Lionel Ruffel, auteur, éditeur, enseignant-chercheur (Université Paris 8) nous fait parvenir ce texte, prononcé ce soir au Palais de Tokyo, dans le cadre de l’événement collectif J-2 et après. Merci à lui de le partager avec nous, avec vous.
Au fond de l’inconnu
Le lendemain de la dissolution, je devais me mettre à la rédaction d’un texte pour une revue portugaise sur le thème du nouveau. J’ai alors pensé à un vers très connu de Baudelaire, un des plus fameux du XIXe siècle,
Au fond de l’Inconnu, pour trouver du nouveau !
Et je me suis dit qu’encore une fois Macron était quelqu’un qui mimait les situations sans vraiment les comprendre.
Baudelaire, de son côté, avait lu en lui, avant même de le connaître.
Il parle de lui dans les deux derniers quatrains des Fleurs du Mal. Il l’appelle « Mort » ou « Vieux capitaine ». Je les lis :
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !
***
« Qu’importe », c’est cela qu’a retenu le président du pays où lui, comme moi, nous sommes nés et avons été formés.
Qu’importe, du moment qu’on trouve du nouveau.
Qu’importe s’il faut plonger au fond du gouffre.
Qu’importe l’Enfer, qu’importe le Ciel.
Qu’importe s’il nous verse du poison.
Qu’importe car le poison réconforte.
Qu’importe car il a en ses mains le poison et le réconfort.
Qu’importe car il sait que nos cœurs sont emplis de rayons.
Qu’importe car il sait que les rayons peuvent s’éteindre mais qu’il sait comment les rallumer.
Qu’importe car il sait que parfois le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre et que c’est insupportable pour nos cœurs qui sont remplis de rayons.
Qu’importe car il a le poison entre ces mains pour rallumer nos cœurs éteints.
Qu’importe car le poison qu’il a entre ses mains c’est l’espoir du nouveau.
***
Je suis né et j’ai été formé en France et malgré cela, je voudrais retirer l’administration du nouveau des mains de la Mort et du vieux capitaine.
Dans les mains de la Mort ou du vieux capitaine, pour trouver le nouveau, il faut lever l’ancre où il n’y a plus que le Ciel ou l’Enfer qu’importe !
Dans les mains de la Mort ou du vieux capitaine, il n’y a pas de nouveau sur Terre, dans la Terre, avec la Terre.
Dans les mains de la Mort ou du vieux capitaine, ce sera l’Enfer ou le Ciel qu’importe.
Il faudra appareiller des navires et certain·es iront au Ciel, d’autres en Enfer.
Dans les mains de la Mort ou du vieux capitaine, le pays ou la Terre ennuient, ce sera l’Enfer ou le Ciel vers où appareiller, qu’importe !
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Je suis né et j’ai été formé en France et malgré cela, je voudrais retirer l’administration du nouveau des mains de la Mort et du vieux capitaine.
Dans les mains de la mort ou du vieux Capitaine, dans les mains du président du pays où je suis né et ai été formé, le nouveau se suffit à lui-même.
Il répond à l’ennui.
Pour enlever l’administration du nouveau à la Mort et au vieux capitaine, il faut inverser toutes ses valeurs.
Il faut dire que le pays, qui n’est ni nation ni patrie, ni ethnie mais terre avant tout jamais ne nous ennuie.
Il faut dire qu’il n’est plus temps de lever l’ancre et qu’on n’a pas besoin d’appareiller.
Il faut dire qu’on préfère le noir de la mer et du ciel aux cœurs irradiés.
Il faut dire à la Mort, au vieux capitaine comme au président du pays où je suis né qu’on va se désintoxiquer.
Il faut dire que le Ciel ou l’Enfer importent, et que leur risque c’est toujours nous qui le prenons.
Il faut dire à la Mort et au vieux capitaine comme au président du pays où je suis né que tout importe.
Tout importe, c’est la seule chose qu’on n’a pas essayé.
Là réside le nouveau.
***
J’ai tenu à apparaître dans le programme avec le nom de mon institution, l’Université Paris 8, née à Vincennes, situé à Saint-Denis.
Je veux dire j’ai tenu à apparaître, car c’est ce que nous faisons ce soir et ces jours-ci, nous sortons du bois, nous paraissons, nous nous rendons visibles, nous nous comptons, et je sais que je pourrai compter sur toi, toi et toi parce que vous vous êtes rendus visibles. Et vous pourrez compter sur moi. C’est inéluctable. Je m’y engage. Ça me libère d’un poids.
J’ai tenu à apparaître sous le nom de Paris 8 et je veux même mettre un badge pour le signifier, pour dire que je n’ai pas honte, je n’ai pas peur et je suis fier de faire partie d’une institution qui est un fantasme d’extrême droite. Je suis fier de nos 26% d’étudiants étrangers, je suis fier des pensées critiques, je suis fier de la déconstruction, je suis fier de la queerness et du décolonial, je suis fier de notre hospitalité, je trouve que c’est mieux d’être éveillé qu’hypnotisé même si c’est sûrement plus fatiguant, je suis fier quand le Figaro nous consacre son millième article, ils veulent nous mettre la honte, mais je n’ai pas honte, je suis fier du 9-3, je ne connais pas celui de Zemmour et Bardella, je suis fier de mes collègues et de mes étudiants persécutés par l’extrême droite et j’admire leur courage.
Je veux leur dire aujourd’hui qu’ils ne sont pas seuls, j’apparais avec eux, avec le nom de Paris 8 que je porte comme un stigmate enchanté. De toute façon pour nous c’est aussi une question de survie.
Je suis fier parce demain c’est la Pride et que ce sera aussi une Pride antifasciste. Hier à Répu, aujourd’hui au PdT, demain la pride, dimanche dans les urnes, on converge malgré nos différences, on fait barrage, on fait front, on s’est rendus visible, rien n’est inéluctable.
