Terrain vague (21) – Yves Ravey, Thomas Clerc, Léontia Flynn, Gilles Jallet, Clément Rosset

2 septembre. Des livres « de la rentrée », j’en avais reçu cinq au moment de prendre la route cet été – ce qui était bien suffisant. De retour dans l’atelier, un sixième me parvient, et non des moindres : Ann d’Angleterre de Julia Deck. Je viens d’en achever la lecture. Mais il est trop tôt pour en parler car il faut prendre le temps de faire un peu de ménage : se débarrasser de ce qui, même d’une oreille distraite, a été enregistré de ce qui circule à son sujet ; et aussi de bon nombre de petites pensées qui ont surgi au cours de la lecture et qui, si elles ne se sont pas envolées, se sont accrochées tels de vieux chapeaux sur les patères du corridor mal éclairé que nous traversons parfois la nuit. Travail à la gomme, comme toujours, réactivant le plaisir de la lecture et les sentiers de l’écriture.

De ces « romans » fraîchement parus, j’ignore s’il y en a beaucoup d’autres à lire de toute urgence. Parmi les deux ou trois que je pourrais nommer, un m’intrigue : Sans respect d’Emmanuelle Lambert. J’en ai lu quelques recensions qui m’ont mis la puce à l’oreille. Comme j’avais apprécié Mon Grand écrivain (Les Impressions nouvelles, 2009), j’attends de ce livre au titre épatant le récit d’une relation critique sans concession, en forme d’autoportrait distancié (romanesque, privilégiant les pas de côté) en compagnie du couple Robbe-Grillet – le plus âgé des deux ayant mieux démarré qu’achevé son parcours, tandis que la plus jeune (qui va atteindre sous peu les 94 ans) a progressivement a pris le dessus, côté légende, sur son époux.

Écrivant ces lignes, j’écoute pour la quatrième fois Wild God, le nouvel album de Nick Cave qui passe régulièrement sur ma platine parce que j’ai du mal à me faire à l’idée que le seul effet qu’il produit sur moi est une irrépressible envie de couper le son. J’essaie donc de l’aimer, même mal, par fidélité (ça remonte à loin : Cave était jeune ; le groupe se nommait The Birthday Party). Et comme je suis volontiers disciple de John Cage qui a écrit que si quelque chose ennuie, il faut le réécouter, et que si l’ennui persiste, recommencer jusqu’à ce que cet ennui se métamorphose en vif intérêt, je tente de suivre ce conseil. Mais ça ne marche pas avec Wild God : rien à voir avec cet « ennui » susceptible de nous transporter avec trois fois rien égrené jusqu’à plus soif. En dehors de quelques brefs passages produisant un « effet madeleine » (l’ouverture de la chanson-titre, par exemple), l’essentiel de ces dix nouvelles chansons est musicalement affecté par un trop plein d’intentions. Du coup, on aimerait écouter la voix du chanteur a cappella, ou simplement accompagnée d’une ligne de basse et de quelques percussions discrètes, afin de mettre en lumière l’archaïque habit de clergyman qu’un très conventionnel costard cravate ne cesse de recouvrir.

Depuis Jubilee Street (sur Push The Sky Away, 2012), où la collaboration avec Ellis atteignait son apogée créative, aucune nouvelle chanson de Nick Cave ne m’a procuré le moindre frisson. J’écoute quelques critiques spécialisés parlant de Wild God à la radio : ils sont enthousiastes ; ils s’émerveillement de cette emphase qui, loin de les déranger, serait le signe d’un surgissement de la joie après le deuil (de beaux fantômes – Anita Lane notamment – rodent dans Wild God, mais la musique qui accompagne leurs dérives est tout sauf fantomatique). Cependant, et ne serait-ce que par principe, je me dois d’approuver Nick Cave quand il affirme dans Libération qu’il se sent « bien plus courageux qu’il y a vingt ou trente ans, où [il] se préoccupait sans doute trop de ce qu’on attendait et de ce qu’on pensait de [lui] », avant d’ajouter sans équivoque : « Maintenant, je m’en moque. Si les gens n’aiment pas ce que je dis ou ce que je fais, je m’en fous. »

Au Terrain vague, on vit en léger décalage avec son époque. C’est sans doute pour cela que je continue ces chroniques : non pour convaincre (même si faire passer, c’est chercher à contaminer), mais pour alimenter ce décalage. Ce qui compte, c’est de vieillir avec le désir partagé d’entretenir une certaine énergie – ce qui suppose de gommer le superfétatoire : balayer le pathétique, ou la joie claironnée, pour aller jusqu’à l’os de son projet, poétique, musical… Un exemple récent de grâce minimaliste chargée d’émotion – pas une note qui ne sonne avec justesse, et de beaux arrangements – est le concert que PJ Harvey et son groupe ont donné à Rock en Seine. La chaîne YouTube Culturebox propose une captation d’assez bonne qualité, et en proposer une écoute me semble être la plus agréable façon d’achever ce prologue : une heure et treize minutes finement équilibrées, comme la robe de Polly Jean qui, bien qu’un dessin lui soit ajouté soir après soir, garde la ligne.

1. Les Éditions de Minuit m’avaient fait parvenir en 2021 Adultère d’Yves Ravey. Je n’avais alors pas réagi, non que je ne l’aie lu et apprécié, mais parce que, comme souvent, je ne trouvais pas les mots pour en parler. C’était la première fois que je prenais connaissance concrètement de ce travail romanesque (c’était pourtant son 22e livre publié, dont 19 chez Minuit). J’en ai lu quatre autres dans la foulée : Pris au piège, Un notaire peu ordinaire, Trois jours chez ma tante, et, bien entendu,  Le drap – le plus bref et le plus poignant – qui m’ont progressivement fait comprendre qu’Yves Ravey est de ceux qui savent élaguer, resserrer, éviter le trop plein de romanesque (on y revient, une fois de plus), en faisant montre d’un sens du découpage et du montage hérité du cinématographe (du moins au temps de l’analogique où, chez Ford comme chez Kaurismäki, on ne gâchait pas la pellicule).

Que du vent est le titre – comme toujours saisissant – de son dernier roman. 115 pages en 33 chapitres qui se lisent d’une traite : « Devant chez moi, c’était un grand parc bordé par la route au talus couleur ocre, et, tout au fond de l’allée qui me faisait face, c’était la maison de Sally et Miko. Plus loin, vers la droite, plein ouest, on apercevait une autre parcelle, une maison et des cabanes en bois couvertes de plaques de tôle et de fibrociment. C’était chez Samantha et Steve. Je connaissais bien Steve, responsable d’élevage canin, qui me proposait souvent d’aller boire des verres avec lui au Dusty’s Bar, parfois en compagnie de Samantha. » Dès l’incipit, bien qu’on ne sache encore rien de l’intrigue, on est entraîné par le désir de connaître le fin mot de l’histoire ; on est, sinon impatient, disons tendu, en attente – « tout ouïe » – car le ton est donné ; et l’on imagine que les péripéties seront engendrées par l’écriture elle-même : ce serait un plaisir d’en recopier le dernier paragraphe si on n’avait peur de vendre la mèche.

Que du vent est de ces livres qui gagnent à être lus sans rien savoir de ce qui s’y agite. Il convient donc de ne pas en proposer un résumé. On devine qu’il s’agit d’une histoire d’échec – car quoi d’autre à raconter ? Yves Ravey s’y connaît dans la manière de réanimer son monde, sans pour autant sombrer dans la redite : le ton qu’il entretient d’un opus à l’autre n’est pas monocorde. « J’ai jeté un regard circulaire sur l’ensemble de la propriété, qui baignait dans un silence inhabituel. Même pas une musique en sourdine, ou un poste de télévision… Cela m’a paru bizarre, à cause de la porte grande ouverte de la cuisine, comme laissée à l’abandon, qui donnait directement sur la terrasse occupée par deux chaises longues à moitié dépliées, non loin du bar. J’ai perçu le bruit de la douche. La porte de la salle de bains était fermée, mais j’ai ouvert, sans me demander si je dérangeais Sally, ni si, dans le fond, elle ne serait pas en train de m’attendre. »

On peut cependant noter qu’il y a un narrateur dont le prénom est Barnett. Et qu’il se laisse séduire par Sally qui va l’entraîner, comme le dit Ravey lors d’un entretien filmé, dans l’aventure du « grand banditisme », mais à l’échelle de ces petites gens qui habitent un quartier désolé au milieu d’un champ en construction, et qui, au fond, n’ont jamais rien fait que de perdre leur argent. « Sally connaissait très bien le montant du coffre. Elle le savait suffisamment élevé pour me garantir qu’il n’avait jamais été aussi important. Elle s’est alors félicitée de son idée de laisser l’argent sur place, dans l’entrepôt, bien à l’abri, là où personne ne prendrait l’initiative de venir le chercher. » On prendra congé en notant que, si son intrigue est bien ficelée, cette triste histoire de Pieds nickelés d’Amérique s’achève autrement que par un rapport de police. La brièveté favorise le temps suspendu. Le resserrement entretient les temps morts. Et l’imagination est d’autant plus sollicitée que tout ce qui est consigné est précis. C’est pour cela qu’on aime retourner sur les lieux. Et qu’on en attend la prochaine variation.

Toujours aux Éditions de Minuit, Paris, Musée du XXIe siècle, le Dix-huitième arrondissement de Thomas Clerc est un formidable pavé de 600 pages qui, dans chacune de ses cinq parties – la quatrième se présentant en quatre sections et la cinquième en cinq –, n’opère aucun saut à la ligne, ce qui lui donne une densité remarquable, que la lecture ne cesse de vérifier. C’est un des seuls livres « de la rentrée » qui ne se prétend pas « roman » (on l’en remercie). Je l’ai lu en grande partie – par petites doses pour éviter l’épuisement du lecteur – au cours de ma virée estivale. Aujourd’hui, 6 septembre, je n’en suis pas encore venu à bout, ce qui ne signifie nullement que je n’y arriverai pas un jour ou l’autre.

De Thomas Clerc, je n’ai pas encore ouvert les ouvrages publiés à L’Arbalète / Gallimard. Il est vrai qu’en ce qui concerne L’Arbalète, j’en suis resté à ses années de fondation par Marc Barbezat : la superbe revue des années 1940, les débuts de Jean Genet ou d’Olivier Larronde – Les Barricades mystérieuses, 1946 –, trouvées chez un bouquiniste du Val André qui a hélas tiré rideau l’an dernier. Je constate qu’après Sylvain Prudhomme, il est le deuxième auteur de L’Arbalète / Gallimard à passer chez Minuit. De Clerc, j’ai cependant lu Hôtel Primavera (2023) en collaboration avec Jochen Gerner. Curieusement, bien que ma lecture de Paris, Musée du XXIe siècle. Le dix-huitième arrondissement soit toujours en cours, je n’ai qu’une hâte : découvrir Paris, Musée du XXIe siècle. Le dixième arrondissement (2007), non pour rattraper un quelconque retard, mais parce qu’il est bien agréable d’avoir à portée de main plusieurs livres dont on peut lire au hasard quelques pages.

Après en avoir recommandé la lecture, j’aimerais insister sur ce qui, selon moi, devrait faire office de méthode : ne jamais aller jusqu’à saturation, marquer des pauses, laisse reposer le texte, le reprendre, dans la continuité (histoire de ne rien manquer) ou non ; ou encore en utilisant l’index des voies en fin de parcours. Méthode est d’ailleurs une des Bornes répertoriées à la fin du livre. Par exemple : « Méthode : mon œil est pris par toutes les lianes de cette forêt de signes, de gens, de choses ; par devers-moi, je pense que le nombre de faits que j’oublie est cent mille fois plus grand que ceux que je consigne comme une pauvre caméra de surveillance humaine. » Mais le regard caméra ne conduit pas toujours l’écriture ; il y a aussi les petites pensées, les souvenirs, et tout ce qui échappe au cadre ; car la « surveillance » – de la bonne tenue du texte, de l’effet d’entraînement qu’il produit, de ce qu’il invente à force de se frotter à ce qui se présente – est toujours humaine, c’est-à-dire faillible, même si en recherche d’exactitude. L’auteur se dépeint aussi bien à l’écoute, débordant d’empathie, qu’ironique, voire fuyant ; et ce qu’il note est aussi bien personnel, à la limite parfois de l’impudeur, qu’en recherche de neutralité, visant l’impersonnel.

On l’aura deviné, le projet de Thomas Clerc est d’épuiser un lieu, en l’occurrence ce dix-huitième arrondissement de Paris que pour ma part je connais bien, ayant passé mon enfance et mon adolescence à la lisière, du côté des Batignolles dans le dix-septième arrondissement, plus attiré par le nord et l’est de Paris (un de mes plus vieux amis habitait non loin du boulevard de La Chapelle ; du coup, j’ai souvent traversé le dix-huitième à pied pour le retrouver) que par les quartiers bourgeois au sud et à l’ouest. Une fois adulte, je me suis installé assez loin de mon quartier d’enfance, dans le vingtième arrondissement, avant de me décider à quitter Paris, sans pour autant m’en éloigner de plus de six kilomètres, et m’y rendant assez souvent, ne serait-ce que pour flâner. L’auteur et moi avons en commun d’être parisiens de naissance ; mais lui reste fidèle (reprise du thème), ce qui me semble étrange (vu ce que devient la ville) – et plutôt intéressant (le lisant, je vais aux nouvelles).

Donc l’épuisement d’un lieu – à la manière de Perec ? Oui et non. Les décalages (reprise du thème – bis) sont chez lui plus marqués. Il se montre assez souvent, au contraire de son célèbre aîné (c’est du moins l’image que j’ai gardée de lui dans le souvenir), en dandy, paradoxalement un peu « provincial ». Mais il faudra probablement vingt tomes – et plus de trois cents ans si leur l’écriture puis leur publication demande à chaque fois dix-sept ans de travail – pour que nous soit entièrement dévoilé le patrimoine génétique, émotionnel, intellectuel, sexuel – tant les joies que les peurs (il semble avoir une appétence du danger et un sens de la survie) – de celui qui, en virtuose du montage, ne cesse de noter dans ses carnets ce à quoi il se frotte. Grand art de la dissimulation, requérant de nombreuses mises à jour du logiciel approprié qui permet, paradoxalement, diverses formes d’identification. Je retrouve certaines adresses, comme celle d’une d’amie poète et danseuse dont le nom est écrit en toutes lettres ; ou me retrouve rue Berthe, le seul endroit où, après avoir quitté la capitale, j’ai passé une nuit dans un appartement, au premier étage du 24. « Montmartre du crime : au 33, un pharmacien s’est défenestré en 1912, l’année où mon arrière-grand-mère a fait assassiner son mari Auguste Clerc non avec du poison mais avec un révolver. Montmartre du plaisir : au 55 a vécu Piéral, le nain du cinéma français. Ses mémoires, Vu d’en bas, sont intéressants, notamment les passages où il se fait le sex-toy de certains et certaines. Esthétique matérielle : le 32, le 30 et le 34 sont pourvus d’interphones ; les 41, 43 et 26 de codes ; le code l’a emporté sur l’interphone parce que les chiffres l’ont emporté sur les lettres, mais aussi parce que l’homme d’aujourd’hui tient à son anonymat – une poétique de l’interphone pourrait faire un livre presque muet. » Au milieu des années 1990, le code pour entrer 24 rue Berthe était 83A57 (ce sera mon unique contribution à cet ouvrage d’encyclopédiste chevronné qui est aussi une « performance » – on en relève de nombreuses et de toutes sortes dans Bornes, dont : Performance attente, Performance chien, Performance clochard, Performance j’abats un hélicoptère, Performance j’aide mon prochain, Performance j’améliore la rue…). Pour l’ignorant que je suis, une vraie découverte ; et pour les aficionados, de belles retrouvailles.

2.Il y a cinq ans, j’avais qualifié ici-même Geste de Frédéric-Yves Jeannet que ce dernier m’avait offert à l’occasion d’une rencontre dans un café de Paris d’ouvrage inclassable, “hors rentrée”, voire introuvable. Publié chez un éditeur énigmatique, Petite école, et imprimé à Rabat, Geste, tiré à 500 exemplaires, composait le cinquième volume des Écritsde Frédéric-Yves Jeannet, rassemblés par Nicolas Pien et l’auteur. C’était aussi le premier mis en circulation (si on peut dire, car j’ignore comment se le procurer sans passer par l’assez fantasque Jeannet, parfois facile à contacter – via Messenger par exemple –, parfois coupé du monde). Les neuf autres volumes étaient alors à paraître.

Aujourd’hui le volume VI de ces Écrits vient de me parvenir, envoyé par l’auteur. Il rassemble La lumière du monde, un ensemble de textes, lettres et travaux autour de l’activité de Frédéric-Yves Jeannet (dont plusieurs inédits de sa plume), et la réédition de Rencontre avec Robert Guyon (Argol, 2006), un grand entretien de 150 pages assez serrées où « Guyon a posé toutes les questions utiles » sur son travail (jusqu’à la date de parution ; un nouvel entretien avec Nicolas Pien, ainsi que quelques échanges avec Pierre Bergounioux complètent ce fort volume de plus de 400 pages, ponctué par quelques photographies et imprimé à Mexico sur un meilleur papier. Inutile de préciser que cet ouvrage tout aussi inclassable, “hors rentrée”, voire introuvable, est indispensable. La liste des contributeurs et contributrices est impressionnante : 35 noms, dont Dore Ashton, Michel Butor, Éric Chevillard, Hélène Cixous (pour une lettre étonnante), Annie Ernaux, Roger Laporte, Jean Roudaud, Tanguy Viel… Par quel fragment conclure cette trop brève recension (qui est surtout incitation à ouvrir une enquête pour se le procurer) ? Le superbe premier paragraphe, par exemple, du texte-titre de ce Volume VI des Écrits, tout d’abord rédigé en espagnol (en 1995) avant d’être traduit par l’auteur pour cette publication :

« L’insomnie est revenue, cette angoisse qui précède l’aube, et avec elle la certitude que je recommencerais ce travail, cette longue errance sans but ni fin prévisible, ce long labeur éperdu – love’s labor’s lost – qui consiste à aligner des mots et des phrases dans des carnets, sur des feuilles volantes et sur l’écran de l’ordinateur. En me réveillant chaque nuit entre trois & cinq heures du matin, à ces moments où le ciel n’a pas encore pâli sur les volcans, je me demande dans un sursaut : existe-t-il une façon d’écrire où l’on ne serait pas contraint & forcé de le faire par une nécessité plus forte que le désir de silence ? »

[En aparté. Comme ça fait du bien, en ces temps où chaque livre est publié dans l’espoir d’obtenir un « Prix littéraire », de faire l’éloge d’un livre qui n’a pas de prix…]

3. Il est temps de rendre compte maintenant de quelques titres récents de poésie, même si la place nous manque pour épuiser la pile des lectures en retard.

Pertes et profits de Léontia Flynn, publié en édition bilingue au Corridor bleu, dans la collection « S!NG » dirigée par l’infatigable Pierre Vinclair, s’ouvre par Un livre d’horreur (A Gothic) dont le premier poème est La maison de rêve :« Troisième choix : pavillon, prix moyen, mitoyen / … quelle surprise. L’agent te fait entrer. / Tu vois d’abord un vase de fleurs fanées, / puis le monde-escalier Stannah interrompu / pour toujours en haut des marches étriquées. / / Ce que confirme la salle de bain. Un gant / en latex git, baveux, sur la commode grise. / L’âge et la possible – ha ha ha – maladie / ont fait… déménager l’ex-occupant ? tu couines. / Te revoilà dans la rue pâle, trop propre (traduit de l’anglais – Irlande du Nord – par Théo Bourgeron).

L’horreur immobilière est un des motifs de Pertes et profits. Il y en a d’autres. Pour reprendre la liste proposée en 4e de couverture : « Belfast, la démence de son père, cinq versions “ridicules” de Catulle, la précarité, la guerre, la maternité, la crise financière, les illusions perdues. » Relisant la très saisissante deuxième partie, Lettre aux amis, composée de trente-deux dizains, j’en relève le quinzième :

« Nos procrastinations, inventoriées,
feraient un livre plus long qu’Ulysses
(quoi qu’on en pense), une cacophonie
de SMS et de mails – ces derniers
n’opérant pas tant par plaisir que comme,
dans une grotte profonde, des cris
de chauve-souris qui nous guideraient ;
et quels loisirs ont-elles, couinant du
chauve-berceau à la tombe-souris ?
Le réel s’endure à petite doses »

avant de le raccorder au dix-septième : « Cependant la poésie – le Saint Graal / jusqu’ici – le langage souverain, / reçoit le verdict du public : zéro / et encore zéro. Pour la raison : / a) que c’est obscur, b) que c’est bizarre, / ces opacités fleuries et voulues / sont des tics verbaux que Les Gens haïssent. / Problème : on ignore à quoi ça sert… / Cela dépasse nos capacités / d’être prosaïques – et lucratifs » Dans son introduction, Théo Bourgeron écrit que l’autrice « hésite sans cesse, change d’avis en cours de poème, digresse, énumère, supplie qu’on l’excuse desdites digressions. Elle se perd face au temps qui passe : dans ce même poème, elle découvre éberluée les traces de moments vécus mais oubliés. […] |Le recueil de Léontia Flynn reflète sa désorientation ; il constitue aussi une tentative de s’y frayer un chemin politique, intellectuel et politique. »

« J’ai vécu dans une maison-wagon.
J’ai vécu dans un studio sur la rue
où les cris montaient comme la fumée.
Aux premiers cris et fracas des bars dégorgeant
je bourdonnais comme un frigo, réjouie, dans l’ombre. »
(Un livre d’horreur, dix-neuvième poème)

Les Utopiques, 2 (sous-titré La Spirale de l’histoire) de Gilles Jallet aux éditions La Rumeur libre « s’inspire formellement des fresques éponymes que Miklos Bokor a gravées et peintes dans la chapelle de Maraden durant les années 1998-2002, ainsi que des peintures sur toile datant d’une période plus ancienne à partir de 1988, au moment où l’homme réapparaît sans sa peinture, jusqu’en 2010, l’année où il peignit son dernier tableau. » Les Utopiques, 1 (2023), aux même éditions, rassemblait un corpus de fragments poétiques, « reprenant différents montages ou collages qui [l’auront] conduit progressivement à l’impossibilité d’écrire ou d’achever quelque chose comme un poème. » Ce volume 2, moins épais, propose soixante-dix poèmes – tous disposés sur une seule page – répartis en six sections : les cinq premières de douze poèmes ; la dernière de dix. J’aimerais reprendre pour commencer le soixante-sixième poème – peut-être parce qu’il s’intitule Sans titre :

« le bruit d’un pas lointain / même quand il s’approche / reste le bruit d’un pas au loin / même quand il est près de l’anse / et qu’il heurte le seuil / de la porte il vient de loin / comme une acclamation / du proche au lointain /  / un pas ton pas dans la montagne / en quoi est-il plus lointain / que proche ? / il vient il arrive maintenant / de plus en plus proche / de plus en plus lointain / d’un autre pas que le tien / il s’éloigne dans la montagne /  / et l’on entend le bruit de deux pas / dans un même cercle / l’un proche et l’autre lointain / l’un rapide et l’autre lent / comme le souvenir et l’oubli / l’un à côté de l’autre / deux pas à contretemps / l’un qui marche en avant / l’autre qui retourne en arrière »

Qui est Miklos Bokor ? Un peintre français d’origine hongroise (Budapest, 1927 – Paris, 2019) dont la famille a été déportée en 1944 dans les camps d’extermination. Contrairement à ses parents et une partie de ses proches, il en réchappe, retourne en Hongrie, voyage, notamment au pays de Rembrandt, expose, et finit par s’installer en France en 1960 où il se lie avec Yves Bonnefoy et André du Bouchet qui écriront plus ou moins régulièrement sur sa peinture. Il a un atelier à La Ruche. En 1996 Miklos Bokor acquiert la chapelle de Maraden dans le Lot. Les fresques qu’il y peint et grave sont sur le thème de la Shoah. La couverture du livre de Gilles Jallet en montre un fragment (il faut faire une petite recherche sur internet pour en avoir une vision plus précise). Cette chapelle, qui nécessite des travaux de restauration, a été mise en vente, l’acquéreur devant s’engager, nous dit-on « à s’occuper de la valorisation de l’œuvre ».

Je dois avouer ne pas être très sensible à ce travail de figuration douloureuse qui impose le respect, mais pas nécessairement l’adhésion, si l’on entretient une préférence pour un dépôt de peinture moins chargé d’intentions (reprise du thème). Il est clair cependant, qu’entre autres qualités, ces fresques d’un peintre hanté et exigeant ont été génératrices de quelques beaux poèmes, dont celui-ci – Les Utopiques, 2 – VIII. L’Écartelé :

« dans la grisaille du brouillard / ou les cordes se tendent / nul ne voit l’écartelé / l’écartelant seul apparaît / affublé d’un chapeau / à la Rembrandt / et les pieds fichés en terre /  / il se penche en arrière / en tirant sur les cordages / qui disloquent les jointures / dans les quatre directions / soudain l’écartelant / a pris la place de l’écartelé / dans la grisaille du brouillard / où les cordes se tendent /  / il n’y a plus d’écartelant / ni même d’écartelé / mais la possibilité toujours intacte / de refuser de tuer / pour mourir à la place de l’autre / dans la grisaille du brouillard / où les cordes se tendent / peut-être pourrions-nous / inverser la spirale de l’histoire »

4. 20 août 2013, j’avais noté ceci dans mes carnets : Rêvé de mon « cher homonyme » [c’est ainsi qu’il me nommait dans ses courriers] Clément Rosset, en pleine forme et apparemment sobre. Parmi les propos que nous échangeons – et dont, pour la plupart, je ne me souviens pas –, il me confie : « Je ne fais plus que des livres de 4 pages. Ça suffit bien. Après, c’est trop, on bavarde, on se répète, ce n’est plus que du remplissage… » Onze ans plus tard, je le retrouve et le partage avec mes amis. Certains le commentent. Parmi eux, Jean Michel Martinez-Esnaola : « La notion de réalité de Clément Rosset à paraître aux Éditions Louise Bottu en septembre fait à peine plus de quatre pages ! » Sur le coup, croyant à une plaisanterie, je réponds de manière pas très maline : « Le Réel, ça demande beaucoup de pages ; pour La réalité, à peine plus de quatre suffisent en effet… » Et Martinez-Esnaola : « Cinquante, tout de même… »

Et voici que je reçois un assez mince volume de 54 pages. Le texte de Clément Rosset, en trois parties (I – Réalité et déconvenue ; II – La dévaluation du réel ; III – Le principe de réalité suffisante), précédées d’une introduction, tient sur 24 pages d’une densité accordée au souci de clarté qui a conduit à son écriture. Une note de « l’éditrice » (Louise Bottu – en hommage à Robert Pinget, auteur bien-aimé du « cher homonyme ») nous informe que « dans sa brièveté même, La notion de réalité présente deux avantages : [1] c’est un condensé du thème que Clément Rosset aura approfondi sa vie durant : le réel (ici la réalité, Frédéric Schiffter [auteur d’un « avant-propos », Réel et réalité dans l’œuvre de Clément Rosset] y reviendra). [2] extrait de L’Univers philosophique, publié dans L’Encyclopédie philosophique Universelle (aux PUF), le texte a la particularité d’être peu connu, sans doute nombre de lecteurs, y compris certains familiers de l’œuvre de Rosset, le découvriront-ils. » Reçu signifiant : aussitôt lu, je confirme, vous laissant filer droit chez votre libraire pour l’acquérir.

Mais en attendant – et pour finir en beauté –, un bref repentir. Alors qu’en ouverture j’ai opposé Nick Cave et PJ Harvey, privilégiant cette dernière quant à l’attente d’un à-venir attirant, m’est revenue une des plus belles chansons de Cave inspirées par sa rupture avec Harvey : Idiot Prayer, dixième plage de The Boatman’s Call (1997), où le violon de Warren Ellis fait merveille (bel arrangement, chaque son étant intelligemment pesé), alors qu’il manque cruellement quand Nick Cave, Alone at Alexandra Palace, nous en propose en 2020 une version « dépouillée » (mais en réalité plus chargée). Privilégions donc cette version « originale » – et ce sans nostalgie, simplement parce que vingt-sept ans après, elle tient – et comment ! (à suivre)

 

Yves Ravey, Que du vent, Éditions de Minuit, août 2024, 128 pages, 17€
Thomas Clerc, Paris, Musée du XXIe siècle. Le Dix-huitième arrondissement, Éditions de Minuit, août 2024, 624 pages, 25€
Frédéric-Yves Jeannet, La Lumière du monde, Petite école, mars 2024, 428 pages, prix non défini.
Léontia Flynn, Pertes et profits, Le Corridor bleu, juin 2024, 144 pages, 18€
Gilles Jallet, Les Utopiques, 2, La rumeur libre, juin 2024, 104 pages, 17€
Clément Rosset, La notion de réalité, Éditions Louise Bottu, septembre 2024, 54 pages, 9€