Lectures transversales 21 : José Saramago, Le Voyage de l’éléphant

© Julien de Kerviler

« De bressanone au défilé de brenner la distance est si courte que la caravane n’aura sûrement pas le temps de s’éparpiller. Ni le temps ni la distance nécessaires. Ce qui signifie que nous nous heurterons de nouveau au même défi moral qu’auparavant, celui du col d’isarco, à savoir, nous faudra-t-il avancer de conserve ou séparément. La seule pensée que la longue caravane pourrait se voir, tout entière, depuis les cuirassiers à sa tête jusqu’à ceux qui ferment le cortège, comme coincée entre les parois du défilé et sous la menace des avalanches de neige ou des éboulements de rochers, est effrayante. Probablement vaudra-t-il mieux laisser la solution du problème entre les mains de dieu, qu’il décide, lui. Nous avancerons, avancerons, et nous verrons bien. Malgré tout, cette préoccupation, aussi compréhensible soit-elle, ne doit pas nous en faire oublier une autre. Les connaisseurs disent que le col de brenner est dix fois plus dangereux que celui d’isarco, d’autres disent vingt fois plus, et que tous les ans il fait des victimes, ensevelies sous les avalanches ou écrasées par les pierres qui roulent du haut de la montagne, encore qu’au début de leur écoulement elles ne semblent pas être porteuses de ce funeste destin. Plaise au ciel que vienne le temps où la construction de viaducs reliant les hauteurs les unes aux autres éliminera les cols profonds dans lesquels, bien qu’encore vivants, nous avançons déjà à moitié enterrés. Le côté intéressant de cette histoire c’est que ceux qui doivent emprunter ces cols le font presque toujours avec une sorte de résignation fataliste qui, si elle n’évite pas la peur qui assaille le corps, semble au moins laisser l’âme intacte, sereine, comme une lumière ferme qu’aucun ouragan ne sera en mesure d’éteindre. On raconte beaucoup de choses qui ne sont pas toutes véridiques, mais l’être humain est ainsi fait qu’il est tout aussi capable de croire que les poils d’éléphant, après un processus de macération, font repousser les cheveux, que d’imaginer qu’il porte en lui une lumière unique qui le conduira sur les chemins de la vie, y compris dans les défilés. De toute façon, disait le sage ermite des alpes, il nous faudra tous mourir un jour. »

José Saramago, Le Voyage de l’éléphant (2008), traduit du portugais par Geneviève Leibrich, Éditions Points, « Grands romans », 2009, pp. 200-201.

© Julien de Kerviler