Lectures transversales 17: J. M. Coetzee, « Le chien » (L’Abattoir de verre)

© Julien de Kerviler

« “C’est un bon chien, dit la femme. Un chien de garde. »

Elle comprend qu’il n’y aura pas de présentation, pas de familiarisation avec le chien de garde ; parce qu’il sied à cette femme de la traiter en ennemie, elle continuera de la traiter en ennemie.

« Chaque fois que je passe devant votre maison, votre chien se met en fureur, dit-elle. Je ne doute pas qu’il me déteste par devoir, mais je suis choquée par cette haine envers moi, choquée et terrifiée. Chaque passage devant votre maison est une épreuve humiliante. C’est humiliant d’être terrifiée de la sorte. D’être incapable d’y résister. D’être incapable de mettre fin à la peur. »

Le couple la regarde durement.

« Il s’agit d’une voie publique, dit-elle. J’ai le droit de ne pas être terrifiée, ni humiliée, sur la voie publique. Il est en votre pouvoir de rectifier les choses.

— C’est notre rue, dit la femme. Nous ne vous avons pas invitée à passer par ici. Vous pouvez prendre une autre rue. »

L’homme parle pour la première fois :

« Qui êtes-vous ? De quel droit venez-vous nous dire comment nous devons nous conduire ? »

Elle est sur le point de lui répondre, mais cela ne l’intéresse pas.

« Allez-vous-en, lâche-t-il. Allez, allez, allez ! »

Son gilet de laine est effiloché ; comme il agite la main pour la congédier, le poignet trempe dans le bol de café. Elle songe à le lui faire remarquer, mais ne le fait pas. Sans un mot, elle bat en retraite. La porte se referme derrière elle.

Le chien se jette contre le grillage. Un jour, dit le chien, ce grillage va céder. Un jour, dit le chien, je te mettrai en pièces.

Aussi calmement qu’elle le peut, tremblante malgré tout, sentant des vagues de peur s’évaporer dans l’air, elle fait face au chien et lui parle avec ses mots d’humain.

« Va au diable ! » lance-t-elle.

Puis elle grimpe sur sa bicyclette et remonte la pente. »

 

J.M. Coetzee, « Le chien » in L’Abattoir de verre (2017), Éditions du Seuil, coll. Cadre vert, traduit de l’anglais (Afrique du Sud) par Georges Lory, 2018, pp. 14-16.

© Julien de Kerviler