travers elle une ascension sociale et intellectuelle, ce que signifie le bilinguisme, avec cette langue anglaise que la mère et sa fille ont en partage — comme le goût pour la littérature. Qu’est-ce que la filiation, que transmet une femme à son enfant, qu’épouse-t-on inconsciemment comme passions communes, qu’écarte-t-on ? Il y a dans ce livre un refus de la seule urgence médicale, de l’angoisse terrible de perdre cette mère jusqu’ici si digne et autonome, des démarches pour la placer en Ehpad une fois la phase de soins intensifs miraculeusement derrière Ann. Ce qui émerge du moment terrible traversé, c’est l’amour absolu, complexe, pour la femme qu’a été Ann, celle que Julia Deck veut lui permettre de redevenir.

Ce qui fait la force de ce livre est en effet aussi son registre, faisant passer lectrices et lecteurs par toute la gamme de l’empathie, de la peur au rire, en passant par une élégante ironie qui est une arme de survie face à une situation ubuesque entre hôpitaux saturés, visites de maisons de retraite prêtes à tout pour doubler la concurrence, médecins débordés et ras-le-bol général alors que l’autrice est supposée faire la tournée promotionnelle de son dernier livre — « J’ai l’impression d’être un punching-ball ». Raconter sa mère et soi comme fille de sa mère, c’est aussi tenter de décrypter un secret de famille, dont on ne dira rien puisqu’il irrigue tout le livre. Le révéler ou parler des autres personnages féminins serait trop dire et gâcher la tension qui porte le récit jusqu’à ses dernières lignes.

Récit d’une vie tressée à d’autres, enquête sur soi, Ann d’Angleterre est aussi un livre qui, alors que l’on pourrait (trop vite) penser qu’il rompt avec la partie antérieure de l’œuvre, la recompose. Julia Deck évoque Sigma, Monument national, Viviane Elisabeth Fauville, son sentiment d’avoir cru être « l’architecte » de ces récits et d’en avoir de fait été « l’objet ». Le réel et la fiction s’entrechoquent, le roman permet de sonder ces catégories qui ne sont qu’en apparence antithétiques. On laissera, là encore, lectrices et lecteurs découvrir ces clés, le fonctionnement diabolique de ce texte qui alterne entre révélations et obscurcissements, rire et désespoir, volonté de savoir et peur de trop en découvrir, qui articule magistralement vie et littérature.

Dans les dernières pages, Julia Deck rappelle que « l’anglais a deux mots pour dire étranger : foreigner, celui qui vient d’un autre pays, et stranger, celui qui vient de l’extérieur ». Son récit se situe dans la zone de croisement de ces deux termes, racontant ce qui, en elle, lui demeurait extérieur et rejoint son intimité, exposée avec pudeur, ce qui n’est pas le moindre tour de force de ce très grand livre.

Julia Deck, Ann d’Angleterre, éditions du Seuil, août 2024, 256 p., 20 €