Hubert-Félix Thiéfaine, L’entretien

Le 18ème (si l’on inclut l’album en duo avec Paul Personne) album studio d’Hubert-Félix Thiéfaine, Géographie du vide, sort aujourd’hui, vendredi 8 octobre. L’occasion pour Jean-Pierre Cescosse d’un grand entretien avec le chanteur, dont la singularité flamboyante secoue la chanson francophone depuis plus de 40 ans.

Hubert-Félix Thiéfaine, si je vous dis qu’on pourrait placer en épigraphe de votre dernier album comme de l’ensemble de votre discographie, ces phrases détournées de La solitude de Léo Ferré : « L’inespoir est une forme supérieure de la critique. Pour le moment, nous l’appellerons bonheur », cela vous semble-t-il pertinent, avec toutes les pincettes requises pour le mot « bonheur » ? 

L’inespoir est selon moi une attitude à adopter face à ce vide ambiant que je mentionne dans mon dernier album. Je le définis comme un no man’s land entre l’espoir et le désespoir. C’est une zone de confort en quelque sorte, équidistante des désillusions que provoque souvent l’espoir déçu et de la détresse propre au désespoir. D’une certaine manière, cette définition le rapproche de l’ataraxie, ce concept propre à certains philosophes grecs et latins qui peut lui-même se rapprocher du bonheur si l’on prend comme vous dites certaines pincettes…

Un texte sans musique peut-il avoir pour vous le même impact émotionnel qu’une chanson ? La musique est-elle la béquille du texte ? Établissez-vous une hiérarchie entre les deux ?

Sans aucun doute. Seulement, en ce qui me concerne je me définis avant tout comme un chanteur, et non comme un poète. J’aime écrire, cela va de soi, mais ce que j’aime par-dessus tout c’est faire chanter les mots. Je suis quelqu’un de l’oralité, j’aime ressentir les mots dans ma bouche et en caresser les voyelles, comme je l’écris d’ailleurs dans la chanson « Combien de jours encore ». À l’origine, je voulais être chanteur, et si j’ai commencé à écrire, c’est pour pouvoir chanter les chansons que j’avais envie d’entendre. Peut-être que si elles avaient existé, je me serais contenté de les reprendre (rire) ! Pour répondre à votre autre question, il ne peut pas y avoir de hiérarchie ici, car ce qu’on recherche avant tout c’est la symbiose entre le texte et la musique plutôt que la subordination. Prenez une chanson comme « Prière pour Ba’al Azabab », la musique et le texte s’épousent mutuellement. Pour moi c’est l’exemple parfait de cette symbiose.

Avez-vous déjà été tenté de vous débarrasser des mots, de composer des instrumentaux ?

Je ne me considère pas comme un grand musicien et encore moins comme un grand compositeur, même si j’ai écrit un certain nombre de mélodies dont je reste très fier. Mais depuis quelques années déjà, ça ne me suffit plus… et c’est la raison pour laquelle j’aime faire appel à des compositeurs qui ont cette capacité à me surprendre. Je pense entre autres à JP Nataf ou à mon fils Lucas qui a composé 3 titres sur Géographie du vide, et qui m’éclatent avec des idées que je n’aurais jamais eues.

Hubert-Félix Thiéfaine © Yann Orhan

Alors qu’il vous arrive de confier les musiques à d’autres compositeurs, à ma connaissance votre répertoire ne comporte qu’un seul texte qui n’est pas de vous. Il est signé Boris Bergman et en anglais. Pourriez-vous chanter les textes de quelqu’un d’autre, mort ou vivant ?

J’ai chanté « La solitude » de Ferré sur scène en 1995, « Nuits et brouillard » de Ferrat, « Tranche de vie » de Béranger, « Redoutable » en duo avec Véronique Sanson ou encore « La nuit je mens » de Bashung plus récemment (en 2019)… Je n’ai pas de problème à reprendre les textes d’un autre, du moment que l’univers de la chanson n’est pas trop éloigné du mien.

Votre manière d’écrire me semble unique dans ce qu’il est convenu d’appeler le paysage de la chanson française. Vous avez écrit certains textes-fleuves, L’agence des amants de Madame Müller, So sprach Winnie l’ourson, Simple exercice de provocation avec 33 fois le mot coupable, Les ombres du soir, qui excèdent de beaucoup le format traditionnel de la chanson. Vous recourez à des termes techniques, des références mythologiques, scientifiques, littéraires, historiques et philosophiques, des mots étrangers, ou appartenant à des langues mortes, des néologismes, des mots-mutants, hybrides etc. Au-delà de ces traits qui vous sont propres, vous reconnaissez vous certaines filiations parmi les avant-gardes officielles du siècle dernier, Dada, surréalisme, lettrisme, etc. ?

Je ne peux pas dire que j’appartiens à un courant, ou alors je suis à la confluence de plusieurs d’entre eux. On m’a qualifié de surréaliste, de romantique, de naïf (au sens de l’art naïf), de « chanteur de science-fiction »… La vérité, c’est que lorsque j’écris, j’aime avoir une vision à 360 degrés. Je veux dire par là que tout est susceptible de me servir de matériau pour construire une chanson. D’une certaine manière, je fonctionne comme le Facteur Cheval, je construis mes chansons comme lui son palais idéal, en prenant des petits bouts de tout ce que j’aime, de tout ce que je trouve beau et en m’assurant que l’ensemble reste cohérent. Si un mot en latin, en anglais ou en verlan me plait, je ne vais pas m’interdire de l’utiliser. Idem avec des références picturales ou des termes techniques. Citer un peintre, c’est déjà créer un paysage… Pas étonnant dès lors qu’on retrouve un peu de science-fiction, un peu de romantisme ou un peu de surréalisme dans mes chansons !

Que vous inspire cette réflexion de Nietzsche dans Humain,  trop humain : « À lutter contre la bêtise, les plus justes et les plus doux des hommes finissent par devenir brutaux. Ils sont peut-être ainsi sur la bonne voie, pour ce qui est de se défendre ; car au front stupide, l’argument qui revient de plein droit est le poing brandi. Mais comme leur caractère, on l’a vu, est juste et doux, ce moyen de légitime défense leur fait plus de mal qu’ils n’en infligent. »

Je suis affligé par la médiocrité ambiante, la vulgarité de certaines émissions par exemple  ou l’anonymat sur internet, ça me tue ! Mais je ne vais pas chercher à me battre contre la folie des autres ou contre la bêtise. Je ne suis ni moralisateur, ni militant. Nietzsche encourage aussi les hommes à s’élever. Personnellement, c’est quelque chose dont j’ai besoin et qui m’inspire. Je n’ai rien contre le divertissement dès lors qu’il n’est pas synonyme d’abrutissement. On peut se divertir en regardant un beau film, en lisant un grand roman ou en écoutant certaines musiques. Et je ne crois pas que ce soit une question de culture ou d’éducation, mais plutôt de sensibilité. Libre à chacun d’être sensible à la beauté et de chercher à s’élever. Mais je n’irai pas me battre pour ça. Je préfère préserver ma solitude.

On sent dans plusieurs de vos chansons (par exemple 22 Mai et 113ème cigarette sans dormir) un désenchantement profond voire sarcastique envers tout messianisme « révolutionnaire », un scepticisme, pour le moins, devant la béatitude militante et les grand-messes pour masses. Me trompé-je ?

Je suis un esprit libre et j’invite tout le monde à l’être. Je me méfie du militantisme, même quand la cause est belle… Ça commence souvent debout, le poing brandi, mais ça se termine presque tout le temps assis, à écouter les leaders, le jugement suspendu et l’esprit critique émoussé… Quand on me demande si je suis un artiste engagé, j’ai toujours du mal à répondre. D’une certaine manière je le suis, au sens où j’ai des convictions, mais je refuse de me faire porte-parole d’une quelconque idéologie. Là encore, libre à chacun de prendre ses responsabilités et de se forger son opinion.

Avez-vous été sensible à la musique électronique des années soixante-dix, Tangerine Dream, Klaus Schulze, Kraftwerk etc. ?

Absolument ! Tangerine Dream, ça a été une grosse claque pour moi à l’époque. Et d’une certaine manière d’ailleurs, il y a dans Géographie du vide des sonorités qui me rappellent cette période. Peut-être plus progressif qu’électronique, mais quand Lucas m’a envoyé « L’idiot qu’on a toujours été » par exemple, j’ai immédiatement aimé cette fresque musicale, avec ce relief et ces variations qui me faisaient penser à Soft Machine.

Que vous inspire le nom de John Lydon ?

Des acouphènes (rire) ! Non je déconne, j’ai adoré Sex Pistols.

Vous est-il déjà arrivé, sur scène, de ressentir un sentiment de malentendu ou d’imposture, bref, de vous y sentir comme un chien dans un cimetière le 14 juillet ?

Une seule fois. Dans les années 70. À l’époque j’étais accompagné du groupe Machin et on avait été programmé dans un festival de rock, entre Bijou et Mama Béa qui étaient à leur apogée. Nous, en comparaison, on sonnait tout petit et un peu folk, et les cannettes ont commencé à pleuvoir. Le programmateur m’avait dit que ça allait être super… j’ai fini le concert dans une ambulance (rire) ! Depuis, je n’ai jamais revécu ça. Sur la tournée précédente (40 ans de chansons sur scène), on a eu un peu peur sur un festival car on était programmé au milieu de plusieurs groupes de rap. Au final, le public est venu nombreux et il était ravi : cela faisait 3 jours que le festival avait commencé et on était le premier groupe à jouer avec de vrais instruments !

Avez-vous le sentiment d’avoir progressé dans votre art, et sur quels points ? Ou la notion de « progrès » vous paraît-elle inopérante dans ce domaine ?

Je ne crois pas que la notion de progrès ait beaucoup de sens dans l’art, mais en revanche il est vrai qu’on s’améliore dans la technique. En vieillissant ma façon d’écrire a évolué, mon style a changé, il est peut-être plus épuré, plus proche de la ligne claire comme disent les bédéphiles, davantage dans le symbolisme d’une certaine façon… Musicalement aussi, je cherche à explorer de nouveaux horizons, à me dépayser. À la base je viens du blues et du grégorien (rire), c’est ma culture et j’adore ça, mais en termes de chant par exemple c’est un peu monocorde. Sur les deux derniers albums, j’ai essayé d’emmener ma voix ailleurs, de chanter davantage. J’aime faire de nouvelles expériences, mais sans pour autant renier mes origines.

Daniel Cordier et Lou Reed, de ces deux personnages de l’histoire récente,  lequel vous semble incarner le plus justement la notion de subversion ?  Celle-ci a-t-elle un sens pour vous hors la subversion « spectaculaire », le ciblage marketing ? Vous considérez-vous vous-même comme quelqu’un de subversif et à quel titre ? 

Je ne sais pas si je suis subversif… on ne peut pas être artiste sans être un minimum provocateur. L’art, c’est justement bouleverser les codes, chercher à surprendre, à innover. Sans cela, il n’y a pas de création. J’ai horreur de ces chanteurs qui donnent l’impression d’avoir écrit 40 fois la même chanson. Si c’est pour s’autoplagier continûment, alors autant arrêter de faire ce job. On cesse d’être un créateur et ça devient du clonage ! Maintenant, il faut aussi rester cohérent avec soi-même, ne pas chercher la provocation gratuite. La provocation doit toujours être au service de quelque chose. C’est lorsqu’elle est au service d’elle-même qu’elle devient pernicieuse.

Êtes-vous soucieux de votre image ? L’avez-vous travaillée ? Vous a-t-on incité à le faire ?

Être artiste c’est également une question d’image, de posture, d’attitude… maintenant c’est mieux de se créer sa propre image, celle qui vous convient, plutôt que de chercher à endosser celle d’un autre. Par le passé, il y a eu des personnes, de nos jours on dirait des conseillers artistiques, qui m’ont dit « tu devrais faire ci » ou bien « tu devrais te comporter comme ça »… Je crois que si je les avais écoutés à l’époque vous ne seriez pas en train de m’interviewer aujourd’hui (rire) !

Hubert-Félix Thiéfaine © Yann Orhan

Dans quelle mesure vous semble-t-il possible d’échapper à une stratégie  de  storytelling lorsqu’on exerce une activité artistique à destination d’un large public ? Est-ce compatible avec une forme de sincérité, si tant est que ce mot galvaudé soit applicable à qui ou quoi que ce soit ?

Qu’est-ce qu’être sincère quand on est artiste ? C’est déjà être fidèle à soi-même je pense, c’est-à-dire à ses aspirations. Ne pas chercher à plaire à tout prix. Faire ce qu’on a envie de faire. Point final. Et tant pis si ça déplait à certains ! À titre d’exemple, je sais que certaines personnes de mon public se sont dites « trahies » par un titre comme « Du soleil dans ma rue ». Comme quoi ce n’était pas du Thiéfaine, que c’était trop joyeux… Au passage ils n’ont sans doute rien compris à la chanson, mais passons… Moi personnellement, j’adore ce titre, et la véritable trahison aurait été de ne pas le mettre sur le disque. C’est quand on commence à faire des compromis pour chercher à plaire aux autres qu’on cesse d’être artiste. Pas quand on prend des risques.

Quelle statue déboulonner ? Quel nouveau leurre épouser ?

Je crois que l’humanité est suffisamment créative dans le domaine du désastre. Ce n’est pas la peine de lui donner des idées (rire).

Hubert-Félix Thiéfaine, Géographie du vide, Columbia/Sony Music, sortie le 8 octobre.

Merci à Hugo Thiéfaine (Lilith Edition-Lorelei Production) et  Florent Salvarelli (Columbia/Sony).

Hubert-Félix Thiéfaine sera en tournée Unplugged du 9/1/2022 au 21/5/2022 et Replugged du 3/3/2023 au 14/4/2023.