Le 21 mai dernier, à l’occasion de la publication du livre Poésies critiques, consacré aux œuvres de Liliane Giraudon, de Frank Smith, de Jean-Michel Espitallier, était organisée à la librairie EXC une rencontre dirigée par Rodolphe Perez et réunissant Jean-Philippe Cazier, Frank Smith et Jean-Michel Espitallier. L’entretien ci-après est la transcription de cette rencontre.
Comment as-tu pensé la composition de ce livre ?
Jean-Philippe Cazier : Le livre rassemble des textes critiques que j’ai écrits sur une période de treize ou quatorze ans, qui concernent le travail de Liliane Giraudon, Frank Smith et Jean-Michel Espitallier. Pour l’idée de les réunir, elle m’a été un peu soufflée, par des amis qui m’ont encouragé à le faire. J’aurais pu reprendre ces textes entièrement, refondre l’ensemble, donner une forme plus conventionnelle, mais j’ai choisi de ne pas le faire, même si les textes ont été en partie réécrits. Si j’énonce les raisons qui m’ont motivé, il y en a au moins deux.

Il m’a semblé intéressant, important, à mon échelle, de mettre en avant le travail de ces trois auteurs, que je considère, justement, importants dans la littérature contemporaine, dans la poésie contemporaine, alors que, je crois, cette importance n’est pas reconnue comme elle le devrait. Ce but peut paraître anecdotique, voire un peu bête, si on considère que ces œuvres ne sont pas écrites, réalisées en vue d’une reconnaissance, par exemple institutionnelle. Dire que je voudrais faire en sorte, à mon niveau, que ces œuvres soient mieux reconnues peut paraître hors de propos, mais ça ne l’est peut-être pas. Je crois qu’existe déjà, à l’université, dans les publications, les essais, également dans les médias culturels, comme une carte d’identité de la poésie française contemporaine, avec les mêmes auteurs et autrices qui reviennent, les mêmes références théoriques, et aussi les mêmes maisons d’édition. Cette carte d’identité tend à établir ce qu’est la poésie contemporaine française en ignorant ou en minorant d’autres œuvres, d’autres esthétiques que j’aimerais voir davantage lues et considérées. Il s’agirait d’élargir cette espèce de carte, d’y redéfinir les places, de perturber les rapports établis qui sont aussi des rapports qui relèvent de structures de pouvoir. On voit bien qu’il y a des stratégies de définition et d’occupation du champ, avec des effets symboliques mais aussi très matériels : éviction, promotion, accaparement des places, éventuellement de l’argent, construction de discours d’autorité, généalogies biaisées, appropriation… Peut-être qu’il faut s’efforcer de troubler tout ça, dans le champ et contre le champ. Je ne suis évidemment pas le seul à faire ça, bien sûr. Je pense à Alain Nicolas qui, dans L’Humanité, s’efforce sans doute de réaliser à sa manière ce travail de décentrement. Je pense aussi à Emmanuèle Jawad qui, dans Diacritik, par le moyen d’entretiens, fait également ce travail…
La deuxième motivation concerne le fait de réunir ces trois auteurs précisément. Leurs livres, leurs œuvres sont différents, et il ne s’agit pas de les réunir pour exhiber une sorte d’unité entre les trois. La réunion des trois peut non pas constituer une unité mais une série de variations autour de thèmes, de choix d’écriture, de procédés, de notions. Autour d’enjeux également, littéraires, poétiques, éthiques, politiques. Le livre réunit une série d’articles non pas pour produire un objet cohérent, avec sa progression linéaire, un objet unifié, mais pour créer une série de variations, presque au sens musical du terme. Ce qui m’intéresse dans les livres que j’écris, c’est de les composer d’une manière musicale, non pas signifiante mais d’abord musicale : composer un livre comme un musicien, un compositeur peut construire sa musique avec ses thèmes, ses sous-thèmes, ses variations, ses reprises, ses ruptures. Je vois ce livre comme un ensemble musical avec des voix différentes qui s’agencent, qui se recoupent, qui résonnent ensemble, qui divergent, qui exécutent des soli. Je voudrais produire une pensée qui soit de cette forme-là, qui n’unifie rien.
Avec ce que tu dis, on comprend l’importance de l’objet-livre, du fait que les articles soient réunis en un livre. Tu crées par là un espace de la pensée, un espace qui n’existe pas encore forcément.
Jean-Philippe Cazier : J’espère que l’agencement de ces trois auteurs, des textes consacrés à ces trois auteurs, crée des mouvements qui n’apparaissent pas si on considère chaque texte pris isolément ou chaque œuvre prise isolément. La préface que j’ai rédigée pour ce livre mais aussi le premier texte, qui porte sur un livre de Jean-Michel Espitallier, Salles des machines, mettent en avant l’idée d’agencement comme processus créateur, comme moyen de produire ce qui n’est pas immédiatement présent dans ce qui est réuni. Des textes peuvent avoir été publiés séparément, mais du fait d’être réunis, sont fabriqués des effets nouveaux, des possibilités et des liens nouveaux. Le collage, le montage, la réunion, l’agencement sont des moyens d’une création de sens.
Au sujet de cette préface, il est frappant qu’immédiatement, dès le début, tu ne parles pas de toi mais des autres. Ces auteurs, tu ne les as pas seulement lus, tu as construit avec eux une forme, une pensée, tu as appris avec eux, au long des années, à construire cette forme et cette pensée, selon une sorte d’empirisme et de collectif.

Jean-Philippe Cazier : Il ne s’agit pas pour moi d’expliquer les textes, les livres, encore moins d’émettre des jugements. Je désire penser avec d’autres, créer de la pensée avec d’autres. Le but n’est pas de coucher sur le papier ma pensée mais de créer de la pensée avec d’autres que moi, une pensée qui soit en quelque sorte à l’intersection, de la produire collectivement sans, encore une fois, qu’il y ait nécessairement une unité – la pensée devant aussi pouvoir varier en fonction de l’autre avec lequel ou laquelle on s’efforce de produire un agencement. Une pensée non pas sur mais avec. Dès l’introduction, c’est ce processus qui apparaît : je parle avec d’autres, on parle.
Si j’ai voulu réunir Frank Smith, Jean-Michel Espitallier et Liliane Giraudon, c’est également parce que ces trois auteurs travaillent de même selon cette logique, qu’elle est importante dans ce qu’ils font – ils et elle. Il s’agit volontiers dans leurs œuvres d’agencer, d’écrire avec autre chose ou d’autres qu’eux-mêmes, avec des matériaux divers, avec des voix diverses. Leurs écritures relèvent d’une logique relationnelle, d’un mouvement qui inclut le différent, l’autre, autre chose. C’est aussi cela qui me plait beaucoup dans ce qu’ils font.
Pour les auteurs, comment se passe ce rapport où l’auteur se voit lui-même par le biais d’un dispositif critique ? Quelle est la place de cet autre ?
Jean-Michel Espitallier : Ce livre est un livre d’époques, d’époques différentes. Le fait de relire l’ensemble m’a fait prendre conscience de la façon dont j’ai évolué dans ma perception du monde, dans ma perception de la littérature, et sans doute dans ma façon d’écrire. Ce qui m’intéresse aussi, c’est que dans le livre, il y a une critique du jugement, de l’évaluation – aujourd’hui, on évalue tout, et la critique fait ça depuis longtemps. Paul Valéry, qui s’est beaucoup intéressé à la critique comme jugement, a dit : « Où va la critique ? À sa perte, j’espère ». Dans ce livre, je trouve moins des jugements que des outils pour penser. Sa vertu est aussi qu’il crée une communauté. J’avais composé une anthologie, Pièces détachées, réunissant un certain nombre d’auteurs, et ça a créé non pas une école mais une sorte de communauté : des connexions se sont créées entre ces différentes « pièces détachées ». Le livre de Jean-Philippe rejoint cela, c’est un livre « collectif » qui crée des connexions : les connexions son créées par le livre, elles ne sont pas données d’avance. Comme geste d’écriture, c’est ce qu’a défendu Emmanuel Hocquard, l’écriture tabulaire : on met trois choses sur la table, on met trois auteurs sur la table, et ils se connectent, ils interagissent. C’est un livre tabulaire.

Frank Smith : Quand Jean-Philippe parle de « penser avec », le avec est réciproque. C’est une sorte de compagnonnage. La façon dont il écrit sur les livres est généreuse et stimulante. Quand on lit ses textes critiques, on voit comment il aborde les livres des autres et qu’il les déplie : c’est une écriture qui déplie, une écriture du désenveloppement et du réenveloppement. C’est quelque chose qui, pour moi, est très porteur. Les textes qu’il a écrits au sujet de mes livres ou de mes films m’ont donné des notions que je malaxe à ma manière, bien sûr, mais qui viennent aussi de ces textes critiques : « guérilla poétique », « co-errance », ça vient de là.
Jean-Philippe Cazier : Je reviens sur le terme de « critique » sur lequel je m’attarde dans la préface. La critique dans le sens de jugement ne m’intéresse pas. Pour juger de cette manière, il faudrait que je m’appuie sur des critères universalisables que j’appliquerais ici ou là. Il me semble plutôt que chaque œuvre intéressante est porteuse de ses propres critères, ses propres normes. Les critères de l’évaluation, que personnellement je distingue du jugement, c’est l’œuvre qui les apporte. Mon rapport aux œuvres est finalement égoïste : est-ce que telle œuvre permet pour moi quelque chose, permet la création d’une pensée, ou pas ? Il y a des livres que je trouve beaux mais dont je ne fais rien.
Je prends « critique » dans le sens de « crisis », c’est-à-dire « crise », provocation d’une crise. Une crise, c’est un écroulement, quelque chose semblait établi, solide, fixe, mais cela s’écroule, n’est plus évident, n’est plus signifiant, ne fonctionne plus. Les livres de ces trois auteurs impliquent des crises et j’essaie de parcourir ces crises, de les arpenter plutôt que de les considérer à distance pour juger.
Par exemple, le livre de Jean-Michel Espitallier, La première année, est écrit de l’intérieur d’une crise et déplie cette crise, la déploie. Le livre ne survole pas la crise, il ne l’appréhende pas de l’extérieur pour la penser, il demeure dans la crise, dans l’écroulement qu’elle implique. Le livre ne vise pas à sortir de la crise mais à s’y enfoncer. Du fait d’un événement précis, le monde s’écroule et c’est cet écroulement qui est écrit dans le livre. Ce livre peut être emblématique de ce que j’entends par « crise » et de ce qui m’intéresse dans la critique : penser au sein d’une crise. Dans les livres au sujet desquels j’écris, il y a le plus souvent quelque chose qui m’échappe, et j’essaie de voir ce que je peux en faire de ce qui m’échappe.

Je pense à la façon dont les livres de Frank impliquent un effondrement, s’écrivent depuis un effondrement qui est aussi une création, une crise de la pensée, de la perception, du langage, qui est une création de la pensée, de la perception, du langage. La recherche de l’impersonnel, d’un On, chez Frank Smith, passe par une mise entre parenthèses du Je. L’impersonnel est collectif et n’est pas conditionné par les attentes du Je personnel, par les mises en ordre que celui-ci élabore. Le On est possible à partir de la mise en crise de ce Je, des conditions de l’énonciation, de l’écriture qui n’est plus fondée sur le Je, ce qui libère la puissance du On et implique une écriture autre, une écriture du On.
Si je reviens à Jean-Michel, on peut se référer à Cow-boy où il est question d’un grand-père qui n’est pas connu par le narrateur, dont on ne parle pas dans la famille, qui à un certain moment est parti aux USA. On trouve dans ce livre quelque chose qui est omniprésent dans l’écriture de Jean-Michel Espitallier, à savoir l’absence de fondement du langage : il y a écriture parce que le langage n’a pas de fondement. Le sens n’est plus le fondement du langage, l’Être n’est plus le fondement du langage, le fondement n’est plus la chose que le langage n’aurait qu’à énoncer, à laquelle il lui suffirait de coller, en quelque sorte. Si on prend le cas de Tourner en rond, qui est consacré aux ronds-points, on voit comment s’efforcer de dire ce qu’est un rond-point est sans cesse relancé, ne peut s’épuiser en une définition fixe, un énoncé définitif : l’objet ne fonde pas le langage qui le dit, et le langage est sans cesse relancé, il ne peut que proliférer. Dans les livres de Jean-Michel Espitallier, le langage prolifère, est proliférant, parce que manque le fondement qui encadrerait ce qui est dit. On retrouve le principe de la liste : le langage ne cesse de se développer parce qu’il n’y a pas de fondement. Dans Cow-boy, il y a écriture, il y a livre, parce que le grand-père est absent du souvenir, du discours, de la référence. Si on savait ce qu’a été ce grand-père, on n’écrirait pas à son sujet. Il y a écriture parce qu’il y a un manque premier, un vide, et l’écriture prolifère à partir de ce vide.
Si on évoque Liliane Giraudon, on voit clairement comment ses livres sont en eux-mêmes, et de plus en plus, des crises : crise du langage, crise du sens, crise des corps, crise des genres, crise des mots, crise de l’Être, crise du monde, etc. Tout s’est écroulé et tout se recompose, sans cesse. C’est une œuvre que je trouve réellement puissante.
Frank Smith : Les articles que tu écris traversent ces crises, ces écroulements, mais ils créent aussi des tremplins. Ils conduisent à des avancées, ils repèrent les piétinements, les vitesses des textes, mais il me semble que ton écriture critique n’est pas qu’une écriture de la crise sur les crises contemporaines que nous traversons. Il y a des trouées mais aussi un reflux qui est porteur de quelque chose. D’où le fait que tes textes peuvent être stimulants, accompagner aussi une création.

Jean-Philippe Cazier : Pour moi, la crise ce n’est pas négatif, uniquement synonyme de destruction, c’est aussi synonyme de vie. La crise est porteuse de possibles, de création de possibles. Il y a des passages chez Jacques Dupin sur l’écroulement, sur la ruine, où il écrit que la ruine est aussi un monument, celui de son propre écroulement comme celui des forces qui provoquent cet écroulement, des forces mortelles et vitales, puissantes, qui créent quelque chose de nouveau. L’écroulement, la ruine, impliquent cette vie. C’est cette idée qui m’intéresse, pas tellement la crise considérée d’un point de vue nihiliste.
Jean-Michel Espitallier : C’est vrai que le livre que tu as cité, La première année, part d’un chaos mais parle aussi, à un certain moment, d’un monument, et le monument, en fait, c’est le livre. Le livre ne cesse de parler d’une absence de monument possible alors que le monument, c’est le livre lui-même. Le monument a été généré par une espèce de quête d’un monument impossible.
Il y a une dimension politique et éthique de ton livre. Tu le dis : tu satures de l’homogénéisation globale et tu soulignes qu’il y a d’autres espaces. Ce qui ne concerne pas ces autres espaces, ce qui relève d’une sorte de loi du marché ou de loi du champ, tu n’en parles pas, tu le nies par le silence. Plutôt que d’écrire de la critique en entrant dans ces stratégies, tu mets en place les conditions d’une autostimulation entre les auteurs et la critique. Cela met aussi en place les conditions d’un autre rapport entre les lecteurs, les livres, la critique.
Jean-Philippe Cazier : Je n’écris pas sur les livres qui ne m’intéressent pas, avec lesquels je ne vois pas comment produire un agencement, même minimal. Je ne saisis pas l’intérêt du critique si on l’entend comme celui ou celle qui dit le bien et le mal, qui dit ce qui est réussi ou raté – et, dans le pire des cas, celui qui suit la loi du marché, qui parle de ce dont il faut parler et qui va, on l’espère, se vendre, ou qui est très valorisé dans le champ. Je n’y avais pas pensé mais tu as raison, on peut comprendre ce parti pris comme un geste politique, une façon de tourner le dos à une stratégie économique et donc politique qui contamine aujourd’hui l’exercice de ce qu’on appelle la critique littéraire. J’écris beaucoup au sujet de livres de poésie, c’est-à-dire de livres qui, du point de vue de la logique économique et stratégique qui domine aujourd’hui les politiques éditoriales, sont très marginaux, sont des aberrations. En France en tout cas, la poésie, éditorialement, dans les médias, dans les festivals littéraires, est écrasée, piétinée par le roman, un type de roman, et parler de poésie demeure très marginal : la littérature contemporaine, de fait, se réduit au roman contemporain, et pas toujours à ce qui s’écrit de plus intéressant dans le roman ou le récit. Sur ce fait, on pourrait interroger la responsabilité plus qu’importante des grands groupes de l’édition…

Le fait que tu emploies le mot « politique » me fait ajouter que les trois auteurs dont il est question dans le livre sont des auteurs politiques. On parle beaucoup actuellement du rapport entre littérature et politique, entre poésie et politique. Politique, en quel sens ? Cette question est l’objet de luttes, de stratégies pour une définition du politique et de ce que devraient être le littéraire, la poésie. Les trois écrivains dont il est question dans le livre travaillent de manières différentes cette question du rapport entre littérature et politique. Leur poésie est politique par certains objets qui sont travaillés dans les textes. Le plus évident, de ce point de vue, serait ce que fait Frank Smith qui travaille sur des objets que l’on peut immédiatement identifier comme politiques : il y a Guantanamo, il y a le livre récent sur la Syrie publié chez Lanskine, il y a Gaza, d’ici-là qui concerne l’attaque israélienne nommée « Opération plomb durcie », le livre au sujet des Indiens de Louisiane, Katrina, des séries de vidéos sur les violences policières aux USA, etc. Liliane Giraudon écrit politiquement au sujet du corps des femmes, de la parole des femmes, de la violence, elle a des phrases lapidaires sur le capitalisme, etc. – là encore, on peut dire que l’objet est immédiatement politique. De même avec Jean-Michel Espitallier lorsqu’il écrit à propos de la guerre, de la violence politique et militaire comme dans Tueurs, dans Army, mais déjà dans En guerre, ou je pense aussi au CD Word is a blues, réalisé avec le groupe Kristoff K.Roll. Tous les trois parlent de la guerre, de la torture, du régime syrien, de Guantanamo, de la violence systémique subie, de corps marginalisés, etc. – autant d’objets effectivement politiques abordés, par exemple, du point de vue de la dénonciation ou du témoignage.
Mais, puisqu’il s’agit de littérature politique, de poésie politique, il ne faut pas seulement se concentrer sur « politique », il faut aussi penser à partir de « littérature », de « poésie ». En quoi la poésie, l’écriture poétique, ou les écritures poétiques, peuvent-elles être politiques, en particulier chez ces écrivains-ci ? Dans la question, il ne faut pas oublier le texte, la langue, le travail sur la langue. Je peux dire qu’ici, pour moi, le politique réside dans le travail sur la langue, le travail de la langue lorsqu’on la laisse aussi travailler par elle-même, travail qui consiste à défaire des cadres de pensée, des cadres de perception, des cadres de compréhension par lesquels nous pensons et percevons le monde, par lesquels nous le disons, par lesquels nous agissons dans le monde, par lesquels nous percevons ce qui le compose, ce qui l’organise, ce qui y est visible et sensible, etc. Ces cadres ne tombent pas du ciel, ils sont liés à des conditions historiques, politiques, économiques. Ce sont ces cadres que ces auteurs s’efforcent de troubler, de déplacer, de détruire dans la langue, selon des modalités différentes de l’un à l’autre. Ce que je veux dire, c’est que ces cadres de la perception ou de la pensée ou de l’action correspondent à des points de vue qui sont politiques et qu’ils permettent un point de vue politique sur le monde : travailler poétiquement ces cadres, c’est une action politique dans la mesure où penser, écrire, est aussi une action, non pas au sens du performatif mais au sens où on agit sur quelque chose, où on l’affecte, où on le change. Dans les textes de Jean-Michel Espitallier, de Liliane Giraudon, de Frank Smith, on peut lire la façon dont le monde et le rapport au monde ou à soi, aux autres, sont, par la poésie, par l’écriture, reconfigurés, créés autrement, existent véritablement autrement, là, dans tel livre.
Et aussi parce que ces œuvres s’écrivent en impliquant l’altérité ?
Jean-Philippe Cazier : Exactement. Parce qu’elles s’écrivent aussi à partir d’autre chose que soi, avec d’autres voix que la sienne, avec d’autres groupes que le sien, avec d’autres êtres, dans des agencements qui impliquent l’autre en soi et soi en l’autre. Cette sorte de pluralisme dans l’écriture est en elle-même, directement, un acte politique.

Il me semble que ton écriture critique vise à trouver l’événement du texte, à chercher ce qui fait événement avec la parution du livre – pas événement au sens éditorial, commercial, mais au sens d’épiphanie intellectuelle –, et en même temps ce qui est impliqué d’intemporel. Je prends l’exemple du dernier texte du livre qui est consacré à un livre de Frank Smith, Syrie – l’invention de la guerre. Tu termines ton texte en écrivant : « Ces affects ne sont ni ceux des individus ni les miens (lecteur), ils sont des affects anonymes, à la fois les leurs et les miens en même temps que ni les leurs ni les miens : des affects ‘entre’ par lesquels je deviens l’autre et l’autre devient moi. Par ces affects, par le devenir qu’ils rendent possible, se construit un commun, une communauté paradoxale, un ‘être ensemble’ qui n’a plus rien à voir avec l’identité ou l’identification. Ce sont ces affects que l’on pourrait appeler des affects du monde. N’est-ce pas cela que recherche Frank Smith ? Construire des affects du monde pour un monde commun ? » Tu pars d’un livre en particulier, et à partir de ce livre, tu penses globalement une œuvre de manière cartographique, tu relies ce que tu lis dans ce livre à d’autres choses que tu as lues dans les livres précédents, comme une progression ou une extension de l’analyse critique. Tu fais la même chose avec les livres de Liliane Giraudon ou de Jean-Michel Espitallier.
Jean-Philippe Cazier : Comme j’évolue dans le temps avec eux, que la pensée produite évolue dans le temps avec eux, livre après livre, cette pensée se transforme et repasse par certains points antérieurs, intègre d’autres choses et reconfigure ou reconsidère ce qui avait été écrit dans tel texte critique. C’est le rapport à l’autre qui guide, qui configure la pensée, qui affecte la pensée, celle-ci pouvant effectivement décrire des espèces de boucles, pouvant remettre les choses en variation. Ce qui veut dire aussi qu’un nouveau livre produit un nouveau point de vue sur les livres antérieurs et fait émerger de nouvelles lignes dans l’effort de cartographie par lequel je définis la pensée.
Ce livre de Frank Smith dont il est question concerne la Syrie, ce que subit la population syrienne du fait de la politique du dictateur Bachar el-Assad, et aussi une prison secrète en Syrie, la prison de Saidnaya. Le livre est écrit à partir de documents élaborés par l’ONU, repris selon certains principes poétiques. On peut se poser la question : quelle est la finalité de ce travail, de cette reprise des documents de l’ONU, de leur mise en forme poétique ? C’est un texte qui, comme ceux de Jean-Michel ou de Liliane, est un texte déstabilisant – ce que tous les trois écrivent n’est pas immédiatement évident, reconnaissable. En ce qui concerne le livre de Frank Smith sur la Syrie, j’ai pensé au livre de Charles Reznikoff, Holocauste, construit selon un principe proche. Pour ces textes, il s’agit certainement de produire une forme de témoignage mais aussi de créer une forme d’affect qui ne serait pas seulement l’effet de la lecture sur le lecteur mais qui rapproche autant que possible celui-ci de ce qui est subi par les corps en Syrie, par les corps dans les ghettos, dans les camps nazis. On ne peut pas éprouver ce qui a été ou ce qui est éprouvé par ces corps, on ne peut pas penser ce qui a été ou est pensé par ces esprits. Je dois dire que cette lecture que je résume ici a été aussi influencée par un livre récent de Maxime Decout, Faire trace, publié chez Corti : les gens assassinés dans les chambres à gaz ont pensé, ont senti, mais nous ne pouvons penser ce qu’ils ont pensé, nous ne pouvons sentir ce qu’ils ont senti, et de ce qui a été pensé et senti par chacune de ces personnes, par définition nous n’en avons pas de témoignages.

La question n’est pas alors de se mettre à leur place, ce qui est impossible, et serait même pour le moins douteux, mais de s’approcher au maximum. Comment s’approcher au maximum pour être avec eux dans un espace commun ? On retrouve ici cette préoccupation de l’avec, du commun, qui m’importe comme elle importe à Frank Smith. Peut-être était-ce aussi la préoccupation de Reznikoff. Je crois qu’il y a chez Reznikoff comme chez Frank Smith un effort pour produire un affect, ou des affects par lesquels est possible une forme de communauté, de commun, pour le lecteur et pour ces corps voués à la violence politique, au meurtre politique – et ce mouvement, cette forme de devenir est possible par l’écriture, par un certain travail d’écriture. C’est à partir de cette lecture de Syrie – l’invention de la guerre que j’ai pu percevoir sous un nouveau jour l’idée de relation à l’autre, l’idée de commun, de communauté, qui traversent effectivement les livres de Frank Smith – de les reparcourir à partir de l’introduction de rapports entre écriture et affects.
Merci à vous trois !
Jean-Philippe Cazier, Poésies critiques – Jean-Michel Espitallier, Liliane Giraudon, Frank Smith, éditions LansKine, avril 2024, 195 pages, 12€.