En ces temps de réécriture(s) permanente(s) de l’Histoire, à l’ère des fake-news, de la post-vérité et des exubérances érigées en nouvelle doxa bolloréenne, il convient de remettre sinon l’église 2.0 au milieu du village numérique du moins un peu de fantaisie dans le morose. Fort de son savoir d’autodidacte diplômé, Boris-Hubert Loyer vous propose un petit précis d’histoire-géo pour les pas trop nuls qui sauront séparer le vrai grain du faux livresque. Cinquième épisode du PPHA : Pavlov.
Selon la légende, quand Ivan Petrovitch Pavlov naît en septembre 1849, son réflexe de nouveau-né aurait été de pousser son premier cri avant de sortir du ventre de sa mère, un braillement poupin in utero et inédit qui a fait s’interroger toute la maternité de Riazan et assurément conditionné la carrière du scientifique en devenir. Né en Russie pas encore soviétique, le petit Ivan Petrovitch a eu une enfance heureuse, tétant et beuglant comme n’importe quel bébé de l’époque dans un Oblast quelconque. Une région qui ne connaîtra son heure de gloire que plus de 100 ans après sa naissance (en 1959 pour les férus de dates) avec ce qu’on a appelé le Miracle de Riazan et qui n’avait donc rien à voir avec le futur physiologiste et psychologue connu pour ses théories sur le conditionnement (quoique, on y reviendra peut-être dans un prochain épisode, allez savoir).
Aparté : à propos d’Oblast, savez-vous qu’après avoir écrit Back in The USSR, Paul McCartney et John Lennon devenus soudain russophiles auraient eu ce dialogue et pour conséquence la composition d’un nouveau morceau :
– Oblast did ?
– Oblast Da.
La rigolade n’excluant pas une potentielle rigueur scientifique, il faut tout de même remettre l’église orthodoxe au milieu du village des moujiks du savoir : vous êtes dans les pages du Petit Précis d’Histoire-géographie Approximative et pas dans le public de L’Heure des Pros. Je dis ça à l’attention de ceux qui pensent qu’on peut faire n’importe quoi avec la culture générale. Contrairement à une rumeur répandue chez les candidat.e.s. de Top Chef, Ivan Pavlov n’est pas l’inventeur de la Pavlova – quand bien même ce dessert à base de meringue suisse ou française, nappé de crème chantilly et recouvert de fruits frais fait automatiquement saliver les fructivores et frémir les diabétiques.
Si Pavlov est universellement connu pour ses travaux sur les réflexes conditionnés, sachez que sa notoriété trouve son origine dans une erreur de traduction. Si, si (comme on disait à la cour de François-Joseph). Mal transcrits du russe, les conclusions sur les réflexes conditionnels sur lesquels s’est penché le chercheur sont passés à la postérité et dans la culture populaire comme décrivant ceux qui réagissent de manière instinctive à une situation plutôt qu’en exerçant leur esprit critique.
Certes compréhensible, cette erreur n’est pas anodine car elle induirait qu’un mammifère (si cabot soit-il) serait prédéterminé (« conditionné ») à réagir en fonction de stimuli extérieurs qui le feraient se comporter automatiquement (par « réflexe »). En fait, c’est un peu plus compliqué que ça en a l’air : les chiens de Pavlov devenus aussi célèbres que leur tortionnaire n’ont jamais réagi à une clochette annonçant que le dîner était servi. Alors que l’aristocrate ou le bourgeois qui a les moyens de se payer un majordome et une cuisinière, oui.
Dans le cas présent, Pavlov a démontré l’existence de réflexes conditionnels et non de réflexes conditionnés comme on le pense bêtement quand on n’a pas encore lu l’épisode 5 du Petit Précis d’Histoire-géographie Approximative. Même si des lustres ont passé, on ne doit pas se contenter d’à peu près. Ce n’est pas parce que des imbéciles croient dur comme fer que la terre est plate, que dieu a créé l’univers en 35 heures bien avant la loi Aubry ou que l’immigration est la cause polyvalente de tous les maux que l’on doit tenir pour vraies des fadaises dignes des mensonges de Donald Trump ou des théories fumeuses déversées à longueur d’antenne sur CNews.
Alors que dix minutes de lecture d’une encyclopédie ou d’un livre d’histoire qui ne serait pas écrit par un acteur moyen à la mémoire royalement sélective suffisent pour se rendre à l’évidence :
- La terre est ronde, sinon les photos de Thomas Pesquet prises depuis l’ISS auraient beaucoup moins de succès sur Instagram.
- Le Big Bang a bien eu lieu n’en déplaise aux créationnistes convaincus que Dieu a créé l’homme à son image sans jamais avoir intenté de procès au fabricant pour défaut de conception.
- Nous sommes tous des immigrés ou des descendants d’immigrés. Même toi cher bélitre télévisuel qui rêve d’un destin français, même toi cher chef de parti nationaliste dont le prénom de teenager anglo-saxon est une insulte auditive au bon goût hexagonal, même toi cher conducteur de SUV fabriqué en France par des ouvriers dont le nom à consonance peu auvergnate ou bourguignonne devrait t’interroger au moment d’aller polluer les routes et par ton vote RN à la prochaine échéance électorale.
Même Wikipédia est catégorique sur ce point : on doit donc bien parler de conditions et non de conditionnement ; d’impulsion de stimulus qui déclenche dans le cerveau une réponse chimique (la salivation chez le chien de Pavlov par exemple) ou la propension bizarre et répréhensible à fourrer leur main sous les jupes des figurantes chez les acteurs libidineux. Ce qui n’a rien à voir avec mon propos mais j’avais trop envie de faire un parallèle avec l’actualité et de dénoncer les violences faites aux femmes trop souvent justifiées par une sorte de fatalité répugnante. Car à la grande différence du toutou bolchévique, l’acteur (ou le producteur, le patron, le chef de service ou le quidam de sexe masculin en général) a (ou devrait avoir) pleinement conscience de ses actes : ce n’est pas parce qu’une clochette virtuelle ou fantasmée prenant la forme d’une mini-jupe ou d’un décolleté trop ouvert (ou le simple fait que la personne en face de lui est de sexe féminin) lui déclenche un réflexe physiologique qu’il doit se croire autorisé à faire n’importe quoi en toute impunité.
En 2007, deux chercheurs japonais ont démontré l’existence de réflexe de Pavlov chez la blatte (plus connu sous le nom de cafard ou de cancrelat). Ce qui suffit à placer l’insecte orthoptère nocturne à corps allongé et aplati de couleur brune à odeur fétide au-dessus de l’homme dans le règne animal, ce dernier n’ayant toujours pas le réflexe de rejeter l’extrême-droite et le fascisme dès qu’il en entend les sirènes.