Les crises, les guerres, les périodes de grande incertitude génèrent des œuvres, des romans, des questions. Si le Covid n’a pas encore eu son Guernica (mais est-ce nécessaire qu’il l’ait un jour ?), une littérature abondante (essais, articles, etc.), témoigne de l’effet gueule-de-bois de la pandémie sur nos vies, de la manière dont les politiques ont géré, souvent approximativement, cette période si particulière.
Nous avons lu les récits de la déportation (Robert Antelme, Marguerite Duras), les poèmes de Paul Celan, l’épopée douloureuse de l’adolescence incarcérée (Imre Kertesz), et tant d’autres grands textes, impossibles à énumérer en quelques phrases. Qu’en est-il de l’époque récente qui nous a contraints à être confinés, cas contact, promeneur du soir immunisé avec le chien, ou promeneur solitaire à 1 km de la maison ?
Comment la fiction et le témoignage ont-ils interprété et transposé cette sidération (l’arrêt de toute activité) ? Je me souviens de La Peste de Camus comme d’un commentaire composé, au colllège. Le Hussard de Giono était un sujet de rédaction : je revois plus ou moins nettement le personnage, son uniforme, sa candeur, sa vélocité.
Quand le Covid aura-t-il son héros ?

Depuis plus de 40 ans, de désillusion en désillusion, nous avons vécu la trahison de la gauche mitterrandienne, le désastre du Sida et du sang contaminé, les cohabitations boiteuses des social-démocraties. La pandémie fut une étape supplémentaire de désorientation générale. Le « Nous sommes en guerre » imposé en mars 2020, son emphase et sa dramatisation, ont provoqué une mise au pas consensuelle. Occasion pour le pouvoir exécutif d’exprimer son hubris contre vents et marées, que la dissolution de l’Assemblée nationale, il y a quelques jours, vient clore comme un ultime élan autodestructeur.
Le pouvoir s’emballe. Il s’est emballé en connaissance de cause.
Soit.
Si vous ne m’aimez pas, je ne vous aime pas non plus ! (semble dire le Président)
Chtak !!
À peine repeinte pour l’occasion, la réplique de Maurice Pialat (1987) est ici proposée sans ironie ni second degré.
Dans un tel contexte, la poésie repose, me repose, me donne du recul. J’ai besoin d’une stase au milieu du court terme hystérique qui nous entraîne vers les urnes. Je découvre le petit recueil bilingue d’une jeune poétesse espagnole, Carmen Diez Salvatierra (textes en espagnol qu’elle a traduits en français). Un Guernica discret, féminin, à l’opposé de l’extravagance du grand Picasso (Carmen est espagnole, le rapprochement est certes facile mais c’est leur seul point commun …).
Une œuvre post-Covid, donc, qui associe un ton critique à une veine subjective et sentimentale, confession, constat désenchanté, mais aussi, manuel d’encouragement. Ce long poème alterne des pages à la syntaxe entrecoupée de tirets avec de grands blocs de prose narratifs. Il y est question du corps, de nos corps, isolés et désespérés en un temps où les visages, tous les visages, sont à moitié effacés par la barrière sanitaire. On nous a imposé des frontières symboliques, matérielles, nous empêchant d’interagir spontanément avec les autres.
…tu es en train de coudre le son…
le corps est silence, boîte lustrée,
où il ne reste que des moutons
pour nous aider à nous lever …
tu dois apprendre le langage du corps,
du corps des autres et du tien
la conscience du corps …
ton corps ne te parle pas
il te crie dessus
il te demande de te libérer
Il est question aussi du quotidien des petites gens, les lève-tôt des premiers bus et du premier métro, les invisibles, les discrets, avec cependant la beauté du jour et le bois de Vincennes au fond.
Récit-poème d’une solitude au milieu d’une masse indifférenciée, dans un temps où le nous ne veut plus dire grand-chose / si ce n’est cette masse amorphe et anesthésiée que nous sommes devenues
Ce texte me rappelle l’œuvre d’Agnès Rouzier (Non, rien, 1974, Change ; réédition Brûle-Pourpoint, 2015), grande figure poétique des années 70, qui souhaitait émouvoir en deçà de la compréhension, atteindre à l’incantation, / une force pas simplement pensée mais subie, implacable.
Je reconnais une énergie comparable dans le phrasé de Diez Salvatierra, sinon que chez Rouzier il y avait un érotisme et une référence amoureuse constants, intacts. Ici, l’individu est seul face à la foule :
tout le monde accepte le nouvel état des choses avec naturel
ce naturel est ce qui me blesse
vous voir à un mètre de distance sans aucune tristesse
sans aucune colère de ne pas pouvoir vous toucher
Chez Rouzier, le couple est sauvé, résiste ; ici, il est menacé. Le Covid nous a obligé à une disparition des affects l’air de rien, à une glaciation des sentiments. La poétesse regrette la froideur des tables qui ont des angles brutaux et interdisent tout contact, regrette qu’elles ne soient pas rondes. (Impossible de sentir la chaleur d’une présence dans les angles). Le chômage n’est pas technique, il est devenu sentimental.
Dans un tel contexte, impossible de ne pas subir la violence néo-libérale : La pauvreté est la maladie sociale la plus grave, un trou noir par lequel sont filtrés tous les dysfonctionnements que la société capitaliste se trouve incapable de gérer.

Parmi les écritures féminines contemporaines qui intègrent le politique dans leur poésie, je vois également Vannina Maestri qui à bas bruit prélève et découpe le réel comme une dentelle (Mobiles, 2005, Al Dante). Ou encore Virginie Lalucq, décryptant dans La liste des pages le temps affolé de la maladie, avec un lyrisme accidenté, un brouillage énonciatif constants, soucieuse de faire fusionner vers et prose (Virginie Lalucq, La liste des pages, 2023, Al Dante/Les presses du réel ; entretien avec Laurent Zimmermann, Sitaudis 26/05/24).
Lalucq cite Danielle Collobert, je cite Rouzier à propos de Carmen, un fil résiste, invisible, persistant, le langage du poème mis à nu, ses écarts de signification, les signifiants libérés des signifiés, les silences, la quête d’un sens à dégager, à retrouver. La brutalité du réel serait à revendiquer, cet état abrupt des choses jusqu’à la crasse, dans un monde clinique, aseptisé, vacciné :
j’ai besoin de savoir que ça peut toujours frapper
toucher
j’ai besoin d’un trajet cassé me salir dans le dévouement aux hommes misérables
Carmen Diez Salvatierra et Virginie Lalucq font partie des autrices de la Nouvelle Vague Al Dante, et si aujourd’hui la maquette est différente de la collection Niok, pionnière dans les années 90 et 2000, qui rassemblait les excellents auteurs de la Première Vague (Pennequin, Sivan et Maestri, Fiat et Foucard, Beck et Tarkos, Jacques-Henri Michot, Heidsieck et Beurard-Valdoye), la politique éditoriale de la maison reste inchangée : elle confirme la volonté et la liberté d’un homme, Laurent Cauwet, qui fête cette année ses « 30 ans d’Al Dante », toujours soucieux de valoriser des écritures fluides, innovantes, de décloisonner les genres et de mettre en valeur une pensée critique.
Dans le chapitre Guerre, Carmen détourne le discours de l’extrême droite espagnole, le parti Vox, qui se considère comme le seul vivant (victorieux de la guerre civile de 1936), quand par opposition la gauche serait l’Espagne morte… Elle précise :
Il s’agit d’une guerre sur tous les fronts, militaire, mais aussi législative, symbolique…
une guerre contre tous (femmes et personnes racisées, la planète, les animaux…).
En Espagne comme en France, nous savons que la gauche n’est pas morte, mais qu’elle a simplement besoin d’un sang neuf, d’une mobilisation accrue. Nous le savons et nous nous mobilisons à Diacritik pour éviter le pire.
En 1998 paraît mon premier livre aux éditions Al Dante, Héros. C’était l’époque d’avant. (Avant le Covid). Désormais il n’y a plus de héros, seulement des personnes conscientes et vigilantes, dans une urgence qui n’est plus à démontrer.

Carmen Diez Salvatierra, Matinées sans police, suivi de Guerre, éditions Al Dante/Les presses du réel, 2024, 96 pages, 15€.