Terrain vague (16) – Bruits & autres lieux

© Christian Rosset

3 juin 2024. L’automne précoce semble achevé : il ne pleut plus et le soleil tente même une percée. La forêt, à deux pas, nous fait signe, mais c’est à la gare que nos pas nous conduisent ; il faudra donc se contenter de l’apercevoir à travers les vitres du transilien pour Paris où a lieu une projection d’un film fort attendu. Avant de quitter la maison, je relève le courrier, y trouvant le nouveau livre de Peter Handke, Dialogues intérieurs à la périphérie, que j’emporte avec moi, commençant à le lire dans le train et le métro, avant de poursuivre ma lecture dans la salle de projection où j’arrive bien trop tôt. 15 heures. Le noir se fait. Mon regard n’a le temps que de saisir au vol, page 69, cette brève recommandation : « Rester rythmiquement concentré »

Le film signé Léos Carax a pour titre C’est pas moi. Il ne dure que 42 minutes, mais contient plus de cinéma, de poésie et de musique – pour ne pas parler d’intelligence et de beauté, sans oublier l’humour, qui s’accorde parfaitement à tout ce qui précède – que les œuvres cinématographiques complètes de plus d’un palmé. La plupart d’entre nous auraient crié de joie si une seconde vision avait démarré, sans prévenir, dans la foulée de la première ; mais il nous a fallu rentrer chez nous, ruminant ce que notre tête aura retenu de ce flux d’images et de sons agencés avec autant de virtuosité (non démonstrative) que de grâce (propre aux trouvailles instantanées), composant une forme d’autoportrait – ce que l’auteur confirme, à travers un improbable échange avec un certain Henri Sanzot (en duplex de Moulinsart ?) : « Beaucoup de peintres l’ont fait, bien sûr. J’ai tenté le mien sans miroir. Un autoportrait vu de dos. Ou, comme dans ce rêve rêvé il y a des années : comment se fait-il que je me vois dans ce miroir alors que j’ai les yeux fermés ? – et je le vois bien, dans ce miroir, que mes yeux sont fermés. » Ces mots m’en ont fait revenir d’autres, de Denis Roche, affirmant avec force qu’« un écrivain [et plus largement un artiste ou quiconque exerce une forme de création] ne peut s’encaisser que de dos. » C’était au temps des Antéfixes, à la frontière des années 1970 et 1980. Mais C’est pas moi est aussi un livre de visages. Et de geste(s). Dans le même échange, Carax dit qu’on retrouve dans son film : « Le monde que j’ai trouvé à ma naissance (l’ombre noire d’Hitler, mes sœurs et parents, etc.). Le monde que j’ai découvert plus tard : amis, amours, compagnons et compagnes de travail. Ma fille. Mes chiens. Et toutes celles et ceux qui m’ont invité au voyage. Penseurs, artistes, résistants, qui depuis toujours ont préparé le terrain pour que s’élève en pleine mer une île – pas toujours accueillante mais au moins sans douaniers ni règles dérisoires, où l’air reste respirable, où l’on a le droit de s’égarer. Une île de l’autre côté de la vie, d’où l’on peut voir notre monde sous un angle neuf, inventé. »

C’est pas moi © Léos Carax / Les films du Losange.

On le voit bien, c’est un film du Terrain vague, inactuel, intempestif, tissant sa toile de résistance à résistance, traversé d’éclairs, animé par ce qui, de tout temps, a pris musicalement nom de mélancolie : quelques frappes d’une corde de basse de viole sur la touche – « Écoute, écoute ! » – ou le mouvement lent d’un fameux concerto de piano, en passant par les ultimes empreintes de la voix de David Bowie – Lazarus – ou le tourbillon Without Using Hands des Sparks – « Ça tourne ». On l’aurait deviné, si ça ne nous avait pas été précisé : le cinéaste a joué, seul dans ses nuits d’insomnie, ou accompagné, le jour, avec ce qui importe le plus – cette « table de montage qui n’existe plus » avec laquelle on peut rejouer sans fin les partitions les plus intimes. Et on l’en remercie vivement ; car bien plus que spectateur nous devenons interprète de cette cartographie, à la manière d’un(e) instrumentiste : work in progress dont on peut espérer d’autres versions, plus ou moins étoffées, au cas où il serait permis de jouer encore un peu en ces temps où fleurissent les dictatures. On ira revoir le 12 juin – date de sa sortie en salles – cet autoportrait composé cinématographiquement en réponse à un projet d’exposition au Centre Pompidou qui n’a finalement pas eu lieu, à l’arrivée aussi magique – aussi évident et aussi énigmatique – qu’un autoportrait de Rembrandt ou de Cézanne : comme une invitation à frotter nos souvenirs à ceux du cinéaste – et en premier lieu à ses films, que nous commençons à connaître par cœur, à force de les voir et revoir.

C’est pas moi © Léos Carax / Les films du Losange.

Une dernière indication. Il n’y avait jusqu’à présent qu’une seule version chorégraphiée de Modern Love qui tienne la route, cinématographiquement : celle de Mauvais Sang. Il y en a maintenant une autre que l’on pourra découvrir à la toute fin de C’est pas moi – titre, lui aussi, rimbaldien.

And Now for Something Completely Different : quelques ouvrages tirés de cette fameuse pile « poésie » à épuiser en non-poète ; ou plus exactement en non-praticien de ce qu’on entend par « poésie » : quelqu’un qui n’a jamais désiré en écrire, à qui ça ne manque pas de n’en avoir jamais écrit, et qui se demande ce qui a bien pu l’entraîner sur le terrain glissant du commentaire « critique » en ce domaine ô combien réservé – les recensions de livres de poésie se faisant quasiment en vase clos : entre compagnons de fortune, ou d’infortune, experts en vers prompts à échanger avec leurs semblables, parfois par pure amitié, parfois à la suite d’un pacte (« je parle de toi, tu parles de moi »), passant du désintéressement pur à l’échangisme intéressé, même si au fond, il s’agit le plus souvent d’entretenir une réflexion sur ce travail, individuel ou collectif. En ce qui me concerne, la lecture de poésie s’inscrit dans un quotidien composé en premier lieu de musique, de dessin, d’amour des nombres, de goût des timbres et des résonances, d’architecture, de murs où faire vivre la peinture, etc. Le silence des mots – de ceux qui procèdent du « discours sur » – est le premier réflexe, surtout si la traversée du livre a été fructueuse. Mais parfois faut y aller : faire des relevés, prendre quelques empreintes par frottage ; et ensuite procéder par montage (ça rime !). Grand plaisir de retrouver ce travail propre à la radio – le lieu qui m’a encouragé à collaborer (en musicien et agenceur de sons) avec des poètes – à un moment critique où la chaîne pour laquelle j’ai travaillé rien moins que 43 ans (certes en intermittent, mais jamais en repos) s’apprête à supprimer de sa grille des programmes aussi bien la « case poésie » que la « case création ». On en est arrivé là ? Oui. L’essai radiophonique – non éditorialisé, relevant d’un esprit libre et en recherche – se porte de plus en plus mal. Et ce n’est pourtant pas faute de combattant(te)s… Le montage continue. So May we Start ?

L’excès, et cetera de Michel Surya aux éditions L’Extrême contemporain est le premier livre en vers de cet auteur marquant, notamment par ses récits, et bien entendu par ses essais, tels Georges Bataille, la mort à l’œuvre qu’on n’aura jamais fini de relire ; L’autre Blanchot – L’écriture de jour, l’écriture de nuit ; ou les Matériologies. L’excès, et cetera est, nous dit-on, une ritournelle en deux mouvements. Le premier : Vers. Le deuxième : Envers. Chaque poème (chaque séquence) s’achève sur : [et cetera]. Il y en a 33 (22 + 11). Dans le premier mouvement, chacun est introduit par : [une date, suivie d’un nombre] – de [54, I] à [54, XI] en passant par [54, II à X ; 82, I à VIII ; 09 I et II ; 82, IX]. Comme il est question de « la mise au monde d’un nouveau-né », je remarque que Michel Surya est né en 1954. Mais en ce qui concerne les nombres 82 et 09, j’ignore à quoi ils renvoient, et peu importe, car ce qui entraîne est de l’ordre du rythme – et du son : bruits de langue, faisant revenir certains mots qui ne peuvent être pris à la légère. [54, IV – fragment] : « […] /…sitôt enfant / sitôt toi soit / : à l’état de foutre pas encore assez défoutré / dégrossi / (résultat : ni plus ni moins né) / (pire plus tard : fait homme) / comment en cet état de ni encore ni assez (c’est selon) / prendre le parti de délivrer autrui de toi / au lieu de te délivrer toi d’autrui / dilemme de qui est mi- mal- mort- / : né l’a été l’est le sera de tout temps / monstre toi d’abord & à n’en pas douter / monstruosité le reste & pour faire bonne figure / & avoir un peu du reste à toi / […] » Comme j’ai parlé de montage, il nous faut maintenant extraire trois autres fragments – le premier dans Envers : 2. « hospitalisé une fois plus tard il écrira / mille & un mots mais illisibles / soit ce qu’il voulait & / : écrire & / : qu’on ne le lût pas ni / : lui-même se relire surtout / qu’on ne le lût plus ni lui se lise / qu’on ne l’entendit pas ni lui s’entende / d’aucune façon dans un cas comme dans l’autre / idiot à la puissance deux / doublant la puissance qu’il aurait eu de l’être / de celle de ne pas moins rendre autrui aussi / : idiot / [et cetera] »

Le deuxième sur le rabat – appât plutôt qu’explication : « Mise au monde […] d’un ­sujet parlant, s’auto-enfantant et contre tout ce qui s’y oppose, au moyen de la ­parole. Parole excédentaire qui ­s’effondre et s’affirme tout au long du poème, se heur­tant à une musicalité abrupte, à une douceur déconcertante aussi. ­Excès à son tour retourné, ressaisi à même la langue – l’expérience traumatique échouant à rendre muet. » L’Extrême contemporain est une collection, fondée en 1988 chez Belin par Michel Deguy, dont certains auteurs, certaines autrices (Petr Král, Paul Celan, Martine Broda, Jerome Rothenberg…, sans parler d’Emily Dickinson ou d’Eschyle) devraient être en bonne place dans toute bibliothèque ouverte aux choses de la « po&sie ». Deguy nous manque et il est heureux que sa collection ait été relancée en son absence, devenant de plus maison d’édition à laquelle on souhaite bonne chance.

Le troisième et dernier, en extrayant de L’excès, et cetera quelques vers où, comme par hasard, se trouve le mot bruit : [82, V] « bas bruit bas mal basses pensées / minces sensations même / (bruit mal pensées) / paix qui sait mais pas toute pourtant / pas assez la paix pour l’être pourtant toute enfin / ladite tête forte encore mais comme distante / ou séparée / dudit corps / pensant certes mais comme hors tout & toi / – pensée ou état de pensée – / laquelle tête & tienne macère maugrée maudit / ladite douceur dudit corps en sang ni / : bruit mal pensée sensation / & parce qu’il fuit s’épanche se répand d’où / : du cœur d’à côté d’ailleurs d’où / peu importe / c’est tout toujours que tu as raté / qui t’es raté / qui rate jusqu’à te tuer / [et cetera] »

Contour des lacunes de Dorothée Volut est un ouvrage d’une belle richesse tant par ce qu’il donne à lire que par ce qu’il propose à voir – et à toucher. Il est publié par Éric Pesty, éditeur dont on connaît l’exigence graphique, et se déploie en 8 parties sur 90 pages : Prologue, Poèmes, Persistances, L’heure quotidienne, Photos (2010-2011), Lundi 15 juin 2015, Provençal, Lut-Lyr (les deuxième et septième en vers ; et la cinquième, composée de 7 x 3 photographies). Sur la couverture : le contour d’un lac – ligne fermée sur fond blanc. Ça ne va pas être simple de faire passer ce qui nous a fait signe en un peu plus de trois mille signes – mais essayons : « Raconter. Recoudre les pièces d’un manteau éparpillé aux quatre vents du temps et de l’espace. » […] « Si tu pouvais voir, lecteur, ce cahier en train de se remplir, partant chaque fois de nulle part, tu comprendrais qu’autrefois le livre était blanc.

Aucun signe sur la page. […]

J’étais là, penchée sur ce vide, reliée à ta présence future. J’étais avec toi dans l’espace d’avant l’apparition. » Tout semble énigmatique – et en même temps d’une grande proximité : « Aimer un village. / / Le bruit de l’eau continu dans le bassin d’une fontaine. Les taches d’ombres et de lumière autour d’un lavoir. Les dômes majestueux de trois platanes centenaires. Et s’il n’y avait plus ces branches un jour à notre réveil ? Ces mains sur nos têtes. » Puis, cinq pages plus loin : « Mon fils est né ici il y a six ans. Ici ses première odeurs, ses premières lumières, le premier sol sous ses pieds. » Et enfin, trois pages plus loin : « Le café est bu. Je regarde les traces brunes qu’il a laissé sur la porcelaine blanche de la tasse. » Belle simplicité… Dans la présentation de Contour des lacunes, l’autrice nous rapporte que, lisant un livre de l’anthropologue Keith Basso, « à chaque mot, je me sentais Apache. » Sur la couverture de ce livre, comme sur celle du sien : un contour donné comme partition de silence (mais le mot essentiel est lacune – au pluriel). Parmi les indications recueillie sur le site de l’éditeur : ce livre a été composé « de façon antéchronologique (le texte le plus récent en ouverture ; le texte le plus ancien en conclusion) », manière, « pour ainsi dire, [de] tourner le dos à son temps. » Allons donc à la toute fin, autrement dit au plus ancien : « Vendredi 17 octobre 2008. […] Premier anniversaire du suicide d’Édouard Levé. » Il y est aussi question de Simon Hantaï dessinant une étoile.

C’est l’heure de « rendre l’antenne », mais le montage continue : « Cet été j’ai écrit cette phrase affreuse : “Je ne voulais pas écrire pour expier le désir que j’en ai.” On se flinguerait après avoir écrit des phrases pareilles. C’est pourtant enivrant de regarder les pierres, il faut les décharger une par une, c’est le grand jeu de la passion. Le bruit de bois sec de tout ce que tu écris. Dans notre vie, il y avait toute cette colle. J’aurais pu dire taisez-vous ou qu’avez-vous fait. Maintenant ce pain que vous me tendez, je l’accepte plus bas. »

La revue « K.O.S.H.K.O.N.O.N.G. », dirigée par Jean Daive et imprimée par Éric Pesty en typographie, en est à son 26enuméro, avec au sommaire Claude Royet-Journoud, Susan Howe, Christian Le Guerroué, Danielle Collobert et Marie-Louise Chapelle qui nous gratifie de six pages titrées entre, vide, indifférent. Il est des poètes qui écrivent continument, accumulant manuscrits et livres imprimés au point de faire déborder le rayon où ils sont rangés dans la bibliothèque, ce qui ne nous empêche pas d’être impatients de découvrir avec plaisir ce qu’ils proposent de neuf : Pierre Vinclair, par exemple, qui vient de publier Complaintes & Co. en « poche/poésie » au Castor Astral, joli livre à la couverture orange et bleu turquoise ; et Vision composée, 20 poèmes d’Emily Dickinson traduits et commentés, aux Éditions Exopotamie, une version étendue de son beau travail pour la revue Europe dont nous avions parlé en janvier dernier. Et il est d’autres poètes qui ne publient que peu. Peut-être-être écrivent-ils, ou écrivent-elles, énormément ; mais comme de cela, nous ne sommes pas informés, nous devons nous montrer particulièrement attentif à ce qui parait d’eux, ou d’elles, qui toujours nous éblouit. Marie-Louise Chapelle est de ces poètes. En attendant la sortie d’un nouvel opus sous forme livre, savourons ces six pages, dont voici un bref fragment :

« A la chambre noire ajoute la lumière
Soufflée : la lumière gazée prenait feu, ô sous mes yeux.
Petites langues de feu
Qui liquidaient
Sa viscosité. Verre
Que sa machinerie, le tour, giratoire, serre entre
Les morts : elle vérifiait l’attraction. Tourneront deux têtes par un système
De mandrins montés sur poupées. Ce n’étaient pas des larmes, avec effusion,
Brûlures, qui seront tombées
Dans l’eau froide, mais sinon, autodafé au chalumeau,
Torche
Vive qui dilate,
Étire : plutôt longuement feu-Follet sur graphite, désir rotatif.
Ajouter à la transparence
La couleur la chauffe,
Et l’extérieur ni l’intérieur, en tension, qu’un arc-en ciel, à cuire. »

Les Éditions Unes publient régulièrement des ouvrages impeccablement façonnés. Leur dernière salve est composée de trois livres : Passage des heures d’Alvaro de Campos / Fernando Pessoa, en édition bilingue : « Je ne sais pas si la vie est trop peu ou trop pour moi / Je ne sais pas si je ressens trop ou pas assez, je ne sais pas / […] » ; La Boussole des oiseaux migrateurs de Pia Tafdrup, traduit du danois (par Janine Poulsen) : « TRANSPORT / / Porter l’eau / dans une passoire, / la transporter toujours / dans des jarres sans fond, / la servir dans des bols / d’où elle s’évapore. / En boire ici / à pleine gorgées, / / continument – » ; et Sentimental de Pierre Mabille.

Peintre et poète, Pierre Mabille est professeur de couleurs à l’ENSAD Paris et expert es-variations. Ses précédents ouvrages, chez Unes ou au Bleu du ciel, associaient invention graphique et écriture poétique, introduisant couleur et dessin, et parfois quelques culs de lampe. Celui-ci est pur recueil de vers – 75 poèmes ordonnés selon l’ordre alphabétique de leurs titres : Action, Attention, Avec le sourire, Basta Cosi […], Vaches normandes (reprise), Vingtetunième siècle, Vite, Zèbre en peluche. Pas le moindre essai graphique, à l’exception de la vignette de couverture qui propose une sorte de monogramme imbriquant les lettres P et M, initiales de Pierre Mabille et de Marine Pagès (qui en est la dessinatrice). On se souvient que Pierre Alferi avait publié chez P.O.L en 1997 Sentimentale journée (en écho au titre d’un album de Ringo Starr). Chez Mabille, c’est Sentimental – tout court. Ce qui n’étonne guère chez cet amateur de chansons pop, qui s’émeut parfois de peu, sans jamais se départir d’une certaine ironie, mais dépourvue de méchanceté – souvenons-nous de ce qu’il nous confiait dans un entretien publié ici-même : « Je tombe facilement amoureux d’artistes ou d’auteurs divers, j’ai des coups de foudre, un cœur d’artichaut, j’avoue je suis un homme facile, et culturellement très bon public. »

Sentimental commence assez vivement : « ACTION / / comme chaque matin / série de pompes / douche café puis je / mabille prépare / le corps le mental / la mâchoire fait mal / à force de serrer / / dans le rétro juste / un nuage diésel c’est / bon je ne suis pas suivi je / prends la voie express / enclenche la sirène encore / une putain de journée / de poésie qui démarre » Puis, cinquante pages plus loin : « NEOPOEM / / si quelqu’un est intéressé par / mon nouveau poem sentimental / j’annonce feu d’artifice / / situations torrides cocasses / embrouilles inclassables / irrésistibles chagrinsdamour / / étreintes brutales ou superfloues / retrouvailles états de manque / intranquillité version restaurée / / pas trop d’amateurs on dirait » Sentimental implique aussi bien : amoureux, chantant à vive voix, chuchotant, démonstratif, réservé – bref : changeant, comme les humeurs. On pourrait s’amuser à composer une liste, en hommage à Mabille (« tu vois / des listes / tout le monde peut en faire »), mais on préfèrera reprendre un poem, en respectant cette fois les passages à la ligne :

« QUOI
mon ange apprivoisé
signe intérieur de richesse
pour sortir de l’ombre
pas fermer l’œil

de la nuit mon ange

si tu me lâches
je sombre je me
rature je dégage
je fais quoi »

Les Éditions Grèges à Aix-en-Provence, dont j’ai découvert le travail en 2020 en m’offrant tardivement les trois volumes des Œuvres de Charles Racine, m’envoient quatre ouvrages « publiés ces derniers temps », de formes et de formats divers – tous plutôt intrigants. Parus l’an dernier : 1. Espace naturel protégé d’Esther Kinsky (livre de poèmes et de photographies, notamment de bancs pris dans divers lieux ensoleillés et/ou enneigés) : « L’œil se tourne à présent / vers la clairière et son / imperceptible croissance / s’enroule encore la vieille verge d’or / cordiale à l’entour des genoux et chevilles / viens-viens-prends-place / en cet espace éclairé / mais il y a tant à faire ainsi que / d’estimer à tâtons les fentes les fêlures / en ce qui semblait stable / / sur le bout des doigts niche l’appréhension / de brisures en ébauche qui dès lors / n’en démord plus » (traduit de l’allemand par Raphaëlle Vaillant) ; 2. Inondation de Maria José Suárez Sarrazin (livre à voir autant qu’à lire, à la frontière de la bande dessinée) ; 3. La Grande Lumière de Paul Scheerbart (de nouvelles aventures du baron de Münchausen publiées à Leipzig en 1912 et aujourd’hui traduites de l’allemand).

Paru cet hiver : 4. Lettres à un ami imaginaire de Thomas McGrath, traduit de l’anglais (USA) et présenté par Vincent Dussol : un « immense livre de poésie américaine, étonnement passé sous les radars éditoriaux français jusque-là. » Et effectivement, bien que n’étant pas en manque d’ouvrages s’intéressant à ce sujet, ce nom m’était parfaitement inconnu ; et j’ai pu rapidement vérifier auprès de plus fins connaisseurs que moi des échanges transatlantiques que cette publication, qui répare une injustice, méritait notre plus grande attention. « Je suis né sous une mauvaise étoile dans le nuage noir de Lusath, / Sous le signe amical du feu de l’apocalypse… / Je vis dans le présent éloigné, potlatch indomptable et infini / De fantômes / / affamés / / voyageurs / / Du lointain ; / / Au milieu de l’effondrement d’empires de paroles / Irréversibles… Seconds Royaumes et Dynasties Ming d’exempla / Ad hoc : discussions entortillées, conférences atemporelles mêlant armes et rêves, / Aussi instables et sauvages que des confédérations de Sioux… » D’origine irlandaise, Thomas McGrath (1916-1990) est natif du Dakota du Nord. Membre du Parti communiste américain à partir du milieu des années 1930, il a été mis sur liste noire en 1954 par les tribunaux maccarthystes. C’est cette année-là qu’il a commencé à rédiger ces Lettres à un ami imaginaire, son opus magnus qui lui demandera trente ans d’efforts avant de pouvoir y mettre un terme en 1984. Traverser les 413 pages de ce poème en quatre parties (elles-mêmes subdivisées en 12 / 6 / 3 / 1 sections) est une expérience impossible à traduire en quelques lignes, mais dont on peut au moins affirmer qu’elle vaut la peine d’être engagée. Partie I, section X, 7. (fragment) : « Feu d’artifice sous la pluie ! Et le sinistre cirque… / Voici qu’apparaissent les noctambules et les marcheurs sur l’eau : / Ceux qui rentrent chez eux par la mer jusqu’à la limite des trois mètres ; / Et puis les ingénieux : les avaleurs de lames de rasoir, / Les chauffeurs de camion avec trois mètres de tuyaux, les inventeurs / Qui ont trouvé quelque chose d’assez haut ou d’assez solide pour se pendre ; / Et les fous timide qui savent tomber d’une falaise. »

L’ami imaginaire à qui est adressé cette lettre, c’est tout d’abord le potentiel lecteur ou la lectrice qui aura l’audace de rompre le silence imposé à l’auteur par le maccarthysme. Qui acceptera de monter sur l’engin agricole montré en couverture afin de frayer en sa compagnie dans ces terres encore sauvages où l’on entend parfois encore parler lakota (mais qui y est réceptif de nos jours ?) Partie XII, 1. (fragments) : « Tout changea : le monde devint sacré ; et rien ne changea : / Il n’y avait simplement rien à changer, rien qui appelât le changement ; or tout / Restait à changer, appelait à être changé… / / […] / Pleurant comme un navire perdu / Une diesel hulule aux aguets dans les triages après la rivière ; / Et les morts rentrent au bercail, à bord des wagons aveugles, ils traversent / Enfin les montagnes sombres après les mois de neige. » Cela devrait suffire pour attiser le désir d’en découvrir davantage – de s’immerger pleinement dans ce « monument » inattendu.

Métamorphiques est le deuxième livre de Luc Benazet chez P.O.L, après La Masse forêt qui nous avait fait écrire qu’en dépit de notre ignorance des choses de la poésie, nous pouvions entrer dans son « monde », à condition d’activer le sens de l’écoute ; ce que nous ne pouvons que répéter aujourd’hui, ajoutant simplement : et d’en explorer la surface – cette suite de pages mises à plat – d’un œil susceptible de tailler à vif dans le vers et de le remonter à sa guise. Rapportons ce qui nous a été offert pour toute indication sur le site de l’éditeur : « Métamorphiques est écrit journellement au cours d’une saison d’hiver. Le livre est d’abord composé de six fois neuf poèmes de même forme. » Soit un poème par page dont voici le tout premier :

Métamorphiques, poème (p.11)

Le lire intérieurement, ou le dire à voix haute, le fait sonner presque comme un récit – ça glisse, d’un son à l’autre, ce qui entraîne la tourne des pages pour ne pas interrompre la lecture. Et si on l’explore principalement du regard, on ne cesse de buter sur ce qui manque : des espaces, des apostrophes que l’on doit, inconsciemment ou non, rétablir. Continuons de lire le résumé du livre : « Ici, les signes à déchiffrer sont recherchés dans un corps souffrant et rêvant ; des coïncidences sont reconnues dans la vie sociale afin de déterminer des décisions. L’exploration des signes est une véritable épreuve de lecture du poème. Et puis, le journal se rompt. » Fragment(s) : « silence demort, ruines » […] « Lemental / est conservateur. Il affirmera contre toute évidence que / nosattaques contre lavoix de tête soutenues parceque / nous voulons entendre cequi nobéitpas aux intentions / ont la violence delaperte par ladestruction acharnée /préventive decequi aurait pu être un bourdon àtoi un / bourdon àmoi »

Passons au second temps du livre, Sympathie des semblables, 1&2, vingt-cinq pages dont celle-ci (vingt-et-unième) :

Métamorphiques, poème (p.93)

« Deux séquences font suite, formellement en ruine : les mots sont défaits, des sons foisonnent. Une sorte de discours se constitue, son objet est l’anéantissement de tous les enfermements », lit-on encore sur le site de l’éditeur. En musicien venant d’écouter Salve regina de Josquin Desprez (dans une superbe version de John Potter, chez ECM) au cours d’une pause, je déchiffre la mise en espace des lettres en tentant de saisir – de retenir – les souffles (tandis qu’on me souffle à l’oreille que « la page et l’oralité sont les deux horizons sur lesquels elles apparaissent et se désagrègent. ») Je ne saurais en dire davantage. Il me semble qu’il faut du temps pour saisir que « Les captures dansles imaginaires réservent auxregards / une mobilité circonscrite redoublée pardes vues men- / tales surles retournements. »

Pause suivante – changement de disque : Indiscreet des Sparks, calé sur la platine sur la plage 3 déjà citée, Without Using Hands,

Screenshot

avant de reprendre Dialogues intérieurs à la périphérie – « carnets 2016-2021 » – de Peter Handke aux Éditions Verdier, p.67 : « Les abeilles de novembre prises de panique dans les cyclamens fanés » (pas de point après chaque « note » ; Handke parle plus précisément d’un ensemble de « notes, perceptions, réflexions et questions. ») Cette constellation de fin de printemps l’est aussi des quatre saisons. Ces Carnets – dont on connaissait déjà cinq volumes, allant de novembre 1975 à juillet 1990 et publiés successivement chez Gallimard, Bourgeois et Verdier entre 1980 et 2011 (nous manquent toujours ceux d’août 1990 à 2015) ne sont pas à lire en tournant mécaniquement les pages, de la première à la dernière, même s’il est plaisant de le faire de temps en temps. Je me suis toujours pour ma part baladé en tous sens, revenant sur mes pas, sautant des pages, et passant même d’un livre à l’autre – ce sixième volume m’ayant fait tirer les précédents du rayon Handke de ma bibliothèque (qui contient à peu près tout – en aficionado qui a commencé à le lire après avoir vu Faux mouvement à sa sortie en salle, sans jamais décrocher). Évidemment il y a le risque de ne jamais tomber, même après quarante-quatre ans (depuis la sortie de Le Poids du monde), sur telle ou telle « perle » que d’aucuns qualifieront de « plus belle d’entre toutes ». Mais c’est probablement une illusion. Mieux vaut continuer de saisir ces Dialogues intérieurs à la périphérie en se fiant au hasard : « Un seul albatros parmi les milliers de mouettes sur un champ de friche à l’intérieur du pays » Ou bien : « Après les hurlements et le tapage du chien noir traversant les airs : loué soit le vol silencieux, près du sol, faisant légèrement tourbillonner le feuillage, du corbeau noir » Ou encore ceci, qui me fait rire : « “La question se pose de savoir s’il faut ranger Franz Schubert dans la catégorie des dilettantes ou dans celle des spécialistes du mineur” (Dit au sortir de la nuit) » (Le quatuor à cordes La jeune fille et la mort est en ré mineur, tonalité pas si fréquente chez Schubert.)

Et pour finir, enchaîner trois notes : « Le jardinier Vallier, peint par Cézanne, il y a maintenant bien plus de cent ans : il vit, continue à être en vie, est continuellement assis sur sa chaise de jardinier comme un élément du feuillage l’encerclant de vert, inaccessible et renfermé comme depuis toujours, mais là il est assis, et comment ! avec un poing de jardinier, combattant l’anti-poing / / Dans un bar composé de deux pièces, un client seul : en vis-à-vis, au-dessus de sa tête, un match de football à la télévision, et lui, le client du bar, poussant des jurons, des malédictions, des encouragements, des cris d’allégresse : “Moi, l’idiot dans l’arrière salle” / / Autres “tracts” : les feuilles d’automne poussées par le vent dans les rails du tramway (pointes d’érable, samares de frêne, petits bateaux de bouleau) » (à suivre)

Léos Carax, C’est pas moi, en salles le 12 juin 2024, distribution Les Films du Losange.
Michel Surya, L’excès, et cetera, L’Extrême contemporain, mai 2024, 112 pages, 13€
Dorothée Volut, Contour des lacunes, Éric Pesty Éditeur, juin 2024, 104 pages, 22€
Revue K.O.S.H.K.O.N.O.N.G. n°26, Éric Pesty Éditeur, juin 2024, 20 pages, 11€
Pierre Mabille, Sentimental, Éditions Unes, juin 2024, 96 pages, 18€
Thomas McGrath, Lettre à un ami imaginaire, Éditions Grèges, février 2024, 472 pages, 32€
Luc Bénazet, Métamorphiques, P.O.L, juin 2024, 104 pages, 19€
Peter Handke, Dialogues intérieurs à la périphérie, Éditions Verdier, mai 2024, 288 pages, 22€