Anna Wiener : Internet, « une économie de surveillance » (L’étrange vallée)

En 2013, lassée par son expérience dans le milieu de l’édition new-yorkaise, Anna Wiener quitte la côte Est pour la Silicon Valley et ses promesses de réussite en lien avec la bulle Internet. Facebook vient d’entrer en bourse avec une valorisation de cent milliards de dollars, bientôt suivi par Apple. Les nouvelles technologies ont le vent en poupe et ouvrent des perspectives exaltantes pour les jeunes patrons californiens et leurs employés. L’Étrange vallée est le récit d’une plongée au cœur du monde de la tech, une forme d’Illusions perdues 2.0 par Anna Wiener que Rebecca Solnit désigne comme « la Joan Didion de la Silicon Valley ». Et on est bien loin de l’image d’Epinal.

© Christine Marcandier

« Joan Didion de la Silicon Valley » : L’épithète pourrait sembler exagérée pourtant le travail de Wiener est bien l’héritier de l’œuvre magistrale de Joan Didion, de sa manière de croquer l’Amérique par un angle qui en est le récit en miniature et le révélateur. Raconter L’Étrange vallée de l’intérieur, à la première personne, depuis le point de vue double d’une journaliste ici employée dans une start-up, revient à saisir un moment de bascule dans l’histoire d’un pays : les jeunes gens de l’historique côte Est délaissent les jobs à haut capital symbolique mais sous-payés, dans l’édition ou les agences littéraires, pour les promesses d’une vie saine, au soleil, et l’enrichissement quasi immédiat dans les startups de la côte Ouest et de sa Silicon Valley. En ce sens Anna Wiener incarne ce mouvement de bascule d’une côte à l’autre. Elle a étudié les lettres, a rêvé de percer dans l’édition, s’est lassée d’attendre de gagner correctement sa vie pour se loger et vivre décemment à New York. Elle part, séduite non seulement par le californian lifestyle, mais aussi par les promesses de cette nouvelle conquête de l’ouest, celles de « changer le monde », de connecter les gens, de leur faciliter la vie — une forme d’utopie qui n’est plus le flower power des années 70 mais bien un village global, permis par la technologie. Elle abandonne donc l’édition traditionnelle et le livre papier pour travailler à une appli d’e-lecture sur abonnement. Adieu le vintage écolo de Brooklyn, à elle l’open space dans la Bay Area, après une série d’entretiens d’embauche « à la fois déroutants et informels », donnant lieu, dans le livre, à quelques scènes d’anthologie.

Bien sûr, en 2013, l’écosystème technologique est déjà un système contradictoire, à l’image de ce « réseau social que tout le monde détestait mais dont personne ne pouvait se passer », auquel toutes et tous se connectent pour « se sentir proches de célébrités et de parfaits inconnus qu’ils haïraient dans la vraie vie ». Mais les « licornes » fascinent encore, ces startups adulées des investisseurs et valorisées en bourse qui promettent un argent rapide et facile et une célébrité à l’avenant. Si tout le monde considère que cette bulle, technologique comme financière, ne peut qu’éclater, les applications, les réseaux sociaux, les sites s’immiscent inexorablement et définitivement dans la trame de nos quotidiens. Anna Wiener va d’ailleurs rapidement déchanter : si son job consiste à conseiller des titres pour l’application d’e-books et à faire un peu de travail éditorial (corrections, relectures), la jeune femme s’aperçoit très vite qu’elle fait principalement du secrétariat et que les trois fondateurs se moquent éperdument des livres proposés. L’e-lecture répond d’abord au besoin d’illimité des millenials, elle colle à une « ère de l’abonnement », à cette mutation dans les besoins — peu importe la possession physique du livre ou même sa lecture, c’est le sentiment d’un accès à tout qui prévaut. Le phénomène a déjà emporté la musique, les films, la télé, les jeux vidéo, les transports etc., le livre est seulement le suivant sur une liste. Et comme pour un « superstore en ligne » au nom de forêt ou de femme guerrière, le livre n’est qu’un produit d’appel. Le choc est rude : « je ne connaissais pas la rhétorique des startups sur l’art d’expérimenter et de « s’emparer » des choses. Je n’étais pas encore familière de cette injonction célèbre du monde de la tech : Demandez pardon, plutôt que la permission ».

Le monde mute au rythme des nouvelles applications, très vite : la Californie devient « un cauchemar de capitalisme avancé » : les loyers montent en flèche, les galeries d’art et salles de concert ferment, la langue elle-même évolue (on ne dit pas « mille » mais « k »). Puisque son travail dans l’e-édition est un leurre, Wiener se résout à entrer dans le cœur du système et elle passe des entretiens pour entrer dans une startup d’analyses de données, bien partie pour être la prochaine licorne. Et l’offre a de quoi séduire : assurance médicale et dentaire, énorme salaire et prime. Anna Wiener débarque, elle ne sait pas qu’il lui faudrait négocier sa participation au capital de la startup et elle ne se pose aucune question sur les à-côtés (anti)démocratiques et éthiques de son activité. À elle le « nouveau rêve américain » et la « ruée vers l’or » 2.0. Big data et cloud sont la nouvelle frontière à dépasser.

Laissons aux lecteurs le plaisir de découvrir le récit de cette immersion au cœur du capitalisme de surveillance, le cynisme et le libertarisme comme armes de guerre, les méthodes pour étouffer les scandales qui commencent à se faire jour — machisme, pratiques antidémocratiques, viols de la vie privée, aspiration et exploitation des moindres données personnelles. L’utopie d’une communauté mondiale épaulée par le net a fait long feu, désormais règne un capitalisme agressif faisant son lit d’une absence totale de règlementation du secteur. Sous l’apparente bonhomie de bureaux ouverts, avec repas livrés et appareils pour faire du sport, une vie dédiée au travail, sur place, la surveillance de tous par tous. Et cette volonté de transparence vaut pour Internet, mise à plat de toute vie privée et intime, permettant de prédire les comportements des utilisateurs, en fonction des data collectées et analysées. À l’époque, tout se pratique de la manière le plus discrète possible, « mieux valaient que les gens ignorent ce que les entreprises des big data savaient sur eux ». Il s’agit de ce que l’on commence à appeler le « Mode Dieu » (God Mode) : ainsi les applis de covoiturage permettent de tracer les déplacements des célébrités et des politiques et les huiles historiques du fameux « réseau social honni de tous » ont accès aux mots de passe et aux échanges privés des utilisateurs.

Le livre d’Anna Wiener s’offre ainsi comme un état des lieux de ce qu’est véritablement la Silicon Valley, depuis ses coulisses, et comme une observation quasi ethnologique de San Francisco, de ses mutations urbaines et culturelles. Le tout est mené avec une ironie qui fait de L’Étrange vallée le roman d’éducation 2.0 d’une jeune femme qui perd ses habitudes et ses peurs, change de langage, de mode de vie et de manière de s’habiller pour mieux adopter les codes nouveaux qu’elle découvre et tenter de se fondre dans le monde merveilleux de la transparence avant de voir ses yeux se déciller. Elle parle licornes, God Mode, observe les slogans qui s’assoient sur toute structure grammaticale, symptôme d’une liberté prise sur toute contrainte. Seule compte l’efficacité du message. Désormais on « co-exécute » et « met à niveau », le jargon Internet se veut vocabulaire, syntaxe et langue, un « jargon business truffé de métaphores sportives et guerrières, et gorgé de sa propre suffisance ».

Le projet de ces nouveaux tycoons est simple : « la croissance à n’importe quel prix. Voir grand. Disrupter pour mieux régner », soit « redéfinir les contours de l’humanité » et s’arroger droits et pouvoir sur cette humanité, dépendante des services que lui offrent les nouvelles technologies. Tout semble plus ou moins gratuit, tout est vendu au prix fort : nos usages et comportements livrés pour des usages commerciaux et politiques (contrôle et manipulation), ce que Shoshana Zuboff, dans un essai récent, nomme L’Âge du capitalisme de surveillance et Anna Wiener une « économie de la surveillance ». C’est pour ne pas participer à cette mise sous coupe de nos libertés que la jeune femme a renoncé à son salaire mirobolant, à cet univers de faux semblants, qu’elle est sortie de sa « bulle » Internet pour (d)écrire ce véritable « système » et nous le donner à voir dans sa brutalité maquillée en utopie de la liberté et du choix.

Anna Wiener, L’Étrange vallée (Uncanny Valley, 2021), traduit de l’anglais (USA) par Nathalie Perrony, éditions Globe, février 2021, 316 p., 22 €