Catherine Barreau : rebelle, culottée, étonnante (La Confiture de morts)

Catherine Barreau, La Confiture de morts (détail couverture)

Voici un roman que l’on n’attendait pas et qui vient de remporter le Prix Rossel de littérature. Il nous vient de l’Ardenne belge et profonde via l’éditeur Weyrich à Longlier. Il est tout de paradoxe. C’est qu’il nous parle de mort violente à chaque tournant (la confiture du titre est faite des fruits qui viennent sur les arbres du cimetière) alors que, via la jeune Véra, son héroïne, il s’avère puissamment tonique. C’est également  qu’il nous plonge dans un hameau à l’ancienne en surplomb de la Semois, où Véra a passé son enfance et d’où son père provient, tout en nous faisant partager un roman d’apprentissage qui se rattache à Namur et à son lycée catholique Bon Secours, où l’héroïne se comporte en parfaite rebelle aussi bien qu’elle se lie par ailleurs avec  une famille de migrants de langue albanaise, puis  avec un doctorant danois et écologiste qu’elle prend pour compagnon.

On s’attendrait donc à partager un sacré micmac, tout cela se mélangeant. Et puis non… Car le roman de Catherine Barreau est plutôt bien structuré en même temps qu’il défend une modernité intelligente : Véra lit Faulkner à 15 ans au milieu de lycéennes attardées. Toute l’action se partage donc entre deux pôles en parfait contraste. D’un côté, la ville de Namur au pied de sa citadelle ; de l’autre, le village de Mortepire qui s‘est vidé de ses habitants (ils ne sont plus que quatre). Avocat et membre de la Ligue des Droits de l’homme, Renaud passe d’un site à l’autre. Il est  le second d’une fratrie de quatre garçons en voie de disparition. Il est celui qui s’est porté à la « frontière » (via université et barreau), a épousé une Portugaise qui meurt bientôt d’un cancer, et il succombe lui-même vingt ans plus tard à une rupture d’anévrisme.

Et puis, à l’occasion de ce décès,  se produit cette chose énorme dont Véra se rend coupable alors qu’elle atteint la fin de son lycée et veut à tout prix échapper à la tutelle officielle de Claire, sa tante mal aimée qui réside avec Lucie à Mortepire. C’est pourquoi elle a l’idée folle de cacher le cadavre du père aimé dans le réfrigérateur !!! Mais la voilà découverte et bonne pour un long séjour en hôpital psychiatrique. Avant cet épisode funèbre et sanitaire, il y eut l’arrivée des Hoxha, Slaves s’ils en sont, dans le voisinage de la fille et du père. Or, à nouveau avec cette famille, une fratrie et une fratrie de quatre. Beau parallélisme, on en conviendra. Véra partage chaque soir la « tava », plat national des migrants ; elle partagerait bien tout autan quelques baisers avec un des fils, mais Gjin est trop coureur et rien n’aura lieu.

Il est donc temps pour Véra de passer à une formation du supérieur et ce sera l’agronomie à Gembloux. Véra s’y lie  d’emblée à Mads, un assistant danois écologiste qui devient son amant et fera sans doute un mari fort plaisant pour la jeune anarchiste.

Mais le climax du récit a eu lieu bien auparavant tout en étant révélé à Véra et aux lecteurs que sur le tard à travers certains carnet vert. Il se verra marqué par la graphie utilisée, soit une italique qui reproduit la dictée qu’imposa Alain mourant à son frère n° 2, le lettré Renaud. La dictée d’Alain fera six passages qui auront droit à cette graphie (faits de 8, 8, 6, 4, 3 et 8 pages), passages séparés au rythme de la lecture de Véra, les 3 pages ultimes empruntant à l’écriture manuelle de Claire alors que Renaud a quitté la scène et qu’Alain rend l’âme. Deux faits érotiques et violents scandent cette confession. C’est d’abord l’aveu qu’Alain fait du crime qu’il a commis par une manière de jalousie ; c’est ensuite le service extraordinaire et tout sexuel que rend Renaud au couple Alain-Claire sans doute en vain. Dans le premier cas, l’étudiant avait ramené à Mortepire une compagne d’études ; ouvrier mineur, Alain les apercevait de l’extérieur faisant l’amour jusqu’à plus soif ; ce qu’il ne put supporter et le poussa à l’assassinat à la barre de fer. Au second cas correspond le presque dernier souffle d’Alain qui a demandé à son cadet de le branler et de répandre la semence dans le vagin de sa femme…qui prendra note ensuite !

Violence et mort, cruauté et crudité, comme on peut voir. Mais également le parler bas du long soliloque testamentaire avec quelques injections dialectales dans la bouche du discoureur. Et cela sonne comme un plaidoyer pour que se poursuive la vie pauvre et villageoise au gré d’une reproduction problématique et pour le moins burlesque. C’est trop tard pour Véra qui s’émancipera du funeste héritage et ira vivre à Genève ou à Bruxelles avec son compagnon. Bien trop tard également pour Claire qui va mal et pour sa fille Lucie, la nymphe de Mortepire et la gardienne du carnet vert. Elle n’a plus nulle part où aller.

Alors que Mads dort auprès d’elle et la presse de faire un choix de vie, Véra pense : « Les écailles de schiste sont tombées, ma peau est rose, lisse et nouvelle ; une force d’embryon circule en moi ; je peux inventer. » (p. 325) Mais où sommes-nous en ce moment-là ? À Namur ou à Mortepire ? Le schiste est de Mortepire mais le train se prendra à Namur.

Catherine Barreau, La Confiture de morts, Longlier (Belgique), éd. Weyrich, « Plumes du coq », février 2020, 330 p., 16 €
Le livre a remporté le Prix Rossel de littérature 2020 le 10 décembre 2020