Pilotes en séries (20) : Jean Dujardin, l’étoffe de Zorro

Capture d'écran bande annonce © Paramount+

On ne va pas se mentir, l’annonce d’un reboot des aventures de Zorro en série télé quelques décennies après la première diffusion en France de la version signée Disney avec Guy Williams en justicier masqué a provoqué une réaction instinctive : pourquoi ?

Jean Dujardin en Don Diego de la Vega, après Guy Williams, Tyrone Power et Douglas Fairbanks ou Alain Delon et Antonio Banderas (pour ne citer qu’eux), c’est très certainement une des meilleures idées qu’ont eues les créateurs de la série diffusée sur Paramount + depuis vendredi 6 septembre – avec le choix d’un ton décalé qui évite l’écueil de la parodie, des seconds rôles savoureux (Audrey Dana, Eric Elmosnino et Grégory Gadebois), et une trame de comédie d’aventure aux multiples références (et en rupture) avec les modèles passés.

Cape ou pas cape ?

Le temps a passé, cela fait 20 ans que Don Diego a remisé chapeau, masque et épée pour marcher dans les pas de son père Don Alejandro (André Dussolier) et devenir l’Alcade de Los Angeles. Sous le soleil  de haute-Californie, la vie semble s’écouler tranquillement sans avoir besoin d’un justicier masqué pour défendre la veuve ou l’orphelin, qu’ils soient grands d’Espagne ou Indiens natifs. Mais le destin est cruel (et potache à la fois) et Zorro va devoir ressurgir hors de la nuit, courir vers l’aventure au galop et signer son nom à la pointe de l’épée d’un Z (certes mal assuré au début).

Capture d’écran bande annonce © Paramount+

On a lu ici et là des critiques un peu acerbes du Zorro 2024 made in Paramount réalisé par Émilie Noblet et Jean-Baptiste Saurel d’après le scénario de Benjamin Charbit et Noé Debré. On les passera sous silence parce qu’après trois épisodes déjà diffusés, Zorro se révèle plus que plaisant, tout en ironie et second degré, avec des réparties absurdes, des situations décalées jusqu’à l’anachronisme ; et un sous-texte sur la représentation de l’Ouest américain dans l’histoire du cinéma et des séries télé qui affleure sous le vernis du remake. Preuve en est avec ce dialogue entre Don Diego et Don Emmanuel sur les « Indiens » que l’on doit appeler « autochtones » :

– Ce ne sont que des Indiens.
– Non, vous ne pouvez pas les appeler comme ça. Vous réalisez que ce ne sont pas des Indiens ? Nous savons tous que notre bon Christophe Colomb n’a pas découvert les Indes ; mais les Amériques. 
– Ah bon ? Et pourquoi on les appelle les Indiens ?
– Une simple erreur de navigation.

Capture d’écran bande annonce © Paramount+

Cette réplique au ixième degré aurait très bien pu être prononcée par Hubert Bonnisseur de la Bath dans une autre réécriture d’un héros mythique, OSS 117 – du moins dans les opus 1 & 2, on tâche encore d’oublier la sinistre version signée Nicolas Bedos. Et c’est d’autant plus intéressant que ce soit Jean Dujardin qui soit à l’œuvre parce que c’est un joli morceau de bravoure que de jouer sur le même registre deux héros à l’empreinte et l’image stéréotypées : d’un côté le héros masqué redresseur de torts californien et de l’autre l’espion franchouillard balourd.

Dans les deux cas, il s’agit d’une interprétation comique d’un héros réputé « sérieux », manière de mettre à distance, d’ironiser ce qu’il peut représenter : l’OSS des débuts était un agent américain (francisé par Michel Hazanavicius) et le Zorro originel a été un moyen d’asseoir un roman national, en créant un personnage légendaire au cœur de l’Histoire (la guerre américano-mexicaine) qui viendrait légitimer a posteriori l’invasion du Mexique et l’annexion de la Californie par les États-Unis au XIXe siècle… L’interprétation de Jean Dujardin permet de souligner que l’on n’est pas dupes.

Avant que les pisse-froid ne leur tombent dessus pour un procès en wokisme, je précise que si les auteurs et scénaristes multiplient les piques, ça ne s’arrête pas au langage ou à une vision déconstruite du personnage de Don Diego et son double. Jean Dujardin campe, comme il sait si bien le faire, un Zorro plus humain entre le personnage de justicier à la double vie obligée et le Don Diego falot et idéaliste, mari éperdu et velléitaire. Loin des interprétations viriles (Guy Williams, Banderas, Hopkins) ou caricaturales (Alain Delon qui surjoue l’efféminé dans un western spaghetti plutôt oubliable), les créateurs, Dujardin et le casting entier tirent la série vers une relecture réjouissante du mythe. On pense alors à La Folie des grandeurs de Gérard Oury, au Shérif est en prison de Mel Brooks, on soupçonne même les auteurs d’être allés chercher du côté des Monty Pythons ou des Nuls.

Capture d’écran bande annonce © Paramount+

Parce que le nonsense le dispute au comique pur, avec des situations vraiment cocasses, comme lorsque le sergent Garcia se lance dans la lecture d’une introspection-confession mâtinée de psychanalyse a posteriori, un peu comme si les personnages se regardaient et s’analysaient à l’aune de ceux qui les ont interprétés avant eux. Autant de moments qui permettent d’oublier l’affreuse chanson-titre du générique et qui font de la série un vrai spectacle populaire qui puise dans l’imaginaire qui a nourri le public successif de la série en N&B puis colorisée de Disney (diffusée en France jusqu’en… 2019) et l’augmente par une réécriture moderne, des parti-pris assumés et une relecture plus fine qu’espérée.

Zorro, réalisé par Émilie Noblet et Jean-Baptiste Saurel d’après le scénario de Benjamin Charbit et Noé Debré. Avec Jean Dujardin, Audrey Dana, Eric Elmosnino, Grégory Gadebois, Salvatore Ficarra, André Dussolier dans les rôles principaux. Une production Panache Productions, Le Collectif 64, France Télévisions, RTL-TVI, The Alliance, Wallimage, Bien sûr Productions, Paramount+.
8 épisodes depuis le 6 septembre 2024. Diffusion chaque vendredi sur Paramount+.

Capture d’écran bande annonce © Paramount+