Marteloire : « L’idée était de se mettre dans une sensation d’urgence »

© Marteloire

En lien avec le 31e Salon de la Revue qui se tient le 16 et 17 octobre, Diacritik, partenaire de l’événement, est allé à la rencontre de revues qui y seront présentes et qui, aussi vives que puissantes, innervent en profondeur le paysage. Aujourd’hui, entretien avec l’équipe de Marteloire autour de leur énergique et formidable travail. On les adore.

Comment est née votre revue ? Existe-t-il un collectif à l’origine de votre désir de revue ou s’agit-il d’un désir bien plus individuel ? S’agissait-il pour vous de souscrire à un imaginaire selon lequel, comme l’affirmait André Gide, il faut avant tout écrire dans une revue ?

Alors tout d’abord il n’y a pas de revue à proprement parler : Marteloire est une série de treize affiches racontant une histoire, avec un début et une fin (ouverte, certes, mais une fin quand même), qu’on a collées pendant un an au rythme d’un épisode par mois, dans le nord-est de Paris. Il y a bien un collectif et une périodicité, et même une périodicité exigeante, mais pas de rubriques, d’articles ou de signatures. C’est plus exactement un feuilleton, ce qui nous relie plutôt à l’histoire de la presse, industrielle, qu’à l’artisanat revendiqué des revues.

D’ailleurs nous avons utilisé pour composer chaque numéro une technique très appréciée des journalistes, le copier-coller. Marteloire est un grand montage de citations de tous genres et de toutes époques : essais sur la foudre ou le magnétisme animal, traités vétérinaires, romans Harlequin, polars téléphonés, forums de zadistes… Le défi, avec une telle variété de sources, était de construire un feuilleton respectant les règles du genre, avec personnages exemplaires, évènements palpitants, mystères, coups de théâtre, coïncidences, fausses pistes, amours bestiales, points d’exclamation. Les illustrations, qui se veulent littérales et naïves, s’inspirent des gravures sur bois très noires des « canards » du XIXe siècle, des publications bon marché qui racontaient l’actualité en la triturant magnifiquement et faisaient déjà grand usage du collage. On est assez loin d’André Gide.

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Quelle vision de votre discipline entendez-vous défendre dans vos différents numéros ? Procédez-vous selon une profession de foi établie en amont du premier numéro ?

Pas plus de profession de foi que de revue, mais une discipline, oui, certainement. Celle de sortir un numéro par mois, quoi qu’il arrive, malgré nos boulots et nos autres obligations. Ce n’est pas si facile que ça en a l’air, car ça implique de se détacher du travail bien léché, du perfectionnisme. L’idée était de se mettre dans une sensation d’urgence. Même s’il fallait pour cela bâcler l’histoire ou le dessin, recourir à des ficelles énormes, « oublier » un élément d’un épisode précédent ou partir dans une embardée sans suite pour le plaisir d’un beau concassage de phrases.

Comment décidez-vous de la composition d’un numéro ? Suivez-vous l’actualité ou s’agit-il au contraire pour vous de défendre une vision de votre pratique détachée des contingences du marché éditorial ? Pouvez-vous nous présenter un numéro qui vous tient particulièrement à cœur ?

Détachés des contingences du marché éditorial, il a fallu l’être sacrément : inutile de dire qu’on n’a pas vendu une seule affiche ! C’est vrai que ce projet cumule les paradoxes à plaisir. Une affiche est censée s’adresser à tous, mais la quantité de texte des nôtres les rend quasi illisibles. Chacune fait plus de 10.000 signes, soit cinq fois plus que les affiches de Lutte ouvrière, pourtant bavardes ! Le feuilleton est lui aussi considéré comme « populaire », mais allez suivre une histoire à un mois de distance en essayant de retrouver l’affiche au hasard des rues du 20e arrondissement… Ajoutez à ça que le premier confinement a commencé au deuxième numéro, et tout était réuni pour qu’on n’ait aucun lecteur. De ce point de vue c’est un plein succès.

L’histoire développée a des liens avec l’actualité, mais elle est située délibérément en 2011 et loin de Paris : il y est question d’un éleveur mayennais et ses vaches électrosensibles, de ferrailleurs et d’une désorceleuse. On a commencé avec le scénario des trois premiers épisodes et un vague canevas de la suite, qui a évidemment pris une autre tournure avec les collages. L’épisode 9, en octobre 2020, a été particulièrement amusant à faire, puisqu’il s’agissait d’une affiche à entrée double, copiée-collée à quatre mains : le côté Marte raconte la descente de l’éleveur dans une caverne peuplée de rongeurs, tandis que le côté Loire évoque la sortie de cette même caverne effectuée par un commando de ferrailleurs. Comme les deux textes sur l’affiche, les récits se frôlent et se font écho tout en gardant leur autonomie.

À la création de sa revue Trafic, Serge Daney affirmait que tout revue consiste à faire revenir, à faire revoir ce qu’on n’aurait peut-être pas aperçu sans elle. Que cherchez-vous à faire revenir dans votre revue qui aurait peut-être été mal vu sans elle ?

La condition d’éleveur bovin en Mayenne au début du XXIe siècle. Au salon de la revue, pas une autre publication n’en fait état.

Est-ce qu’enfin créer et animer une revue aujourd’hui, dans un contexte économique complexe pour la diffusion, n’est-ce pas finalement affirmer un geste politique ? Une manière de résistance ?

Si on considère que le jeu est une résistance à l’ordre économique dominant, en ce sens qu’il soustrait de nombreuses heures à la productivité pour un résultat parfaitement inutile, alors oui. Mais on est d’accord que ce n’est pas avec ce genre de résistance que le capitalisme va s’écrouler.

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