Frédéric Pajak : Variations intranquilles (Manifeste incertain 9)

© Frédéric Pajak

Cela fait maintenant une douzaine de fois depuis septembre 2003 (pour une émission de Surpris par la nuit sur France Culture) qu’il m’arrive de rencontrer – ou de publier quelques lignes de “critique” au sujet de, ou plutôt avec – Frédéric Pajak. Mais – première rectification – il faudrait plutôt parler d’“accompagnement”, le soi-disant critique se voulant avant tout passeur, le lien avec son “sujet” se nourrissant d’un certain nombre d’affinités amicales (mâtinées de quelques désaccords), comme cela arrive entre personnes se connaissant, mais ne se fréquentant pas. Ce qui fait qu’à chaque nouvel essai, et au risque de se répéter, le projet est à peu près le même : souligner la pertinence de ce parcours si singulier de dessinateur comme d’écrivain – les deux étant intrinsèquement liés : “J’ai deux mains, une qui dessine et une qui écrit. Je ne pense plus rien faire sans les deux”. Et sans jamais laisser de côté l’éditeur des Cahiers dessinés et le catalyseur de Grand trouble.

1.

Tage © Frédéric Pajak

Reprenons nos premiers échanges. Comme il est aujourd’hui impossible de les réécouter (nous en étions encore au temps d’avant le podcast), il nous faut retranscrire certains passages, en introduction à cette brève traversée du Manifeste incertain dont le neuvième volume vient de sortir aux Éditions Noir sur Blanc, marquant ainsi la “fin de l’histoire”. Voici :

“– Je ne sais pas ce qu’est une image, je cherche à le savoir, notamment à savoir ce qu’est un dessin. Je suis incapable de mettre le dessin dans une définition – et encore moins l’image. Ça évolue, et devient toujours plus mystérieux. Très énigmatique. Je n’arrive pas à comprendre ce que c’est, et j’espère bien ne jamais comprendre. On ne possède pas le code – et de moins en moins. Le plaisir est souvent dans l’incompréhension. Plus on comprend, plus on définit, et plus on s’éloigne du secret des choses – L’image a un secret ? – Pour moi certainement. – La force du dessin, ça vient de quoi ? – Il y a d’abord le savoir-faire. Et l’inspiration. Je ne méprise pas le savoir-faire, il faut se débarrasser des préjugés, revenir à une forme d’apprentissage du dessin. Ce qui caractérise le dessin, c’est que ça ne passe pas par la réflexion, par l’analyse, alors que l’’écriture, oui.” (L’image, variations – diffusion le 22 septembre 2003). Dans un livre publié en 2007 chez Gallimard, Autoportrait, Pajak écrit p.103 : “Écrire n’est pas peindre, et pourtant il s’agit toujours d’apparition. Mais un visage pâle et hagard, pas plus qu’un œil mouillé devant la glace, ne se paie de mots.” Dans ce même livre, on trouvait déjà, p.107, un dessin représentant Fernando Pessoa.

L’œil du dessinateur © Frédéric Pajak

Au printemps 2015, à l’occasion de l’exposition Les Cahiers dessinés à la Halle St Pierre à Paris, nous avons pu reprendre nos échanges pour cette même chaîne de radio (c’était la sixième fois, sous le titre Portrait de Frédéric Pajak dans le miroir à trois facesLes Ateliers de la nuit, diffusion le 6 mai 2015). Tentons d’en faire un bref montage :

“– J’écris tout le temps, je lis tout le temps, je dessine un mois et demi par an, vers la fin du livre, mais un peu avant le dernier moment, donc pas dans l’urgence. Le texte est conscient, il y a beaucoup d’application, de réflexion, de concentration, de corrections. La force du dessin, c’est qu’il est en ligne directe avec l’inconscient : je ne réfléchis pas, je ne fais pas de crayonné. (…) Et puis, quand on dessine beaucoup, on dessine facilement, il y a un entrainement. Il n’y a rien d’intellectuel dans le dessin, il y a la distribution du noir et du blanc. (…) J’ai toujours dit : le jour où je m’ennuie, je me suicide. Aussi faut-il toujours être surpris. (…) Je souffre d’insomnie, j’étais déjà insomniaque dans le ventre de ma mère insomniaque, ça se transmet. Mais je ne suis pas un dépressif. La mélancolie, c’est un stimulant. Je suis insomniaque parce que je réfléchis tout le temps à mes livres, ça ne s’arrête pas – C’est la voix intérieure ? – Oui. Ce n’est pas un travail comme les autres de faire des livres, on met toute sa vie dedans. (…) Ces livres, c’est une sorte de panoplie des blessures.”

Blessures, le cinquième volume du Manifeste, paraîtra deux ans plus tard, mais au moment de cet entretien, tout était déjà là, notamment ces variations inlassables sur le thème de la solitude, associée en premier lieu à la mort du père : “– Mon père meurt d’un accident de voiture, tué par un chauffard, à 35 ans. J’ai dix ans. C’est la fin et le début de ma vie. Une cassure. Il y a un avant et un après. C’était un peintre prolifique : dix mille œuvres. Mon père était lui-même fils de peintre, mort assez jeune lui aussi, d’alcoolisme. Il était d’origine polonaise. C’était des personnes assez excessives. – Vous êtes né dans l’excès ? – Oui, on peut dire ça. (…) J’entends les voix des morts, dans un dialogue incessant. Mon père, je ne suis pas allé sur sa tombe, donc quelque part pour moi, il n’est pas mort. Il n’y a pas de meurtre du père. (…) – Le dessin, c’est aussi manière d’être avec, de prendre des notes sur les voix des morts, c’est la part physique ? – Le dessin, c’est sans fin. Moi je dis souvent que c’est la musique, le dessin. Il y a un rythme… – Et des dissonances… – Oui. Si je compare mes livres à des films, les dessins y ont la place de la musique. Quand je dessine, je pense musicalement mes dessins. Alors que l’écriture, pour moi, ce n’est pas de la musique.” Frédéric Pajak avait déjà écrit (dans son éditorial du Cahier dessiné n°2 – avril 2003) : “Dans ce temps de désolation, de cynisme et de vulgarité, rien n’est aussi bon qu’un crayon qui hésite, cherche son chemin sur le papier, revient sur ses pas pour se perdre encore. Ce crayon, le dessinateur le tient à l’œil. Il lui parle et c’est nous qui l’entendons, car il n’est pas impossible d’entendre le dessin.

Le dessin ? C’est un silence noir sur le bruit blanc.” Retranscrivant ces échanges, j’entends aussi une voix, celle d’un vivant. J’ai son timbre dans l’oreille quand je lis les neuf volumes du Manifeste incertain, ainsi que tous les autres. Pajak est un auteur prolifique, mais il est vrai qu’il travaille continuellement, le fait d’en avoir fini avec cette “histoire” ne signifiant en rien qu’il s’accorde une pause.

2.

Manifeste incertain 4 © Frédéric Pajak

Quand en septembre 2012 sort en librairie le premier volume du Manifeste incertain, Frédéric Pajak a déjà publié une vingtaine d’ouvrages, sans compter ses autres activités : créateur de journaux éphémères, mais mémorables (La nuit, L’imbécile de Paris, 9 semaines avant l’élection…), éditeur, artiste (représenté notamment par la Galerie Martine Gossieaux). Dès cette première livraison, tout est en place, d’abord sur le plan graphique – couverture avec rabats et dessin pleine page, choix typographiques, jeu avec les transparences, bandeau sur calque, et quelques touches de rouge sur un noir et blanc merveilleusement affirmé, soulignant le numéro du Manifeste et le sous-titre de ce premier opus : “Avec Walter Benjamin, rêveur abîmé dans le paysage”. Sur la 4e de couverture, toujours sur le bandeau, mais cette fois en noir, quelques lignes donnant le “programme”, soit quelques noms, ou sujets, et ce dernier paragraphe : “Roman antiromanesque, méditation sur le roman, roman fragmenté, écrit et dessiné, ce premier tome du Manifeste incertain est conçu comme un voyage dans la beauté, la fureur, la bêtise, les illusions et le désenchantement.” Frédéric Pajak a raconté comment il a eu, très jeune, dans un café de Rome, alors qu’il travaillait comme couchettiste dans les wagons-lits internationaux, la révélation de ce titre associant deux mots a priori rebelles l’un à l’autre, et pourtant propres à faire surgir par frottage quelques éclats lumineux – comme des éclairs – déchirant l’obscuration du monde. Cette série de livres procède de deux formes entrecroisées de composition par montage : d’une part entre des écrits de nature différente, où “fiction, biographie, autobiographie, narration et introspection, rêves et réalités”, s’entremêlent “dans un récit délibérément labyrinthique” ; d’autre part entre les textes et les dessins, agencés sur une même page, l’image au-dessus et l’écrit déposé non pas comme une légende, tant leurs liens s’avèrent changeants : parfois d’ordre illustratif, mais le plus souvent déployant une réelle autonomie, comme opérant des déplacements – de formes, de sens –, tout en préservant, côté dessin, une relation sensiblement musicale avec la narration (contrepoint et fugue).

© Alix Rosset

Relevons rapidement les noms des auteurs – les essais de “lecture biographique” étant en général prétexte à entreprendre un ou plusieurs voyages – qui se trouvent inscrits sur ces fameux bandeaux des neuf volumes du Manifeste incertain : Walter Benjamin (1, 2, 3), André Breton, Léon-Paul Fargue, Ludwig Hohl (2), Ezra Pound (3), Gobineau (4), Vincent van Gogh (5), Emily Dickinson, Marina Tsvetaieva (7), Paul Léautaud, Ernest Renan (8), Fernando Pessoa (9). On notera l’absence de nom d’auteur sur le 6e volume, un des plus minces de la série (mais pas le moins dense), intitulé Blessures, où “l’auteur revient sur son enfance et son adolescence”, se souvenant “de la mort de son père, d’un étrange accident de voiture dans l’Espagne de Franco, d’une expérience traumatisante sur une île de naturistes”. Cependant, je ne suis pas certain que Blessures soit un “épisode à part”, je proposerais plutôt de considérer l’ensemble en tant que projet d’autobiographie, y compris les volumes qui en semblent le plus éloignés (le cinquième, Vincent van Gogh, une biographie, par exemple, qui ne paraît contenir rien de strictement “personnel”) – autobiographie nécessairement lacunaire, voire illisible parfois, au sens de Claude Ollier (d’où l’insistance de la fiction). Je me souviens que Frédéric Pajak avait eu en 2014 l’intention de placer Witold Gombrowicz au centre du quatrième volume, ce qui l’avait conduit à entreprendre un voyage en Argentine, avant d’en abandonner l’idée (même si quelques traces de ce projet s’y inscriront, tandis que Gobineau – dit “l’irrécupérable” – occupera l’essentiel de l’espace du livre). J’avoue lire avec la même curiosité tant les ouvrages qui tournent autour d’un de mes auteurs de prédilection (Benjamin, Breton, Pound, Dickinson, Tsvetaieva, Pessoa) que les autres (je ne suis pas un lecteur de Léautaud, de Renan ou de Gobineau). Ce qui me rend curieux, ce sont les modalités de parcours de cette aventure si particulière dont j’ai déjà noté le principe de composition. Et aussi la manière d’éroder certaines frontières entre ce qui relève du conscient et ce qui relève de l’inconscient. Léautaud m’intéresse parce que c’est le Léautaud de Pajak, alors que son Emily Dickinson n’est pas davantage la mienne que celle de Suzan Howe, c’est ce qui fait que je m’y attache, non pour apporter quelque contradiction, mais pour continuer à explorer cet autoportrait labyrinthique qui n’en finira jamais de ne pas s’achever (même si nous touchons aujourd’hui à la “fin de l’histoire”).

Écrivant ici-même quelques lignes au moment de la sortie du 7e volume, Emily Dickinson – Marina Tsvetaieva, l’immense poésie, j’avais noté que Le Manifeste incertain paraissait chaque année vers la fin de l’été et se lisait donc le plus souvent au début de l’automne, saison de la mélancolie. Notons enfin que le 8e est sous le signe d’une “cartographie du souvenir”. La première partie de cette cartographie est un récit de nature autobiographique, mais qui sonne comme une fiction, poignante, comme un épisode assez terrible d’une longue saga familiale. Mais peu importe, ce qui compte, c’est ce remarquable incipit : “Ce que je vais confier ici, je l’ai vécu dans une autre vie – je dis bien « une autre vie », sachant que celle-ci fait suite à une autre vie encore, voire à des fragments de vie. J’ai toujours cru sur parole les êtres qui, non sans satisfaction, déclarent : « J’ai changé de vie. » / De cette vie dont il est question, je n’éprouve aucun regret, et encore moins de nostalgie. Ce fut un éclat de vie, comme un éclat de verre brisé. Il s’est longtemps retiré de moi, loin dans l’épaisseur des années passées. Me remonte à présent son écume amère, cette histoire que j’avais oubliée, enfouie sous des pelletées de sable.” La mélancolie se cultive, à l’envers de la nostalgie, elle stimule des combats, elle aiguise le “génie”, elle est une lutte permanente du corps et de l’esprit – de l’âme si on veut, si on se souvient de son nom ancien de “mal de l’âme”. On pourrait penser que l’humour est absent de l’univers de Frédéric Pajak, sinon peut-être à travers certaines formes d’excès, comme le burlesque, mais si cette absence peut sembler manifeste, on en devient de plus en plus incertain si on lit avec attention.

3.

Venons-en à cette “fin de l’histoire”, annoncée depuis déjà plusieurs années – deux ans ou plus, je ne sais plus, mais peu importe, il est clair que l’auteur a écrit et dessiné ce neuvième volume en pleine conscience qu’il serait le dernier. Portant sur son bandeau ce sous-titre en forme de programme : “Avec Pessoa. L’horizon des événements. Fin du manifeste”, il est aussi le plus épais de l’ensemble, les quatre premiers faisant autour de 200 pages, quand le cinquième (Van Gogh) atteint les 250, tandis que le suivant (Blessures) n’en fait que 140… Puis les trois derniers gagnent en volume : L’immense poésie dépasse une première fois les 300 pages, Cartographie du souvenir atteint les 280, et Avec Pessoa, les 350. Il est intéressant aussi, une fois les livres rangés dans l’ordre dans la bibliothèque, de regarder leurs dos : on sent un glissement, irrégulier, du relativement clair au noir le plus profond, ce qui n’est pas chose insignifiante, même si, peut-être, le hasard y a sa part.

Dos du Manifeste

Dans un entretien avec Christophe Diard au sujet du Manifeste incertain, Frédéric Pajak nous apporte quelques pistes : “Lorsque j’écris ou dessine sur un auteur, je m’approche le plus possible de lui, de sa vie intime. Mais ce que je recherche, c’est la distance ; ce qui m’intéresse, c’est l’étrangeté. J’aime qu’un auteur me soit étranger – humainement, esthétiquement, dans ses raisonnements, dans ses croyances, dans son art… Plus il m’est lointain, plus il m’attire.” Est-il bien “servi” avec Pessoa ? Il me semble que oui et peut-être davantage encore qu’avec les précédents. Mais, avant de s’intéresser à plusieurs épisodes de la vie du poète portugais, ce neuvième opus s’ouvre sur des considérations on ne peut plus actuelles, c’est-à-dire plus inactuelles que jamais, sur la démocratie, dont, selon Pajak, l’élection présidentielle représente “la parfaite caricature, l’ultime signe de la servitude volontaire”. Il y est question des Gilets jaunes, du coronavirus, ce qui permettra plus tard d’en dater l’écriture, ce qui ne nous empêche pas de voyager à rebours dans l’Histoire, jusqu’au XIIe siècle… Mais peu importe, la matière étant trop riche pour que nous puissions prétendre ouvrir ici une forme de recension où tout serait décliné, ou plutôt réduit, non aux petits oignons, mais à deux ou trois phrases, contentons-nous de reprendre les derniers mots de cette “ouverture”, intitulée Dernier bar ouvert : “Que reste-t-il de l’ancienne démocratie ? l’éclat de quelques paroles, des envies de justice et le prix discutable du piment. Je quitte le bar, îlot salutaire, et vais dansant à peine dans la rue noire. Déjà le jour me tend les bras. Mon livre se referme enfin”.

© Frédéric Pajak

C’est un livre construit en onze parties, de manière presque symétrique (un très bref texte nommé L’absence contrariant cet ordonnancement trop “parfait”). Trois sont intitulées : Avec Pessoa ; trois autres : Souvenirs ; deux : L’horizon des événements ; auxquelles il faut ajouter un Épilogue, en sus des deux déjà nommées. Ouvrant un peu au hasard, je tombe dans L’horizon des événements I sur ces mots : “Je suis venu de bon matin, non pour porter le glaive, non pour ramener la paix, mais pour jeter le doute, pour ébranler les oui et les non. Entre l’affirmation péremptoire et la négation obstinée, il y a toujours une hésitation bonne à surgir, telle une profonde fissure après un grand tremblement de terre.” Je cite des phrases, c’est plus simple, mais très souvent, c’est le dessin qui me fait m’attarder sur certaines pages. Si j’ai lu une première fois ce neuvième volume du Manifeste incertain dans l’ordre de succession des pages, de la première à la dernière, je le reprends aujourd’hui en me guidant plutôt par mon attirance pour certains dessins – les plus énigmatiques, ceux qu’on ne pourrait facilement légender –, reconnaissant bien entendu au passage certaines figures, ou certains lieux, mais pas toujours… Quand je suis perdu, je cherche plutôt dans mes souvenirs, avant de lire ou relire le texte se trouvant sous l’image. Labyrinthique nous dit l’auteur et il est vrai que oui, la navigation est intranquille, non seulement en hommage à Bernardo Soares, mais aussi parce qu’il ne saurait en être autrement.

Bord de mer, Algérie © Frédéric Pajak

“Je n’avais pas quatorze ans quand ma vie d’écolier prit fin.” / “Juillet 1975. – J’embarquais, sur un coup de tête, pour l’Algérie, pays inconnu pour moi.” / “J’avais reçu une lettre de Los Angeles, signée Christiane ? Elle m’invitait à la rejoindre, « seul ou accompagné ».” Fin de l’histoire, mais les souvenirs sont sans fin, le Manifeste incertain est hanté et plus le temps passe, plus l’auteur prend de l’âge (j’avoue y être sensible, n’ayant que dix jours de moins que lui), plus la reprise, la réécriture, l’interprétation critique d’épisodes, généralement de jeunesse, devient subtile, essentielle, poétique, tout autant que politique (même si, au fond, on devrait dire “plus” et non “tout autant” – mais ça se frotte et c’est là où ça se passe). La pudeur de Frédéric Pajak ne l’empêche pas de soulever quelques voiles et de laisser le corps parler. Mais la violence ne cesse de se manifester. Quelque chose de sombre traverse toujours les paysages d’utopie et vivre, c’est d’abord apprendre à survivre, c’est-à-dire à laisser des traces au passage, tant pour soi que pour les autres dont on ne sait s’il s’agira d’amis ou d’ennemis, ou encore, et bien plus souvent, d’êtres aussi fantomatiques qu’indifférents.

Pessoa © Frédéric Pajak

Quant à Pessoa, il est à lui seul un tel continent qu’on n’en aura jamais fini, Robert Bréchon l’aura très vite noté : non seulement le poète portugais fut, est aujourd’hui, et sera de plus en plus, plusieurs écrivains de génie dans un même corps, mais “sa vie a été une quête incessante, à la fois héroïque et lucide, douloureuse et enjouée, du sens ultime de l’existence humaine.” Pouvait-on rêver de meilleur choix pour cette “fin de l’histoire” ? Le dialogue que Pajak entame avec lui, en trois temps (“Dans le vide immense de ce monde” / “Ma langue est la putain de tout le monde” / “Rien ne me console”), est plus ouvert que jamais, à la recherche de “distance” comme d’une impossible (ou dangereuse ?) fraternité, car si l’histoire finit, elle finit mal. Même si mal résonne avec malle, cette fameuse malle où l’on aura cessé de retrouver des écrits fabuleux qui auront assuré à celui qui, comme le relève Pajak, écrivait : “Ce n’est pas la mort que je veux, ni la vie : mais cette autre chose qui luit au fond de mon désir angoissé, comme un diamant imaginé au fond d’une caverne dans laquelle on ne peut descendre” une postérité éclatante.

Le piéton de Lisbonne qui a vécu une partie de sa jeunesse en Afrique du Sud, qui parle plusieurs langues mais deviendra le plus fameux poète portugais de son temps (une fois mort, en 1935, à l’âge de 47 ans), comme Manoel de Oliveira (d’une vingtaine d’années plus jeune) deviendra le cinéaste portugais dont on se souvient le plus, lui aussi après ses 47 ans, mais parce qu’il sera resté longtemps en vie, créant certains de ses plus beaux films, une fois passé l’âge de 65 ans (il continuera à filmer sans jamais se reposer jusqu’à ses 106 ans), nous aimons toujours prendre de leurs nouvelles, comme s’ils continuaient de nous parler, de nous montrer à voir et à entendre. Pajak écrit – je le redis une fois encore, il convient d’insister, tant cette affaire est au centre de ce qui nous lie – avec Pessoa : lui aussi est un passeur, accompagnant le disparu d’inscriptions, de traces matérielles – dépôts d’encre, réserves de blanc –, il raconte sans inventer tout en inventant sa propre manière de raconter : “15 janvier 1920 – Dans cette même journée, il écrit une série de poèmes qui appartiendront à son projet de livre maintes fois repoussé, Cancioneiro (Chansonnier) – titre qu’il juge « inexpressif » –, et qui devrait être signé de l’ « orthonyme » Fernando Pessoa.

Chansons ou poèmes douloureux, empreints de solitude, d’angoisse et de néant, arrachés à une nuit omniprésente à laquelle les yeux du poète « peu à peu s’accoutument ». Entre deux plaintes aux accents de profonde mélancolie, il n’hésite pas à glisser un vers en forme d’aphorisme : « La vie et la mort sont un seul et même Mal ! ».”

NYC © Frédéric Pajak

On ne déflorera rien ici d’un surprenant – et pourtant logique, voire immensément “pajakien” – épilogue. On en reparlera plus tard, quand un nouveau livre sortira (j’entends une voix qui me dit qu’il sera avec Rimbaud). Comme toujours, une fois l’histoire finie, il n’y a plus qu’à la reprendre à son début, ce que j’ai fait ces jours-ci, de manière évidemment assez butineuse, y cherchant mon miel, sans me contraindre à quelque traversée linéaire, et ce fut un plaisir et aussi manière de faire travailler la mémoire, de se montrer lecteur actif, ce qui me semble être, sinon un des buts recherchés de l’auteur, disons un essai de voie pour entretenir un dialogue entamé depuis maintenant plusieurs décennies.

Frédéric Pajak, Manifeste incertain 9, Avec Pessoa, Les Éditions Noir sur Blanc, 352 p., septembre 2020, 23 €