Lectures transversales 39: Mircea Cărtărescu, Solénoïde

© Julien de Kerviler

« Je m’imagine parfois que j’ai été, dans un rêve ou dans une autre vie, un maître du tatouage, mais si abstrus et pur que jamais personne n’avait accès aux merveilles de dentelle, d’encre et de douleur de mon art. Enfermé dans ma chambre, seul devant le miroir, je couvrais ma peau de fantastiques arabesques minuscules, sinueuses, enchevêtrées, semblables aux lignes de Nazca et aux sillons purulents produits par le sarcopte de la gale. Centimètre par centimètre, du haut de ma tête rasée et jusqu’aux épaules, sans omettre l’arrière des oreilles, les paupières et les ailes du nez, mon corps était gagné par les dessins douloureux et fins, par les fleurs artificielles, semblables à celles de la glace qui fleurissent sur les vitres, par nuit de grand gel, et qui s’écoulaient avec une lenteur affreuse de l’aiguille à tatouage martyrisant ma peau. Le même réseau d’encre bleue, dans lequel on devinait tous les paysages du monde, tous les objets du désir et de l’horreur, mais aussi des chimères, mais aussi des inscriptions, mais aussi des sentences calligraphiées sinistrement sur l’épiderme souple, occupait aussi ma colonne vertébrale, que j’avais ornée au prix de contorsions de fakir, marquant chaque vertèbre d’un soleil, d’un lézard, d’un nuage, d’un embryon, d’un œil triangulaire et serein, et mes omoplates d’ailes ambiguës aux griffes d’archéoptéryx. Oubliant de manger, de dormir et presque de respirer, totalement empli du dieu d’or en fusion sur lequel ma peau tenait comme sur un mannequin de couturier, je tatouais avec minutie, durant des mois et des semaines, de généreuses surfaces épidermiques, anoblissant avec mon art l’organe le plus lourd du corps humain. Des vrilles d’encre descendaient peu à peu vers mon torse, déposant sur mes côtes des hautbois, des cobras et des caravelles, ouvrant sur mes tétons les gueules béantes de plantes carnivores. J’ornai mon ventre de dômes de cathédrales chargées de figures allégoriques ayant mon ombilic pour centre, entouré de gloires et de colombes, je gravai ensuite sur mon sexe et mes fesses des démons, des grylles et des trolls et des orgies immondes, je descendis avec mon aiguille à tatouer le long de mes cuisses, puis je traçai un guépard sur chaque genou et des racines sur la plante de mes pieds. Heureux dans la souffrance vivante de ma peau, je sentais que je n’avais plus de limites, que tout m’étais permis, que j’avais codé, ici, dans les boucles, dans les volutes, les cupules et les épines de mon tatouage, l’algorithme de mon être et la formule du divin. Gonflés par le souffle d’une inspiration continue, les dessins ne touchaient même plus ma peau, ils s’en détachaient et lévitaient au-dessus d’elle, à quelques centimètres, comme une petite peau faite d’hallucination et de rêve. Bientôt, je ne trouvai plus un centimètre carré où enfoncer mon aiguille, car même mes plantes de pieds et la paume de mes mains et mes gencives et mon gland et mes ongles avaient été la proie de la luxuriance de jungle du tatouage. »

Mircea Cărtărescu, Solénoïde (2015), traduit du roumain par Laure Hinckel, Éditions Noir sur blanc, 2019, pp. 210-211.