Les barricades

Le premier texte sur la Commune de Paris, je l’ai lu dans l’encyclopédie politique dont les gros volumes occupaient une place importante dans notre bibliothèque. Il y avait en noir et blanc une illustration d’ouvriers derrière les barricades dans les quartiers de Paris, que je regardais longuement. Celle-ci me fascinait et nourrissait mon imagination débordante sur cette période historique de la révolution qui allait changer l’image de la France. Le terme barricade allait garder pour moi sa résonance intime durant toute la période sanglante de notre révolution. J’étais loin d’imaginer que je me retrancherais un jour derrière un barrage de gravats, de meubles et de pneus brûlés, lorsque l’armée syrienne envahirait les quartiers de Deraa, soutenue par des forces de sécurité, et plus tard par le Hezbollah libanais. C’est de Deraa qu’avait démarré la révolution contre de longues années de répression sauvage des libertés, de corruption politique et économique ravageuse, et de fabrication de l’ignorance parmi des générations successives de Syriens. Des gens venus de toutes les petites villes du sud de la Syrie érigèrent des barrages pour entraver le passage des chars et blindés. Ces petites barricades ne purent résister aux assauts du régime. La ville fut occupée, devint une zone militaire, et le forces de l’ordre y commirent un massacre contre les manifestants pacifiquement rassemblés devant la mosquée Al-Omari.

La photo en noir et blanc des barricades m’est revenue à l’esprit à Alep, lorsque les milices de l’Etat islamique passèrent à l’attaque. Près du quartier Suleiman al-Halabi, des soldats de l’armée libre érigèrent des barricades afin de se protéger contre les assaillants de l’organisation terroriste. J’avais photographié leur groupe encerclé par l’armée loyaliste d’un côté, et par Daech de l’autre. Pendant que j’ajustais mes prises de vue, c’était l’image des révoltes dans les quartiers parisiens que je revoyais. Notre bibliothèque dans la Ghouta de Damas fut incendiée, et l’encyclopédie politique où se trouvait l’illustration de la Commune disparut. Derrière mon appareil je regardai notre maison détruite et les restes de la bibliothèque que mon père, puis moi, avions constituée livre après livre, et j’appuyai sur le déclencheur.

Après la chute d’Alep, je me suis réfugié à Beyrouth. Là-bas, quatre ans plus tard, je me retrouvai à nouveau parmi des pneus brûlés et des conteneurs d’ordures : les manifestants du 17 octobre avaient coupé les accès au Parlement, pour faire face aux violentes ripostes des forces de sécurité et des groupes d’Amal et du Hezbollah. Les habitants de la ville avaient incendié le mobilier urbain qu’ils avaient à leur portée pour protester contre l’effondrement du pays. En face du Parlement aux alentours duquel les échauffourées avaient lieu, s’élevaient les minarets de la mosquée Al-Omari, érigée sur le même modèle architectural que celle de Deraa. Les révolutions du 18 mars 2011 en Syrie et du 17 octobre 2019 au Liban s’emmêlaient dans les finalités et la géographie. A chaque fois que me trouvais derrière une barricade, de Deraa au sud à Alep puis Beyrouth au nord, j’étais convaincu que la révolution nous mènerait un jour sur le chemin de la liberté, la justice et la dignité. Mais je ne comprenais pas comment les États qui nous avaient inspiré la liberté et la justice pouvaient rester spectateurs devant les barricades que nous avions érigées au nom des mêmes valeurs.

mars 2021