21 femmes qui font la Corse

Comme le rappelle l’éditeur Jean-Jacques Colonna d’Istria dans un avant-propos, ce collectif fait suite à une série d’ouvrages regroupant des écrits multiples se rapportant à la Corse. Entre le premier, Une enfance corse, publié en 2010, et ce dernier paru cette année aux éditions Scudo, quatre autres (Mémoire(s) de Corse, Les Utopies insulaires : la Corse, Portraits de Corses, Corses de la diaspora) ont en effet balisé l’exploration multifocale de cette île méditerranéenne. Jean-Pierre Castellani, qui a toujours été à la manœuvre pour les précédentes publications, seul ou accompagné, s’est adjoint cette fois la collaboration de Dominique Pietri pour composer cet ensemble particulièrement intéressant de portraits de femmes corses.

Elles sont vingt et une, comme l’annonce le titre, à nous être ainsi présentées, tantôt par l’un, tantôt par l’autre des deux portraitistes, ce qui est un nombre à la fois arbitraire (bien sûr, elles auraient pu être plus nombreuses encore) et suffisamment ample pour offrir un large éventail de positionnements féminins au sein de la société corse. Elles appartiennent en effet à différentes générations (la plus jeune a 30 ans tandis que la plus âgée est née dans les années 1930) ; quelques-unes évoquent leur vie de couple, mais pas toutes ; certaines ont des enfants, d’autres non ; elles peuvent avoir une notoriété dans ou hors de l’île ou être moins en vue, mais toutes s’affirment par des activités marquantes dans les sphères professionnelles et sociales les plus variées. Elles sont peintre, plasticienne, écrivaine, chorégraphe-poétesse, cinéaste, comédienne, auteure-compositrice-chanteuse, architecte, artiste du paysage, agricultrice, aromatologue, vigneronne, cheffe de cuisine ; hôtelière ; cheffe d’entreprise, professeure de lettres, professeure à la faculté de médecine, présidente d’association, maire, femme politique… Chacune affiche sa singularité (déjà par le choix de la photo proposée en ouverture de l’article qui lui est consacré) et surtout son caractère (souvent bien trempé), si bien que l’on prend plaisir à découvrir tour à tour toutes ces personnalités. Mais la lecture fait aussi apparaître des lignes de convergences caractérisant une façon d’être femme aujourd’hui, et de l’être plus spécifiquement en Corse.

La plupart d’entre elles se revendiquent d’un héritage familial, souvent même d’une lignée féminine qui ont déterminé leur engagement professionnel (la viticultrice appartient à la quatrième génération de vignerons ; la cheffe de cuisine puise à l’exemple grand-maternel ; etc.), mais plus généralement encore leur ont fourni des valeurs et des repères dont elles sont fières (hommage aux parents bergers analphabètes de celle qui a fait une belle carrière dans le milieu hospitalo-universitaire ou de celle qui assume la responsabilité d’un mandat de maire). Cela ne les empêche pas de trouver en elles des ressorts pour innover résolument, quelquefois sous le coup d’un événement tragique (la perte d’une fille, victime de violences conjugales, conduit une mère à créer une association), le plus souvent par désir d’entreprendre une aventure, d’inaugurer une nouvelle voie (implanter des brasseries ; fabriquer des produits de beauté ou des huiles essentielles en renouvelant l’exploitation des ressources naturelles locales ; etc.). Dans une société qu’on pouvait croire patriarcale, à l’instar de bien des sociétés méditerranéennes, elles sont en fait plus audacieuses encore que leurs homologues du continent (sur l’île, 30% des entreprises sont dirigées par des femmes, en France continentale, 27,2%), ou, dit l’une d’elles, peut-être plus « tenaces ». Elles s’aventurent avec succès sur des territoires longtemps réservé aux hommes, comme celui, tout symbolique, des chants polyphoniques, tout en mettant à profit des traits ressentis comme spécifiquement féminins, par exemple une proximité spontanée avec la nature qui les rend particulièrement sensibles aux questions écologiques. Elles se montrent dans l’ensemble soucieuses du sort général des femmes et solidaires avec elles sans qu’aucune n’affiche un féminisme exclusif. Ces parcours et ces affirmations entrent en consonance avec ceux de bien des Françaises actuelles.

Leur corsitude se manifeste néanmoins clairement. En premier lieu, par un amour inconditionnel de l’île. Beaucoup y sont nées ; certaines l’ont épousée en épousant un Corse ; d’autres n’y venaient auparavant que lors de retrouvailles familiales le temps des vacances ; aujourd’hui, y résider est pour toutes un choix résolu, en dépit des limitations ou des contraintes d’une vie insulaire qui s’avèrent quelquefois pesantes. Pour la plupart, la formation académique, les études supérieures (l’université de Corte, inaugurée en 1981, n’existait pas encore) ont été effectuées hors de l’île, en France continentale ou à l’étranger, mais le réinvestissement de ces expériences dans l’île s’est imposé comme une évidence. Leur sensibilité au paysage local est bien spécifique : bien plus que le littoral et les belles criques appréciés des touristes, c’est l’intérieur de l’île qui produit son irrésistible appel, avec sa montagne et surtout son maquis. Toutes ont conscience que l’environnement et l’histoire propres à cette île ont produit des traits culturels et identitaires spécifiques, elles s’y montrent très attachées, y puisent leur inspiration mais sans s’y enfermer. Quoique de langue maternelle corse, les créatrices disent aimer écrire en français (et s’y tiennent malgré de possibles sollicitations inverses de militants culturels ou politiques), aimer chanter dans les deux langues et dans d’autres encore. Aucune artiste ne se revendique d’un quelconque régionalisme. Leur insularité est souvent mémoire des immigrations qui ont irrigué le peuplement de l’île (sont surtout évoquées dans ce cadre les apports européens, rien n’est dit des immigrations maghrébines plus récentes) et des métissages qui marquent l’espace méditerranéen si bien que l’ancrage dans cette insularité prédispose la plupart à une large ouverture à l’altérité.

On peut supposer que le tableau positif qui résulte de cet ensemble tient au choix des personnalités qui ont été distinguées tant par l’éditeur que par les deux co-directeurs de l’ouvrage, mais toute sélective qu’elle ait pu être, cette galerie de portraits est éclairante et stimulante.

21 femmes qui font la Corse, Jean-Pierre Castellani et Dominique Pietri (dir.), éditions Scudo, mai 2021, 240 p., 20 €