La nature comme obsession artistique : explorer le monde floral

Ned Seidler, A map of dispersion of flowers around the earth, © National Geographic 1968

Si la liberté en ces temps sombres et confinés ne résidait plus que dans l’observation de la nature et la lecture, alors la colossale étude esthétique sur les fleurs,  que publie Phaidon, Explorer le monde floral, tomberait à pic.

Œuvres d’art emblématiques, techniques ou objets surprenants issus de l’artisanat et de l’histoire splendidement reproduits, l’ouvrage qui s’ouvre sur une introduction d’Anna Pavord, journaliste de The Independant et grande spécialiste des jardins et des plantes, va faire date.

Dans le texte de la savante anglaise, on apprend que le premier herbier fût imprimé en 1530 ou que le mot “pétale” ne fit son apparition dans le langage qu’en 1592 quand le botaniste italien Fabio Colonna en fit usage dans son livre Phytobasanos. Mais en feuilletant les grandes pages épaisses de ce qu’une présentation paresseuse vous vendra comme un “beau livre”, se révèle la délicieuse possibilité de ne pas tomber dans les filets du savoir et de l’érudition-compilation classiquement associés à ce genre de parution. Les fleurs peintes, sculptées ou photographiées ici sont une entrée décisive dans l’éblouissante nature, une confrontation radicale avec son être. Leurs nuances et leurs formes se révèlent comme une invitation à penser depuis les sens. Van Gogh n’affirmait-il pas aristocratiquement (et à raison) : “Le tournesol est à moi” ? Léonard de Vinci n’est-il pas déjà au-delà de son propre désir d’observation scientifique quand il dessine les faces et les angles de fleurs, feuilles ou tiges au quinzième siècle ? Et qu’apportent les beautés bleues au pistil transparent de Max Ernst ? Un trou magique dans la toile. Regardez silencieusement les fleurs du surréaliste. Elles se superposent aux possibilités picturales abstraites, les écrasent de leur beauté.

La mise en pages est ainsi gorgée de couleurs qui délicieusement reprennent possession de l’espace, c’est-à-dire de l’univers. Ici une carte montrant la dispersion des fleurs dans le monde, publiée par la National Geographic en mai 68 (tiens donc !). L’empire floral est total et il a de tout temps fasciné les artistes. Ici, le peintre Niki Goulandris donne à un foulard Hermès sa forme géométrique puissante. Là, le photographe Grégory Crewdson convoque Lynch et Hitchcock dans son image sans titre exécutée entre 1998 et 2002. Mais que fait cette femme muettement accroupie dans son jardin-cuisine ? Fleur parmi les fleurs, quel corps est-elle en train d’enterrer ou de déterrer ? L’énigme est absolue.

Explorer le monde floral est un livre qui s’observe, se décrypte mais se lit aussi comme un poème et par là retourne cet humain désir de possession scientifique de la nature. Il suffira simplement de dire à voix basse le nom de certaines fleurs cachées derrière les titres des œuvres. Pois de senteur, amaryllis, auricule, myrte, bouton d’or, digitale pourpre, lupin du Texas, perce-neige…

Fleurs : Explorer le monde floral avec une introduction d’Anna Pavord, Éditions Phaidon, octobre 2020, 352 p., 49,95 €