Figures du football (épisode 2) : David Beckham / le centre

Capture d’écran - bande annonce Beckham © NETFLIX

Le principe de cette série est simple : un jour, un joueur, un geste.
Et tout le reste.

Le reste

Ce 18 mai 2013, le Paris Saint-Germain affronte le Stade Brestois au Parc des Princes, dans un match qui n’a pas lieu d’être puisque le PSG, lancé par ses nouveaux propriétaires dans une course aux stars et aux titres, est déjà champion de France. L’atonie des bretons sur le terrain incarne d’ailleurs ce pressentiment que la suite viendra confirmer : une ère d’ennui profond s’ouvre pour la Ligue 1, désormais promise chaque année, sans suspense aucun, au plus gros budget de l’hexagone. Numéro 32 dans le dos, comme au Milan AC où deux piges l’avaient un temps distrait du soccer made in USA, David Beckham dispute le 843ème et dernier match de sa carrière. Les mains sur les hanches ou sur les cuisses, comme coupé en deux par la fin d’une carrière qui s’essouffle depuis plusieurs années déjà, jusqu’à ce bizarre contrat de cinq mois avec le PSG. Ou comment tenter de prolonger la belle histoire, mais l’histoire, elle boîte bas un dimanche sur deux, maintenant, et ça lui tire encore dans les ischios deux jours après. « Becks » erre plus qu’il ne court, sans plus ni gestes ni mots qui conviendraient. Pour sa dernière, il fait l’expérience du reste : il reste ces quelques minutes à être encore sur la pelouse du Parc des Princes ce qu’il a tant voulu devenir, un joueur de football mondialement connu, mais surtout lui apparaît l’immensité, ce trop qu’il ne peut dire ni comprendre, et qui l’assaille là, alors qu’il foule encore le terrain. Ce reste-là est tramé de ce qu’il ne parvient plus à dire ni faire, qui le déborde et le désarme, lui désormais immobile et pétrifié par ce reste à vivre dénué à cet instant de tout sens. David Beckham fait l’épreuve de la sidération qui atteint celui auquel un secret, excessif par nature, est peut-être révélé. À la 82ème minute, il cède sa place.

Capture d’écran YouTube @ BeinSports – Ligue de Football Professionnel

Petite théorie du jeu de football, souvent taxé d’illégitimité : pourquoi courir 100 m sur une piste de tartan ou 42,195 km dans les rues de New York constitueraient-ils des exploits admirables quand courir 90 minutes après un ballon relèverait de l’infamie ? Parce que ballon il y a, précisément : sphère aux dimensions dérisoires, elle apparaît bien peu proportionnée aux efforts qu’elle suscite, aux passions qu’elle engendre, tout de suite suspectes de ne s’attacher qu’à cet avatar des jouets de la prime enfance : comment prendre au sérieux des adultes jouant à la baballe ? Certes. Mais si, précisément, le jeu de football se justifiait, pour tous les footballeurs et toutes les footballeuses du monde, auxquels il faudrait ajouter leurs supporters par milliards, parce qu’il s’est choisi, précisément, le plus dérisoire des objets pour tenter de faire de ses adeptes des sujets capables de s’éprouver tels, le temps d’un match ? On peut bien évidemment considérer que Le Voyageur contemplant une mer de nuages de Friedrich incarne l’angoisse métaphysique mieux qu’aucune autre représentation et qu’elle offre un accès privilégié à la conception kantienne du sublime et à son appétence pour une grandeur capable de remettre l’homme à sa modeste place. Mais on peut aussi rappeler le goût d’Albert Camus pour le footballeur et son ballon, comme pour Sisyphe et son rocher. Que chaque saison, les champions remettent inlassablement en jeu leur titre pourrait d’ailleurs relever de l’absurde, si l’enjeu ne résidait précisément dans ce minuscule éclat du rocher originel qu’ils s’échinent à mener d’un but à l’autre à coup de passes ou de dribbles. Face à ce qui excède la perception comme l’intellection, ce fameux reste, libre à chacun de se réfugier dans les brumes romantiques, métaphore de cet inaccessible, ou à l’inverse de se choisir le minuscule d’un ballon de foot, d’à peine plus de 400 grammes pour 70 centimètres de circonférence, dérisoire concrétion de ce qui, de toute façon, ne peut se représenter à échelle humaine. Il ne suffit donc pas d’affirmer que chaque footballeur revisiterait, balle au pied, le célèbre divertissement pascalien en lui donnant une acception spécifique et universelle. Encore faut-il accorder à la médiation du ballon, ridicule sphère mais seule pertinente quand se présente à soi ce qui excède par nature toute dimension physique, la place essentielle qui lui revient et qui donne son sens profond au jeu. Jorge-Luis Borges y aurait probablement aperçu un « Aleph », «microcosme d’alchimistes et de cabalistes (…) le multum in parvo » censé contenir le tout du monde et que l’écrivain argentin décrit justement comme « une sphère dont le centre est partout et la circonférence nulle part » (Jorge-Luis Borges, L’Aleph, traduction Roger Caillois & René L. F. Durand, Paris, Gallimard, coll. « L’imaginaire », 1967, p. 123-124.)

Seul le ballon parvient ainsi à donner corps à ce reste, impensé-impensable de la condition humaine, avec lequel je peux essayer de jouer; ou que je peux tenter de contrôler. Le ballon est ce caillou sisyphéen, un caillot métaphysique.

La spectralité

Chaque matin de Noël, David Beckham reçoit les trois mêmes cadeaux, sans qu’une seule année fasse exception. La tenue de Tottenham, le club favori du grand-père Joë, pour lequel le jeune prodige fera des essais, manquant de peu de devenir l’un des Spurs. Le maillot de l’équipe d’Angleterre, choisi par sa mère, autant en signe de patriotisme que de neutralité pour tenter de pacifier les relations entre les deux hommes de la famille, supporters acharnés de clubs rivaux. Enfin, le maillot, le short et les chaussettes de Manchester United, que Ted, le père, ne laisserait le soin à personne d’aller choisir à sa place, début décembre, dans la boutique londonienne du club. L’évolution des tailles des trois tenues rituelles aura servi, année après année, de toise à l’enfance de David Beckham. À partir de son dix-septième anniversaire, c’est Alex Ferguson himself, en bonne figure paternelle de substitution, qui lui offrira désormais tous ses maillots rouges, qui ne seront plus des répliques floquées sur un comptoir de magasin, mais bel et bien les originaux flanqués du mythique écusson. Quand il marque contre Galatasaray en coupe d’Europe, pour sa vraie première en équipe pro, son maillot en recouvre donc en réalité des dizaines d’autres, invisibles ceux-là, tuniques accumulées au long d’une jeunesse entière qui sont aussi celles des absents, ces anciennes gloires de MU dont son père aimait à raconter, soir après soir, les exploits.

David jouera pour les Red Devils, Manchester United sera son club. Comment pouvait-il en être autrement ? Les Ridgeway Rovers au sein desquels il apprend enfant ce qui sera son métier de footballeur arborent déjà un éclatant maillot rouge pivoine de bon augure. Ted discerne à travers son jeune garçon, déjà affublé du numéro 7, le reflet de ses idoles, notamment Denis Law et George Best, les deux numéros 7 légendaires de MU. Ce maillot rouge des équipes de jeunes contient pour lui la promesse d’une future carrière à Old Trafford, l’antre des mancuniens, qui semble n’attendre que les longues transversales et les centres impeccables dont est déjà capable le fiston. Mais il est également ce suaire par quoi le désincarné qu’est le fantôme trouve matière à se manifester encore, par-delà les années d’ombre. Au potentiel tendu vers le futur et ses possibles répond ici un accompli qui refuse de disparaître tout à fait et refait surface chaque fois que Ted se met à narrer, force détails à l’appui, le désastre aérien de Munich. Le 6 février 1958, de multiples avaries accablèrent dès la tentative de décollage l’Airspeed AS.57, renommé « Elizabethan » en hommage à la reine mère. Le commandant James Thain lutta contre neige et blizzard mêlés, afin de sauver les 25 tonnes de l’avion entraînées vers la collision et la mort. La parole spectrale du père de David, obsessionnellement emplie d’un deuil impossible, emprunte à la prosopopée ses vertus magiques et ramène le souvenir des joueurs de Manchester United et de leur mentor, le fameux, l’incroyable, Matt Busby. Dans le crash a disparu une génération de joueurs talentueux, que le journaliste du Manchester Evening News, Tom Jackson, avait renommés les « Busby Babes ». Formés au club dans le culte de l’effort, ils incarnaient l’identité d’une communauté ouvrière dont ils étaient rapidement devenus les figures totémiques. Huit d’entre eux, « Unlucky Boys of Red » comme le chantera Morrissey, figure-phare de la scène musicale de Manchester, meurent sur la piste de l’aéroport de Munich. Le joueur préféré du père Beckham survit miraculeusement : Bobby Charlton mènera l’équipe nationale au sacre de la Coupe du monde 66. Le deuxième prénom de David est d’ailleurs « Robert », en hommage à Charlton. À onze ans, dans l’antre même de Manchester United, le stade d’Old Trafford, David remporte l’école d’été organisée par Sir Bobby Charlton, à coups de jongles, de dribbles et de passes millimétrées.

Quand le 2 mai 89, David signe son premier contrat avec MU, dans le bureau d’Alex Ferguson, le jour même de ses 14 ans, cela fait déjà trois saisons que l’œil expert de leur recruteur en chef, Malcom Fidgeon, le suit. C’est lui qui, mois après mois, a livré des rapports circonstanciés au boss, louant une précision technique et un sens du jeu qui ne sont pas sans rappeler ceux d’un Glenn Hoddle. Mais cela fait déjà dix ans en réalité, ose glisser David à l’oreille du coach ce jour-là, qu’il porte à la maison le maillot des Red Devils, qu’il préfère sans conteste aux deux autres. David se rêve en Bryan Robson ou en Mark Hugues, l’attaquant vedette qui permit à MU de remporter sa première Coupe des Coupes. Quand il quitte son quartier londonien de Chingford pour intégrer définitivement l’escouade de Manchester, il est chaleureusement accueilli et hébergé par un couple dévoué à la cause des Red Devils, les Kay, Anne et Tommy, qui lui confieront la chambre qu’avait justement occupée quelques mois plus tôt… Mark Hugues,. Le voici donc qui marche dans les pas de bien d’autres avant lui. Jusqu’au vertige même, quand il réalisera, achevant presque sa carrière dans les rangs du Galaxy de Los Angeles, entre 2007 et 2010, que sur son maillot le nom du sponsor majeur du club, « Herbalife », désigne une célèbre marque de compléments alimentaires fondée par un businessman américain dénommé… Mark Hugues.

La répétition

« Toutes les qualités de mon jeu viennent de ce que j’ai appris avec mon père », écrit David Beckham au seuil de son autobiographie. En plein Chase Lane Park, au cœur d’une banlieue londonienne sans grâce, Ted attend, le visage fermé par la concentration, le centre que son fils doit lui adresser. Le trentième de l’après-midi, à peu près. Pas de vitesse ni presque d’élan, inutile de déborder puisque aucun adversaire n’est présent : juste le père et le fils, qui gardera cette capacité à enrouler suffisamment la balle pour qu’elle contourne les arrières latéraux sans qu’il soit besoin de les défier à la course. Rivé au point de pénalty, ce que veut son père, c’est qu’à chaque fois le ballon lui arrive pile dans les bras. « You know what I want » sera son mantra. Quelques centimètres d’écart signifient que David n’a pas suffisamment enroulé sa frappe ou incliné le buste. Le bras gauche doit s’écarter, au large, comme pour dessiner la plus grande diagonale possible jusqu’à la pointe du pied droit. Faire, et déjà reprendre la course pour refaire, comme redire. Devenir footballeur se construit non tant pas à pas que dans la spirale de la répétition, à l’image d’un discours pris dans les filets du ressassement, soucieux d’ajustements progressifs, mais dont le but ultime est de parvenir à la reproductibilité technique du mot ou du geste parfait. Yves Citton, s’appuyant sur les travaux de Judith Butler, distingue précisément la dimension « performative » de ces gestes d’instauration de soi, incessamment répétés. Pour la philosophe américaine, nous devenons en effet homme, femme, mais aussi policier ou hôtesse de l’air en « jouant des gestes » culturellement identifiés comme appartenant aux hommes, aux femmes, aux policiers ou aux hôtesses de l’air. Sans doute en va-t-il de même du footballeur, et alors les séances d’entraînement prennent une signification nouvelle, d’accéder à cette puissance proprement poïétique, c’est-à-dire capable de façonner le joueur par ses gestes: « C’est à force de performances », écrit Citton, « que nos identités se constituent, par sédimentations, répétitions, citations, resignifications » (Yves Citton, Gestes d’humanités. Anthropologie sauvage de nos expériences, Paris, Armand Colin, 2012, ch. 1.). Ou, plus clairement encore : « tout geste que je fais contribue à me faire en retour » (IbId.). Alors David allonge ses passes, travaille leur précision, puis se décale sur le côté et enroule des dizaines de centres. D’ailleurs, le travail commence à payer : David n’a que dix ans qu’il emmène déjà dans la boue des samedis après-midi ses copains de l’équipe locale, les « Ridgeway Rovers », dans une épopée inédite, forte de 92 matchs alignés sans la moindre défaite : de quoi commencer à se tailler une petite réputation dans les championnats du comté.

Le discours de la vocation, aux accents bien connus, et qu’entonne encore volontiers le Beckham retraité, recèle donc bien des enjeux souterrains. S’il a tant aimé le jeu de football, c’est d’abord qu’il appartenait à l’une de ces familles identifiées par les sociologues comme un archétype, caractérisé par la présence écrasante d’un père désireux de transmettre son amour du foot à sa descendance :

[…] la famille tient généralement un rôle central dans la construction d’un goût précoce pour le football. C’est souvent en son sein que la majorité des apprentis footballeurs ont été initiés à la pratique, une initiation qui est fortement sexuée, influencée par la figure paternelle. Amateur de football, souvent lui-même joueur, entraîneur ou dirigeant, le père participe à ancrer cette pratique culturelle dans l’univers familial. C’est alors généralement assez naturellement que l’enfant est orienté précocement dans un club de football […] (Stéphane Beaud & Frédéric Rasera, Sociologie du football, Paris, La Découverte, 2020.)

La transmission se structure et s’ancre donc dans la répétition, puisque les deux schèmes entretiennent d’étroites relations. Le père ne se contente pas, en effet de vouer un culte aux Red Devils d’hier et d’alors : il est lui-même en train d’achever une carrière de footeux du dimanche dans la modeste équipe de Kingfisher. Quand le fils ne joue pas, sous le regard et les incessants conseils de son père, il l’accompagne jusqu’au terrain vaguement orange et clairement pisseux de Kingfischer. Bien avant le coup d’envoi des adultes, le fiston doit faire ses gammes, centre après passe, encore et encore. Semaine après semaine : « Time after time », se souvient Ted, « hour after hour, we would go through the same routines » (Ted Beckham, David Beckham. My Son, Londres, Pan Books, 2006, p. 30) : « Chaque fois, heure après heure, nous suivions les mêmes routines » (je traduis). En échange, il a le droit d’être toujours dans les pattes de son joueur de père, au cœur de la communauté virile des adultes, qui l’adopte et ne trouve rien à redire à sa présence constante jusque dans les vestiaires. David appartient lui aussi à une « famille foot », si on désigne par là, avec le sociologue Nicolas Renahy, ce lieu d’exercice si particulier des liens père-fils. L’exemple puisé dans l’étude de terrain menée par observation participante, celui du petit Romain, que son père emmène à chacun de ses propres matchs, lui ouvrant les portes d’une « socialisation précoce à l’univers masculin des footballeurs » (Nicolas Renahy, Les Gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte/Poche, 2010 [2005], p. 81.), ne peut que résonner en écho avec la jeunesse de David Beckham. Or, dès qu’il rejoint l’effectif du Manchester United pris en main peu de temps auparavant par Alex Ferguson, David reproduit comme naturellement le schéma relationnel qui l’a amené, si jeune, vers les terrains de football. L’entraîneur charismatique des Red Devils, à l’orée d’une carrière vertigineuse, le prend en effet rapidement sous son aile pour assumer à son tour et par substitution un rôle paternel. Comme le faisait Ted, il lui ouvre à son tour les portes des vestiaires des grands, tout surpris de voir débouler le frêle blondinet au milieu des maillots sales et des slips jetés à terre. De mémoire de joueur, personne d’autre n’eut droit au même traitement de faveur de la part de l’austère coach de Manchester.

Capture d’écran Bande annonce Beckham © NETFLIX

Le complexe d’entraînement de Madham Lodge, avec ses lignes blanches de chaux au tracé hasardeux et ses filets rafistolés, offrit ainsi un même cadre aux matchs du père, Ted, puisque c’est là que jouait le vendredi soir son équipe de Kingfisher, et aux exercices du fils, David ; sans que les deux ne se distinguent d’ailleurs toujours nettement. David, le vendredi soir, assiste aux matchs de son père, dont il scrute les déplacements et les gestes techniques, posté derrière la talanquère, tout comme, en parfaite symétrie, le samedi après-midi le père, derrière la même barrière, a l’habitude de disséquer le jeu du fils. Il ne peut s’empêcher de se demander si chaque centre, chaque passe que réussit Ted au cours de ses matchs à lui, avec ses copains de pub en guise d’équipiers, ne lui sont pas d’abord destinés, à lui spectateur fasciné par la geste paternelle pourtant déjà empâtée, mais en laquelle il ne veut voir qu’une somme d’exemples à suivre. On dirait même que Ted décompose volontairement ses gestes, sur le terrain, au risque de ralentir le jeu de ses partenaires, pour que son fils ait le temps de les imprimer dans sa mémoire : comme s’il se passait lui-même en direct mais au ralenti une cassette VHS fantôme, semblable à celles entassées par centaines sur les étagères du salon et qui conservent la mémoire des faits d’armes de MU. C’est que David, ainsi en a décidé son père, doit devenir un virtuose de la passe, si possible décisive, comme peut l’être l’une de ses déclinaisons les plus usitées sur les pelouses britanniques, le centre. Or la virtuosité s’acquiert, c’est même sa spécificité, remarque Yves Citton, moins en suivant des instructions qu’en imitant un modèle par un dispositif entièrement voué à la répétition. Aussi « l’acquisition d’une virtuosité consiste moins à apprendre qu’à s’entraîner », pratique capable de forger un alliage en apparence antinomique, d’aliénation par imitation presque servile de l’autre d’une part, et de découverte de sa propre identité d’autre part : « J’acquiers mon adresse à force d’imiter autrui. L’entraînement consiste à se battre contre soi-même pour devenir ce que l’on aspire à être. » Les gestes venus du père comme des joueurs admirés, tout en déportant le jeune David de ses premières aspirations subjectives, lui confèrent une maîtrise par laquelle il affirmera ce que les stades du monde entier lui reconnaîtront comme un style. Dès lors, poursuit Citton, ne peut-on dire que je suis davantage « le lieu de transmission » du geste appris que son « auteur » à proprement parler (Yves Citton, op. cit) ? Transmission, répétition et spectralité se nouent ici en un complexe autant physique que conceptuel. Il n’est pas innocent que le film à la gloire de David reproduise cette injonction à l’imitation, tout en narrant l’émancipation progressive d’une jeune fille par et pour le football : Joue-la comme Beckham (Film de Gurinder Chadha sorti en 2002, avec Parminder Nagra et Keira Knightley.)

Flotter 

David, légèrement décalé sur la droite, maillot rouge et numéro 10 dans le dos, puis numéro 7 quand il récupèrera le chiffre de Cantona, a ce sursaut en arrière, comme se l’autoriserait un rugbyman sur le point de botter, juste avant d’enrouler la balle pour l’un de ses centres, haut et sortant. La trajectoire courbe surprend encore les défenseurs et quelques gardiens un rien désinvoltes. Elle ne dévie pourtant pas d’un pouce, match après match, quand chaque virée sur l’aile, volontairement avortée, se transforme soudainement en séance d’entraînement en plein match officiel, pour que la répétition apprise, inculquée par le père à coups d’exercices de précision, l’emporte sur la tentation de l’éclat ou de la fulgurance. Pas de volée mythique ni de ciseau acrobatique dans les best of des plus belles actions de David Beckham sur YouTube, mais des passes et des centres, toujours à eux-mêmes semblables, terriblement efficaces parfois, stériles souvent. Pour un que le résumé du match du jour retient, car il s’est transformé en passe décisive, dix ou douze, qui n’ont pas connu le même sort heureux, demeureront hors champ, comme raturés. À l’unicité cinglante du coup d’éclat, ciseau retourné ou talonnade insensée, le centre préfère une relation de ressemblance érigée en valeur fonctionnelle, quand chacune de ses occurrences reprend l’essentiel des caractéristiques techniques qui déterminaient déjà les précédentes. Puisqu’il n’est pas un geste définitif, comme peut l’être un but capable de rompre la linéarité du match au point d’exiger à sa suite une remise en jeu, le centre ne peut se réaliser qu’à son échelle de geste transitoire, celle de la répétition.

Il ouvre le champ des possibles, qu’il contribue à borner par sa trajectoire ou la vitesse imprimée au ballon. Quand David en décoche un, la nature profonde du centre apparaît, d’être ce suspens, en attente d’une coïncidence, à la fois au sens temporel et spatial, qui prendra la forme d’une tête ou d’un plat du pied. Les contraires s’allient, quand la trajectoire aérienne oppose à la lente phase ascendante de la parabole que décrit le ballon l’accélération de sa chute, comme quand la douceur de l’enroulé intérieur du pied rencontre la rudesse du front ou du pointu du buteur chargé de conclure en « action » ce qui jusque-là demeurait une proposition. Tout, depuis les efforts consentis au long des entraînements jusqu’aux combinaisons de passes les plus raffinées lors des matchs, converge vers un seul et unique objectif : marquer. Le but est une mort. Au sens où, contrairement au centre qui rendait tout possible, il vient figer l’issue en un seul geste qui se sera imposé au détriment de tous les autres. Or, ce geste, puisqu’il est le dernier et qu’il s’est avéré victorieux, a forcément raison. Le ralenti en sacrera l’unicité, en le montrant et le remontrant, encore et encore, lui et lui seul, et l’image finira par devenir oraculaire, annonçant au spectateur l’issue inéluctable de ce geste, lui, définitif. Si le buteur intrépide peut alors accéder instantanément à la gloire par un unique coup de génie aux allures de coup de grâce, tel Panenka avec son pénalty en cloche en finale de l’Euro 76, le chemin que doit accomplir le passeur est bien plus long, pavé de dizaines d’exemplaires de son geste. Sa passe précédente n’est déjà plus, que la suivante, si proche dans sa réalisation, en rappelle la présence désormais absentée. Entre ces deux flottements ontologiques, celui du geste passé qui n’est plus et celui du geste à venir qui n’est pas encore, un seul point fixe : l’auteur des gestes. La grande vertu de la répétition réside en effet dans sa capacité à ne retenir comme « repère absolu » (Mohammed Kamel Gaha, « Répétition et nomination jubilatoire », in S. Chaouchi & A. Montandon (dir.), La Répétition, Université de Clermont-Ferrand, 1994, p. 17), au beau milieu de ces variations autour d’un geste, le sujet, et d’ainsi le consacrer dans la discontinuité même de son activité.

Becks, comme l’appellent ses amis, ceux de la génération dorée de 92, et surtout Scholes, Giggs, les Neville brothers, Gary et Phil, s’est fait une spécialité du centre et, une fois le ballon frappé, il ne le quitte plus des yeux, statue inquiète de la suite, accompagnant du regard l’élégance de sa courbe. Si David brille pour frapper corners et coups francs, c’est que, toujours, en réalité, il centre. David marque comme il centre, centre comme s’il marquait. Ses coups francs épousent la même trajectoire brossée de l’intérieur du pied droit que ses centres qui s’enroulaient avec délice autour d’un Dwight Yorke ou d’un Andy Cole, au début des années 2000. C’est bien ainsi qu’un jour de liesse d’octobre 2001, dans Old Trafford à bout de nerfs, il qualifia in extremis l’Angleterre pour la Coupe du monde, en arrachant le nul 2-2 contre la Grèce d’un coup franc qu’il décida d’enrouler tel un centre, alors que Teddy Sheringham avait plutôt imaginé, lui qui s’était d’abord proposé pour le tirer, une frappe sourde et rectiligne plus adaptée selon lui à l’urgence presque désespérée de la situation. On en veut moins à celui qui rate la cible en ayant mis tout son cœur dans une frappe de mule, se dit-il, qu’à celui qui a voulu raffiner dans un accès de préciosité peut-être gratuite. Mais Beckham marque ce coup-franc qui fait résonner sa rédemption, après la disgrâce où l’avait entraîné un maladroit croche-pattes en Coupe du monde…

David, c’est entendu, centre à l’arrêt, comme s’il frappait un corner ; ses corners sont ses centres favoris. Mais tous les corners n’ont pas la même intention, ni le même destin. À 0-0, et plus que quatre minutes à jouer dans cette finale de FA Cup 1996, le centre depuis le quart de cercle se charge évidemment d’une tension inédite. La trajectoire du ballon se souvient des séances d’entraînement, avec l’aide du grand Peter Schmeichel, toujours prêt à intercepter les centres de Giggs ou d’Irwin à gauche, de Gary Neville ou de David Beckham à droite. Mais une telle rigueur négocie, en ces instants décisifs, avec l’impossibilité de viser un coéquipier en particulier, tant l’agitation l’emporte dans la surface de réparation transformée par l’intensité propre au money time en fourmilière aux mouvements imprévisibles. David ne peut donc que centrer « dans le paquet », mais en donnant un effet de malice au ballon, fouetté et brossé pour qu’il prenne de la hauteur et donne une confiance excessive au gardien, vite puni. David James, l’excellent portier de Liverpool, ne peut que boxer d’un poing mal assuré ce centre venu de la droite, qui butte ensuite sur un défenseur surpris par la semi-bévue du goal, et croise finalement la ligne de mire du King Éric. L’effet sortant que David Beckham a voulu imprimer à ce corner de la dernière chance aura certainement étiré au-delà du raisonnable la course de James, persuadé de se saisir aisément d’un ballon qui l’aura finalement fui. Cantona a l’intelligence de laisser venir à lui le ballon, rebond compris, avant de le volleyer tout en reculant. Le corner de David offre le doublé, championnat et coupe à Manchester United.

Capture d’écran Bande annonce Beckham © NETFLIX

Ses mêmes corners consacreront 1999 comme l’année historique du triplé. Il ne reste plus que le trophée le plus difficile à gagner, la Coupe d’Europe des clubs champions, rebaptisée Champions League. Le Camp Nou est une basilique consacrée au culte du football catalan et mondial, où s’entassent cent mille personnes juchées jusqu’à cinquante mètres au-dessus de la pelouse. Ce soir de mai, le Barça fête ses cent ans, et si Maradona est parti avec armes et bagages, Rivaldo qui l’a remplacé est sur le point de remporter son propre Ballon d’or. L’enceinte accueille le Bayern de Munich, mené par Matthaüs, certain de défaire des mancuniens qualifiés de justesse face à la Juve en demi-finale et rincés par une saison interminable. Le but de Mario Basler, inscrit dès la sixième minute, autant que la stérilité évidente du jeu direct proposé par les Anglais, achèvent de persuader les Allemands de leur victoire finale. Ni Cole ni Butt ne sont parvenus à tromper le grand Kahn. Schmeichel quant à lui bénéficie d’un sursis fragile, sauvé dans le temps réglementaire une première fois par son poteau, une seconde par sa barre. Suivent deux corners de Beckham, tous deux frappés dans le temps additionnel.

Nous ne nous étions pas rendu compte que la fin du match était si proche. Nous eûmes une ouverture. Je débordai un adversaire, ouvris sur la gauche. Ole qui venait d’entrer obtint le corner. Je sprintai pour le tirer. Je me souviens que, malgré la taille du Nou Camp, il n’y a guère de place pour tirer les corners. Je vis Peter Schmeichel, notre gardien, arriver en courant. J’essayais de me maîtriser. « Ne gâche pas ça. Fais-là flotter vers la zone dangereuse » (David Beckham (avec Tom Watt), Mon but, Paris, Chronosports, 2003, p. 183.) Qui pour reprendre un tel centre ? La maîtrise technique si patiemment acquise rencontre ici le risque inhérent à la trajectoire flottante imprimée au ballon, devenu dé sur le rectangle vert d’un jeu de hasard. La pelouse n’est pas si éloignée, rappelle Michel Pastoureau, du tapis vert toujours dévolu à l’aléa :

Le lien culturel qui unit à travers les siècles le vert de la scène sportive au vert des jeux de hasard et de société me paraît incontestable. Dans les deux cas il agit de délimiter et de signaler par une couleur peu usitée dans la vie sociale et dans l’univers quotidien de la ville un espace où ont lieu des activités qui ont voir avec le hasard, parfois même avec une certaine idée d’ordalie. Le destin se joue « sur le pré ». (Michel Pastoureau, « Les couleurs du stade », Vingtième siècle. Revue d’histoire, no26, « Le football, sport du siècle », 1990, p. 12.)

Jouer avec le désordre, ou mieux, jouer le désordre : le corner comme tout centre possède une puissance instituante, puisque l’agitation débridée des attaquants inextricablement mêlés aux défenseurs va venir subitement se figer et prendre sens par la réalisation d’un geste, qui sera de l’ordre de la « reprise » : tête smashée, acrobatique retourné ou vil pointu. Que personne n’intercepte le centre, et le voilà décrié ou moqué d’avoir opté pour la vaine préciosité de la courbe au détriment d’une passe ou d’un tir rectilignes qui se seraient peut-être avérés plus utiles. Qu’il donne lieu à une « occasion » voire à un but, et le voici légitimé dans sa supposée intention téléologique première. Le centre évolue donc ontologiquement dans le neutre, lui qui suspend sa signification, confiant au geste qui le suivra de la lui attribuer a posteriori. Flotter est bien une des incarnations possibles du neutre, comme le révèle Barthes, convoquant d’ailleurs un exemple sportif, celui du rugby. Flotter, « c’est-à-dire habiter un espace sans se fixer à une place » (Roland Barthes, Le Neutre. Cours au Collège de France (1977-1978), Paris, Seuil-Imec, 2002, p. 45.) permet aux centres que décoche David Beckham d’échapper au prédictible, aux positions bien distinctes et figées dans l’avant-match sur le tableau noir de la causerie, pour parvenir à ce paradoxe d’un geste répété mais pourtant capable de conserver chaque fois son originalité. Le neutre permet d’échapper aux assignations à résidence sémantique toujours à la fois hâtives et potentiellement définitives. Non pas s’opposer (le tacle) ni même contraindre (le marquage), mais bien plutôt, exactement comme se le proposent les trajectoires courbes des centres de Beckham, « glisser, dériver, fuir » (Ibid., p. 89).

Comme au flipper, le ballon de Beckham, en ces dernières secondes de la finale européenne, pénètre dans la surface, erre, rebondit, Giggs prolonge comme malgré lui, Sheringham en hérite par chance et le pousse maladroitement au fond des filets. Les fans en sont encore à fêter ce but inespéré, que Becks a déjà expédié un nouveau corner, en tous points identique au précédent. C’est le match qui bégaie : il s’agit bien d’un autre but, d’un autre centre de Beckham, une minute à peine après le premier. Cette fois, Sheringham a dévié de la tête le centre et Oli Gunar Solskjaer a eu ce réflexe heureux de tendre la jambe pour achever un Bayern médusé. Deux corners ont retenu la leçon du père, bien sûr présent en tribune. Le second corner répète le premier, quasiment à l’identique ; mais les deux, ensemble, recommencent ceux de l’enfance : comme il le confie face caméra dans la série Netflix qui lui est consacrée, Becks s’est à cet instant revu enfant, butant contre les pavés inégaux du parc où il enchaînait les centres, et au moment de décocher ses deux corners décisifs, ne chercha pas le geste parfaitement maîtrisé mais retrouva une bien ancienne sensation.

Le bon geste

Complexe, le geste de football rayonne paradoxalement d’une préméditation et d’une spontanéité qui pour une fois font bon ménage. Précis et risqué, « fruit de l’entraînement, il consiste à produire du naturel avec du construit, du spontané avec du réfléchi » (François Bégaudeau et Xavier Delaporte (dir.), Le Sport par les gestes, Paris, Calmann-Lévy, 2007, p. 9.). Il possède seul cette étonnante capacité à réconcilier le travail enduré lors des longues heures d’entraînement et la fraction de seconde suffisante à l’arrêt d’un pénalty crucial ou au but décisif. Le beau geste marque plus aisément les esprits, en geste-star imprévisible que réalise le joueur exceptionnel, qui pourra lui donner son nom, à l’instar de Rabah Madjer auteur d’une talonnade devenue proverbiale. De tels gestes contribuent à faire du football à la fois le sport le plus populaire et une expérience esthétique majeure. Le mauvais geste est quant à lui de la même eau, « chef-d’œuvre à l’envers » capable de transformer Éric Cantona en Bruce Lee ou Thierry Henry en Kobe Bryant :

Le mauvais geste, avant d’être fou, est spontané : au risque de l’infamie, le grand champion s’aventure au-delà des règles. Dans un éclair de liberté sidérant, il invente un geste inouï, qui révèle le revers de son génie. Sa faute. Sa faute à lui. Comme un chef-d’œuvre à l’envers.(Ollivier Pourriol,Éloge du mauvais geste, Paris, NiL éditions, 2010, p. 10)

Dans son étude consacrée à ces mains de dieu et autres coups de boule, Ollivier Pourriol suscite une troisième catégorie, rendue nécessaire par l’acception nouvelle qu’il offre au mauvais geste : le « sale geste », issu d’une « transgression volontaire », qui caractérise « le vrai mauvais geste de salaud » (Ibid., p. 94.) auquel sans doute on peut assimiler les œuvres complètes de Vinnie Jones, la terreur de la Premier League des années 90, l’homme aux 104 cartons jaunes capable de se faire expulser après seulement… 3 secondes de jeu.

Le carré logique permettant de distribuer en catégories binairement opposées les gestes de football comporte jusqu’ici une case aveugle, puisqu’au « sale » geste correspond à peu près antinomiquement le « beau » geste, quand le « mauvais » geste semble appeler son complément logique, que l’on nommerait par conséquent le « bon » geste. Mais qu’est-ce, sur un terrain de football qu’un bon geste ? Il semble tout d’abord faire pâle figure, de ne pouvoir prétendre à l’unicité du chef-d’œuvre ancré à jamais dans un match, un jour, une ambiance, une image, un nom, comme le peuvent les trois autres. Le geste d’exception, beau, sale ou mauvais, un poil prétentieux en tout cas, se voit volontiers comme un geste de coupe, d’élimination directe, de finale en prime-time : un geste où l’affect atteint un paroxysme presque insupportable, capable de se transmettre par contamination en une fraction de seconce, de l’égo du joueur vers les tribunes prêtes à s’embraser. Le bon geste est, lui, reproductible, car s’il signe un style et désigne à n’en pas douter une esthétique du football, il peut éclairer n’importe quel samedi soir de championnat et ne répugne pas à se mettre au service du collectif. À l’image de la passe, du centre, il est ce qui convient au moment, à l’état de fatigue ou de fraîcheur, au score comme aux attentes du public. Il est donc profondément un geste relationnel. L’entraîneur fictif qui monologue tout au long du premier roman de François Bégaudeau, Jouer juste, condamne certains gestes, non tant pour eux-mêmes qu’en raison de leur inadaptation au contexte :

Le tacle est contre-productif parce qu’il est aveugle à la situation où il a lieu. Toute situation porte sa justesse, il reste à en produire la formule et à s’y conformer en actes ; j’appelle cela faire justice à la situation. (François Bégaudeau, Jouer juste, Paris, Gallimard, coll. Folio, 2008, p. 71-72.

Le bon geste, celui qui permet de jouer juste, fera lui justice à la notion sartrienne de « situation ». Si les centres de David Beckham relèvent de cette catégorie de gestes-là, c’est bien parce qu’ils n’ont de sens que relativement à un ensemble de données, que sont les positions respectives des coéquipiers et de leurs adversaires, ainsi que la distance à combler et le temps nécessaire à la réalisation du geste. Là où le beau geste brille de n’être que rupture d’avec les liens préexistants, fulgurance envers et contre tout, le bon geste s’accommode du contexte avec lequel il interagit, quitte à le reconfigurer en lui proposant un ordre nouveau, né de son apparition. L’intrusion du ballon dans la surface de réparation exige ainsi de ses destinataires potentiels des choix stratégiques traduits en postures physiques capables de métamorphoser une agitation chaotique en tableau vivant signifiant. Si le but accorde a posteriori une légitimité au centre, on l’a dit, celui-ci informe symétriquement l’existant pour l’ordonner en lui donnant une fin. Tel avant-centre qui consentait à s’effacer jusque-là derrière un massif défenseur qui le marquait à la culotte, décidera subitement de s’imposer en passant devant lui afin de couper au premier poteau la trajectoire du ballon centré.

Geste en situation, le bon geste porte donc un message clair quoique tacite à ceux qu’il vise. De quoi ce message est-il composé ? Dans le cas de la passe ou du centre, il contient une information qu’il appartient au destinataire de décrypter, et qui pourrait se formuler simplement : si je t’adresse cette ouverture, ce centre ou cette passe en profondeur, tu peux et dois en déduire que tu es démarqué, que donc tu es en position favorable pour faire progresser l’action de l’équipe, voire inscrire un but. Le bon geste non seulement considère autrui, mais tente par sa lecture de la situation de le révéler à lui-même dans ses potentialités immédiates. La passe se comprend mieux si on l’inscrit dans une classique théorie de l’information. Dès lors, le ballon devient, non tant l’information en elle-même, que le canal dynamique qu’emprunte celle-ci pour parvenir jusqu’à un coéquipier. Ainsi la surface plane de la pelouse d’Old Trafford ou de Santiago Bernabéu se stria-t-elle d’autant de fils de conversations muettes que David Beckham distilla de passes, de centres ou de corners.

Working Pass Hero 

Ted, qui sillonnait les rues de Londres sept jours sur sept à bord de sa camionnette de technicien – véhicule dont la couleur rouge ne devait rien au hasard – inculqua à son fils les fondamentaux du jeu de passe, en exigeant de lui des ouvertures millimétrées et des centres parfaits. Il le prépara ainsi à s’inscrire dans un collectif plus qu’à briller par l’exploit technique individuel, alliant ainsi le statut social modeste de cette famille de Chingford où David comprit très tôt qu’il fallait travailler dur, et l’histoire d’un siècle de football. Le football, contrairement à une idée reçue, n’est pas de basse extraction. C’est à la faveur de l’immense vague d’industrialisation qui redessina profondément au cours de la seconde moitié du XIXe siècle la sociologie du Royaume-Uni, que ce sport devint l’emblème d’une classe ouvrière en pleine expansion démographique. Les manières de jouer évoluèrent alors, pour consacrer, précisément, le jeu de passes :

Ces footballeurs ouvriers [de la fin du XIXe siècle], précise ainsi Mickaël Correia, vont alors rapidement développer un style de jeu à part entière, le passing game, qui fusionne le jeu de passe typique des clubs écossais à l’esprit de coopération et de solidarité qui règne au sein des usines. Reflétant la culture ouvrière, marquée autant par l’entraide que par la division du travail, le passing game consacre le football en tant que sport collectif, où le geste fondateur n’est plus de dribbler égoïstement pour tenter de marquer mais de donner le ballon à un coéquipier et de construire collectivement le jeu. (Mickaël Correia, Une histoire populaire du football, Paris, La Découverte, 2020 [2018], p. 46.)

Le jeu de passes et de centres caractéristique du style de David Beckham recèle donc une dimension sociale, voire politique, indéniable, qui éclaire également son tropisme mancunien. L’équipe de United s’est en effet bâtie au cœur de cette cité ouvrière qu’avait choisie Engels pour son autopsie de l’émergence de la classe ouvrière au milieu du XIXe. Dans l’ouvrage qu’il tira de son exploration des ruelles insanes de Manchester, The Condition of the Working Class in England in 1844, il identifie la ville, forte de ses 350 000 ouvriers comme « the second city in England, the first manufactoring city of the world », cœur d’une Révolution industrielle synonyme de prolétarisation massive :

In Lancashire, and especially in Manchester, English manufacture finds at once its starting point and its centre. The Manchester Exchange is the thermometer for all the fluctuations of trade. The modern art of manufacture has reached its perfection in Manchester.(Friedrich Engels, The Condition of the Working Class in England in 1844, Legare Street Press, 2022.)

L’attachement de la population au club s’ancre donc dans une réalité historique dont les prolongements parviennent jusqu’aux débuts de Becks sous les couleurs de United. Il sera chaperonné par Alex Ferguson, fils d’ouvrier, vieil adhérent du Labour et ami de Tony Blair, qui veillera sur son mode de vie à la façon d’un Guy Roux insulaire. Ses réticences, maintes fois formulées, en tête-à-tête voire dans la presse, à l’égard des activités périphériques de David, vite devenu une icône publicitaire, résonnent en effet avec le recul comme autant d’actes de résistance à une évolution vers le foot-business dont Beckham, « homme-sandwich » (Hubert Artus, Galaxie Foot. Dictionnaire rock, historique et politique du football, Paris, Seuil, coll. Points, 2014 [2011], p. 59.) devint bien vite le nom, ou la marque. Son transfert au Real Madrid, en partie consécutif aux brouilles successives avec la figure paternelle de substitution qu’incarna Fergie, parapha, en lui ouvrant le monde des « Galactiques » cher à Florentino Pérez, l’avènement de cette « révolution libérale » qui débuta justement au sein de la Premier League devenue laboratoire de la jungle économique de ce qu’il faut désormais nommer « football moderne » (Se reporter à Jérôme Latta, Ce que le football est devenu. Trois décennies de révolution libérale, Paris, Divergences, 2023, p. 30-31 et 137.)..

Or, en quittant Manchester pour Madrid en 2003, Beckham abandonne derrière lui un récit familial, mais également des structures amicales et professionnelles qui l’ancraient, en tant que joueur, en tant que passeur, dans l’héritage de ce « sport prolétarien de masse » (Stéphane Beaud & Frédéric Rasera, Sociologie du football, Paris, La Découverte, 2020, ch. 1 : « Naissance et diffusion d’une pratique tôt mondialisée ».). Un seul exemple, qui porte le nom de Gary Neville. Lui-même issu de la working class typique de Manchester, il accompagna toute la carrière anglaise de David sur le flanc droit de MU. Arrière consciencieux, il accepta sans rechigner de mettre toute son énergie au service de la créativité de son team mate, jouant le rôle parfait du second rôle indispensable. Interrogé à l’occasion du tournage de la série Netflix consacrée à Beckham, il se décrit lui-même comme « la moutarde » accompagnant le plat de résistance, « le steak » à quoi il assimile David. En se désignant lui-même, toujours dans le premier des quatre épisodes de ladite série, comme le « side dish », l’accompagnement, il ravive sans le deviner peut-être la structure duelle définitoire du working class hero. Celui-ci ne se construit en effet jamais sans le concours d’un acolyte, comme l’a montré par exemple l’étude d’Anne-Lise Marin-Lamellet. Le « side kick » accompagne systématiquement de sa fidélité et de sa loyauté infrangibles, dans la littérature comme dans le cinéma britanniques, le héros de la classe ouvrière, auquel il permet d’accèder à l’ambivalence qui le définit et le déchire : ancré dans une communauté par ses origines populaires, il tend en effet à s’en extraire par une trajectoire de plus en plus individualisante qui emprunte volontiers le schème de l’héroïsation. Devenu emblème de la réussite sportive mais également, voire surtout, économique, le Beckham des derniers mois à Manchester puis des années madrilènes, assume la plasticité sociale propre aux transfuges de classe. Et ce, jusqu’à la mise en scène qui montre, en ouverture de la série TV, un David Beckham passé de la consommation ostentatoire des années foot à la production, désormais aristocratique, de miel, au sein de sa propriété, entouré de ses enfants et de son épouse, elle-même ex pop star et archétype des WAGS.

Ce cheminement social résonne avec les stylèmes qui demeurent l’empreinte de David Beckham sur le football des années 1990-2000. Dès ses premiers mois au centre de formation de Manchester, il se fit remarquer par son goût pour les ouvertures de plus de 30 mètres, qu’il avait tendance à privilégier au détriment du jeu court. Assimilant ce geste récurrent à une volonté déplacée de briller, Eric Harrison, l’entraîneur de l’équipe réserve, lui reprocha ouvertement d’abuser de ce qu’il nommait ses « Hollywood passes ». Le formateur toucha juste en stigmatisant l’intrusion, sur le terrain, des goûts quelque peu bling-bling par lesquels David se singularisait déjà en dehors, et déplia en une simple formule de bord de terrain la complexité socio-culturelle d’un geste, la passe, que David devait décliner si souvent en centres ou corners. En allongeant démesurément la longueur de ses ouvertures, en faisant preuve d’une précision absolument hors de pair, Beckham revisite en effet, comme on le dirait de chefs pâtissiers post-modernes, le bon vieux « kick and rush », emblème d’un football anglais fruste en lien direct avec son histoire ouvrière, pour l’esthétiser et lui offrir une ascension sociale fulgurante.

La passe et le centre, tels que les pratique Beckham, sont bel et bien des paraboles. Physiquement, d’abord, puisqu’il parvient à les courber – Bend it like Beckham est le titre original du film – et à les élever suffisamment pour éviter tous les adversaires, mais également pour survoler ses propres coéquipiers disposés au milieu du terrain comme autant de relais potentiels. Symboliquement, le centre comme la passe occultent donc toute étape intermédiaire, franchissant d’un seul coup, d’un seul geste, une distance inhabituelle afin de parvenir directement au but ; de parvenir, tout court. Pour le journaliste Tony Parsons, le cas Beckham illustre de façon privilégiée la trajectoire de ces « enfants de la classe ouvrière [qui] ne veulent pas accéder à la classe moyenne, [mais qui] veulent devenir riches. » (Cité par Richard Holt & Dilwyn Porter, « Qui pour soutenir l’Angleterre ? L’équipe nationale d’Angleterre et les Anglais (1966-2015), in Fabien Archambault, Stéphane Beaud & William Gasparini (dir.), Le Football des nations. Des terrains de jeu aux communautés imaginées, Paris, éditions de la Sorbonne, 2018.). Telle est bien la signification du centre comme de la passe, que de brûler les étapes pour détourner le sens même de l’assist, ou « passe décisive ». Ne retient-on pas davantage, en effet, les deux corners successifs de Beckham contre le Bayern, comme s’ils avaient offert à eux seuls le titre européen à MU, que les deux buts qui les suivirent, certes peu élégants mais qui changèrent tout du destin du match ? Telle est la puissance instituante de ces gestes qui soumettent un legs socio-historique, en l’occurrence le passing game et le kick and rush, à une relecture esthétisante, que de déporter la transitivité originelle d’un bon geste censé demeurer dans l’ombre, au service du buteur-finisseur, vers un autotélisme capable quasiment de le sacrer beau geste, admirable en soi. C’est bien cette tension-là qui aura aiguillonné toute la carrière de David Beckham comme, plus largement, cette époque charnière du football moderne.

L’unique

Ce match entre le PSG et Brest, un 18 mai 2013, n’est rien d’autre que le spectacle d’une imprédictible prise de conscience. David Beckham y découvre l’insoutenable qui surgit quand le multiple ne fait plus qu’un, que la pluralité des possibles n’a d’autre choix que la compression et l’écrasement vers l’unité, annonciatrice de la solitude à venir. Brutal élagage des choix de jeu : tir, centre ou passe ? qui jusque-là attendaient, à disposition, et qu’on ne saura plus solliciter. Assèchement définitif des choix de vie, aussi, qui rappelle l’homme à sa condition finie, le contraignant à s’éloigner pas à pas du terrain de jeu, à donner l’accolade de fin à ses compagnons qui eux, resteront, puis à quitter l’incertitude, parfois glorieuse dit-on, du sport, pour gagner une dernière fois les vestiaires et l’issue qui, elle, ne fait pas de doute. Plus d’esquive possible, plus de nouveau contrat en carton pour d’étranges piges et retarder l’échéance, ici au PSG, plus tôt au Milan AC. Le compte à rebours est bien celui-ci, qui vient faire converger tous les possibles antérieurs et leurs promesses sans cesse renouvelées vers une seule porte de sortie, celle de la coïncidence contrainte à soi-même, quand en cette 82ème minute d’un match sans enjeu du championnat de France sonne le glas de la carrière professionnelle d’un certain David Beckham, jusque-là joueur professionnel de football, un temps surnommé le « meilleur centreur du monde ». Déserter la pelouse, abandonner le jeu, c’est laisser derrière soi un arsenal de règles qui jusque-là suffisaient à encadrer la situation et avec lesquelles ou pouvait ruser, par malice et opportunisme, pas vu pas pris, main de dieu ou hors-jeu qui pouvaient échapper à l’arbitre. Et pénétrer dans l’autre monde, apparemment proche mais bien distinct pourtant, celui que régissent cette fois des lois, aussi inexorables et intangibles que la gravité ou l’entropie, de celles qui font vieillir les peaux, les muscles et les tendons et qu’on ne peut guère nier ni transgresser.

L’unique qui s’abat de la sorte signifie également la mise en échec d’un mode de vie érigé en idéal, celui de la répétition. Matrice des séances d’entraînement auxquelles David Beckham a été accoutumé dès ses toutes premières années, sous la houlette du père, elle l’aura accompagné tout au long de sa carrière jusqu’à devenir sa signature même : toujours les mêmes passes oblongues, les mêmes centres à l’arrêt sans même avoir besoin de déborder l’adversaire direct, les mêmes corners qui se succèdent identiques, comme ce soir devenu mythique de finale de Champions League contre le Bayern de Munich… La fin de la carrière de joueur de David Beckham dit bien plus qu’un renoncement : elle raconte la perte de la répétition comme mode d’inscription de soi dans le champ du jeu. Freud dans son étude de la « compulsion de répétition », dans Au-delà du principe de plaisir, montre que la répétition, celle de la bobine du Fort/Da, ancêtre du jokari comme des balles en cloches à répétition, bloque la possibilité même d’une prise de conscience. Mais devenue désormais inaccessible à ce joueur parvenu au terme de sa carrière, la répétition entrouvre de facto la porte à un refoulé jusque-là trop aveuglant pour être regardé en face. Pour la première fois, voici David posté face à l’idiotie du réel, qui est très précisément ce qui lui apparaît en le sidérant, au cours de ce PSG-Brest, et qu’on peut entendre Clément Rosset formuler, comme s’il avait tout vu depuis les tribunes du Parc :

Toute chose, toute personne sont ainsi idiotes dès lors qu’elles n’existent qu’en elles-mêmes, c’est-à-dire sont incapables d’apparaître autrement que là où elles sont et telles qu’elles sont. (Clément Rosset, Le Réel. Traité de l’idiotie, Paris, Minuit, 1977, p. 42.)

Or, Becks ne retourne pas au réel et à son unicité : il devra la découvrir, lui à qui il a été donné de traverser sa carrière comme protégé d’une linéarité mortifère, la nôtre commune, précisément par cette capacité à toujours, partout, répéter, des gestes et des postures : « L’unicité implique […] à la fois un triomphe et une humiliation : triomphe à être le seul au monde, humiliation à n’être que ce seul-même, c’est-à-dire presque rien, et bientôt plus rien du tout » (Clément Rosset, Le Réel et son double. Essai sur l’illusion, Paris, Folio, 1984, p. 80.). La voix du speaker du Parc des Princes, qui annonce sa sortie, à la 82ème minute de ce PSG-Brest et réclame une standing ovation pour la star en partance, s’est donc faite oracle et le working class hero s’est révélé héros tragique. L’ivresse du match, la transe de la victoire inespérée contre le Bayern, la joie simple du jeu appartiennent aux héritiers de Dionysos, divinité de la béatitude, que l’historien Jean-Pierre Vernant oppose directement à Gorgô, aka la Gorgone Méduse, « l’extrême altérité, l’horreur terrifiante de ce qui est absolument autre, l’indicible, l’impensable » (Jean-Pierre Vernant, La Mort dans les yeux, Paris, Hachette, 2002, p. 12.). Répétition et jeu bornent en effet l’espace du terrain de football comme celui de la scène de théâtre, scène que peuplent depuis l’origine grecque masques et statues comme autant de regards pétrifiés chargés de rappeler à la foule des spectateurs son inéluctable destin commun. Or, Beckham croise à la 82ème minute de son dernier match le regard d’un homme qui s’immobilise tel une statue pour lui indiquer de son bras tendu qu’il est temps de quitter la pelouse. « L’arbitre vient de siffler », écrivait avec préscience Henry de Montherlant, « pétrifié, le bras tendu, tel une statue au milieu de la mêlée tournoyante, il désigne l’endroit du destin. » (Henry de Montherlant, « Parfum du citron », Les Olympiques, Paris, Grasset, 1924 ; cité par Stéphane Baumont, Le Goût du football, Paris, Mercure de France, 2006, p. 42.).

David Beckham, ce 18 mai 2013, se découvre plus proche que jamais des ombres : celles du crash de Munich en 58 ; la sienne, surtout, « ombre obscure, brouillée, indistincte, tête encapuchonnée de nuit, spectre désormais sans visage, sans regard » (Jean-Pierre Vernant, L’Individu, la mort, l’amour. Soi-même et l’autre en Grèce ancienne, Paris, Gallimard, Folio, 2007, p. 119.) qui s’empare de tous ceux qui contemplent le visage de la Gorgone… et dont on aura compris qu’il renvoie en réalité à chacun son image, comme le ferait un miroir qu’en Narcisse pop, David Beckham se décide enfin à contempler puis à traverser :

Affronter Gorgô est le privilège du héros tragique. Le héros tragique se définirait comme celui qui est capable d’affronter Gorgô, de voir la mort en face. (…) En affrontant Gorgô, il s’est vu lui-même dans le visage de Gorgô, il a vu non seulement la mort mais aussi sa propre mort. (Monique Borie, Le Fantôme ou le théâtre qui doute, Arles, Actes Sud, 1997, p. 41).