Le bruit (des bottes) et l’odeur (de la haine)

Capture d'écran France 2

Sur le plateau du second grand débat télévisé du jeudi 27 juin 2024, Jordan Bardella s’est cru autorisé à persiffler sans vergogne en lançant à Olivier Faure « ça y est, Jean Moulin est de retour » en arborant un large sourire toutes dents dehors, fier de sa répartie écrite à l’avance. Merci à lui, car on peut légitimement s’autoriser à répondre au président du RN sans craindre de se voir opposer d’avoir atteint le point Godwin en moins de temps qu’il n’en faut à un identitaire pour lever le bras et crier « Ausländer raus » dans une soirée entres potes ou à un corbeau pour envoyer des lettres anonymes au motif que « le peuple français historique en a plein le cul de tous ces bicots. »

Pour mémoire – et dieu sait qu’il en faut ces derniers temps pour être sûr de bien comprendre d’où on vient et vers quoi on se précipite –, le point Godwin est une loi qui veut que « plus une discussion en ligne se prolonge, plus la probabilité d’y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s’approche de un ». Avec le temps, l’usage et la prolifération des réseaux sociaux, cette promesse empirique de voir débouler dans un fil de commentaires sur Internet, dans une discussion de comptoir et désormais lors d’un débat télévisé, des références à la Deuxième Guerre mondiale, au nazisme, à Adolf Hitler a été peu à peu transformée en argument contraire, visant à décrédibiliser un locuteur en lui opposant un sophisme pur jus : le reductio ad hitlerum.

Sophisme par association, l’argument reductio ad hitlerum a pour but de comparer la partie adverse et ses propos à ce qui représente le mal absolu suivant les critères de la société (en l’occurrence les nazis) pour pouvoir placer son interlocuteur dans une position où il sera obligé de réagir et aura beaucoup de mal à se défendre.

Exemple : « Voter Front National, c’est voter pour le nazisme. » (c’est pas moi qui le dis, c’est Wikipédia, NDLR).

Si l’argument peut se discuter – du moins du point de vue de la logique intellectuelle – il faut tout de même avouer que certains signes laissent à penser que oui, voter FN, c’est voter pour une liste de prises de positions, de mesures et de promesses qui ont un sale air de déjà-vu : la préférence nationale, la haine de l’étranger et des binationaux et l’obsession corollaire de les renvoyer dans leur pays d’origine, le fait de distinguer les « Français de papier » d’autres Français…

Ce qui est moins discutable et discuté régulièrement (sans que cela change quoi que ce soit malheureusement dans la perception que l’on en a), c’est que depuis la création du Front National (aujourd’hui le RN), la division, la haine, la distinction entre deux « catégories » de citoyens, la stigmatisation de l’étranger sont au cœur de la ligne xénophobe du parti dirigé aujourd’hui par Jordan Bardella – et avant lui par Marine Le Pen et encore avant lui par le père de cette dernière. Est-il besoin de le rappeler, le parti que dirige le prétendant au poste de premier ministre a été fondé « par Jean-Marie Le Pen ainsi que d’anciens nazis tels que Pierre Bousquet ou encore Léon Gaultier, anciens Waffen-SS, et des nostalgiques de l’Algérie française, tel que Roger Holeindre membre de l’Organisation de l’armée secrète (OAS) ». (Wikipédia encore ; NDLR).

Tout à mes recherches sur Internet, j’ai cliqué sur des liens hypertextes qui m’ont conduit jusqu’à la page consacrée au Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei. Sur cette page, j’ai découvert le programme en 25 points du NSDAP d’Hitler qui visait « la création d’un « Grand Reich allemand », l’annulation des dispositions du Traité de Versailles, la perte de la citoyenneté allemande pour les Juifs, et la mise en place d’un État autoritaire soutenu par une presse et une littérature orientées. » (Toujours selon Wikipédia).

Cette lecture a résonné bizarrement dans mon esprit alors que l’on parle à longueur de journées de campagne, dans la presse et sur les réseaux sociaux de l’antisémitisme qui aurait changé de camp, de la binationalité et de la « libération » de la parole raciste. Extraits du programme en 25 points du NSDAP :

  1. Seuls les citoyens bénéficient des droits civiques. Pour être citoyen, il faut être de sang allemand, la confession importe peu.
  2. Les non-citoyens ne peuvent vivre en Allemagne que comme hôtes, et doivent se soumettre à la juridiction sur les étrangers.
  3. Le droit de fixer la direction et les lois de l’État est réservé aux seuls citoyens. Nous demandons donc que toute fonction publique, quelle qu’en soit la nature, ne puisse être tenue par des non citoyens. (…)
  4. Nous exigeons que l’État s’engage à procurer à tous les citoyens des moyens d’existence. Si le pays ne peut nourrir toute la population, les non-citoyens devront être expulsés du Reich.

Depuis le 9 juin dernier, les exemples de phrases et de mots tels que pullulent : ‘« on est chez nous », « préférence (ou priorité) nationale », « le peuple français historique en a plein le cul de tous ces bicots », « va à la niche », « retourne au bled »… Parce que Jordan Bardella a convoqué Jean Moulin dans un débat à l’élection législative et après avoir achevé ma lecture du « Programme en 25 points », je me suis mis en tête d’aller (re)lire les 22 mesures pour 2022 du RN. Extraits :

Capture d’écran 22 mesures pour 2022, site du RN

On pourra me rétorquer que dresser des parallèles ou des ponts entre le programme du parti nazi et le RN est hasardeux, stupide, tendancieux ou digne de choper 25 points Godwin ou tout ça à la fois, mais…

… à partir du moment où Jordan Bardella a osé la phrase « ça y est, Jean Moulin est de retour » dans une tentative de railler son adversaire pour l’empêcher de développer son argumentaire et parce que depuis quelques jours des historiens nous éclairent sur les parallèles entre la situation actuelle et la République de Weimar qui a conduit où vous savez, autant y aller franco.

Cette répartie de comptoir est-elle digne de quelqu’un qui aspire à diriger un gouvernement ? Est-elle révélatrice d’un état d’esprit, voire d’une pensée profonde ? Est-ce la marque d’un irrespect pour la mémoire de ceux qui ont combattu les forces d’invasion allemandes, les résistants dénoncés, chassés, emprisonnés, torturés, exécutés, déportés, gazés ? Est-ce que la résistance au sens large, dont Jean Moulin a été l’artisan et la figure symbolique, n’a pas été ce dont la France a eu besoin pour se relever après s’être engagée « dans la voie de la collaboration » (en Philippe Pétain dans le texte) ?

Prononcée sur le même ton que le « ben voyons ! » zemmourien, la phrase « ça y est, Jean Moulin est de retour » est perfide et tout sauf de l’humour. C’est une tentative glaçante de jeter le discrédit sur un adversaire politique (sans rien écouter au fond et éventuellement contre-argumenter). Ce jeudi 27 juin 2024, Jordan Bardella s’est réapproprié le point Godwin pour mieux le renverser. Lasse sûrement d’être comparée aux marcheurs au pas de l’oie, aux criminels de guerre, aux génocidaires, aux racistes, homophobes et xénophobes qui ont élevé les notions de sous-races, de sous-citoyens au rang de dogme permettant toutes les crimes industrialisés que l’on sait, la droite extrême, par la bouche de sa tête de gondole, a étiqueté son opposant pour le mettre sciemment dans une position de « résistant » qui serait indéfendable pour ne pas dire coupable.

En usant de cette référence torve, un nouveau sophisme vient de voir le jour : le reductio ad repugnantes. Mais en comparant son adversaire du jour et ses propos au symbole de la résistance au nazisme, Jordan Bardella s’est placé tout seul et de fait dans le camp d’en face…

Capture d’écran France 2