Laure Gouraige : « L’intensité des sentiments est identique dans l’amour et dans la violence » (La Fille du père)

Laure Gouraige

Avec La Fille du père, Laure Gouraige s’impose comme la révélation de cette rentrée littéraire. Incandescent, abrupt mais aussi terriblement tendre, son premier roman se donne comme une lettre d’amour et de haine à un père cruellement distant. Huis clos théâtral mais à ciel ouvert, La Fille du père déploie une parole à la rudesse et à la violence remarquables d’intensité. C’est à l’occasion de la parution chez P.O.L de ce livre clef de la rentrée que Diacritik est allé à la rencontre de la jeune romancière sur qui il faudra désormais indubitablement compter.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre très fort premier roman, La Fille du père. Quelles en sont les origines précises ? Comme il est de coutume de poser la question pour un premier roman, existe-t-il un substrat autobiographique à ce puissant monologue qui déferle dans chacune des pages de votre récit ? Quels sont les événements, lectures ou scènes précises qui ont présidé à l’écriture de votre texte ?

En effet, l’origine de ce roman est autobiographique, mais le texte comporte, comme l’exige le récit, sa part de fiction, consciente et inconsciente, dans l’effectivité des événements racontés qui ne tiennent compte que du point de vue de la narratrice, non de celui du père. Même si la narration cherche à maintenir une analyse distante, la réalité des liens affectifs détourne toujours l’exposition.

L’écriture de ce texte s’est imposée presque comme une nécessité. J’avais passé les deux dernières années à redouter mes trente ans, d’abord à cause d’une relation sinistre au temps,  puis j’étais dans une discordance totale avec ce que représentait cet âge. J’avais l’impression de n’avoir aucune identité propre, de n’être que la fille de mon père, que le rôle de l’adulte ne serait tenu, toujours, que par lui. Cet anniversaire m’a frappé par cette violente constatation : je ne faisais que vieillir, sans jouir d’aucun des privilèges de la maturité. Il fallait que quelque chose advînt. Il s’est effectivement produit dans ma vie ce qui est décrit dans le livre comme le jour de la Poste, le point de départ de l’événement. C’est peut-être cette scène, la décision d’envoyer mon manuscrit à des éditeurs, sans en parler à mon père, qui a été la genèse du texte. Ce fut un moment de grande liberté, fait de l’illusion de s’appartenir pleinement, cependant la suite de l’histoire prouve que l’acte dénué de substance est vain.

Ce qui est absolument remarquable dans La Fille du père tient, à l’évidence, aux rapports extrêmement violents qui se tissent entre la fille, la narratrice, et son père. Ces rapports d’une rare âpreté condamnent la jeune femme à une aliénation qui paraît sans issue car tout oppose le père et la fille : ainsi, la jeune femme de 30 ans veut uniquement vivre librement son existence alors que, sans répit, son père exige d’elle une perfection absolue. Comment qualifiez-vous les rapports entre le père et la fille ? En quoi leur violence ne vous paraît-elle pas réductible à un simple conflit générationnel où un père âgé entre en antithèse frontale avec les idéaux de sa jeune fille en la muant en « un être étranger à la vie » ?

Comme toute relation d’une telle complexité, l’intensité des sentiments est identique dans l’amour et dans la violence. La narratrice éprouve pour son père une admiration sans équivoque, qui l’empêche de se choisir elle-même, qui la pousse constamment à revenir vers lui. Sans cet amour, presque déraisonné, la rupture serait beaucoup plus simple.

Évidemment, on ne peut pas faire abstraction des chocs générationnels qui sont au cœur de nombreux conflits familiaux. Ceci est presque toujours inévitable. Néanmoins, l’exception décrite, en dehors de l’idéal de perfection absolue qui doit être certainement répandue, tient dans le mécanisme psychique du père qui rend la situation aussi grave. Il semble impossible de reprocher à un parent d’avoir des exigences pour son enfant, en revanche, le tournant décisif se forme dans la manière dont ils s’adaptent ou non à l’individualité de celui-ci. Dans le cas présent, le père est incapable de concevoir l’altérité de sa fille, qui lui est insupportable. Il me semble que c’est précisément là que le drame se noue.

Cependant, dans La Fille du père, ces rapports extrêmement conflictuels entre fille et père finissent par se faire plus ambigus. De fait, à mesure que le récit progresse, ces rapports tremblent sur eux-mêmes : le père, comme la fille, semblent être faits l’un comme l’autre d’une somme de contradictions, désirant tout et son contraire car, remarque la fille dans l’adresse à son père, « elles sont étranges ces contradictions qui te composent ». Diriez-vous ainsi que, par ces contradictions comme en miroir, sans même le vouloir, la fille finit par devenir un véritable double du père et à lui ressembler à la manière d’un double négatif ?

En effet, la narratrice sait pertinemment qu’elle est devenue le double de son père. Elle le souligne à plusieurs reprises, lorsqu’elle constate qu’elle ne parvient plus à distinguer la vérité du père de la sienne. Les deux se mêlent constamment, si bien qu’elle questionne régulièrement ses propres désirs, ne sachant pas toujours s’ils sont siens ou si elle a assimilé une identité qui lui était extérieure. Elle applique à elle-même des règles dictées par son père, sans pouvoir discerner, si la satisfaction de les respecter est purement personnelle ou entièrement liée au poids de son éducation. Se donner une date pour terminer son texte, être d’une extrême rigueur dans son travail, organiser sa journée sans céder à l’exception, font partie des injonctions originelles qui la rattrapent, alors même qu’elle essaye de s’en détacher. Elle s’impose cette autorité, comme si finalement, elle devenait lui, de telle sorte qu’on peut interroger la possibilité d’un véritable répit. Quand bien même la fille réussirait à se libérer, elle ne serait évidemment pas libérée d’elle-même et de ce qui perdure de son père à travers elle. Ce constat peut mener à la réflexion suivante : qu’elle sera la lutte d’après ? Peut-être détruire en elle, ce qui ne lui appartient pas, mais qui subsiste encore du père. C’est peut-être là, la seule issue possible.

Si ce récit est celui de l’emprise d’un père tyrannique sur le destin de sa fille en proie à son autoritarisme, La fille du père conte également et dans le même temps le procès libératoire de la jeune femme de cette tutelle paternelle. Loin d’être uniquement aliénée, la jeune femme se révèle progressivement libérée. A ce titre, ne pourrait-on pas dire qu’il s’agit d’un récit qui cherche à accomplir un double deuil : le deuil d’un père perçu comme impitoyable surmoi et le deuil d’un père perçu comme surmoi culturel indépassable ?

Absolument. Du reste, si l’autorité fonctionne aussi bien, c’est parce qu’elle ne s’exerce pas seulement comme mécanisme de peur ou de terreur, mais émerge comme un surmoi archaïque indépassable. Il y a effectivement deux aspects du père à tuer : le père comme instance de l’autorité, puis simultanément cette figure brillante de l’intellectuel qu’elle est convaincue de ne jamais parvenir à dépasser.

Laure Gouraige

Dans cette entreprise filiale pour faire taire le père et s’en défaire, La Fille du père use d’un outil auquel le père n’a pas accès, faute de compétence : écrire un roman. L’écriture revêt ainsi pour la narratrice une puissante fonction existentielle : elle est une forme de vie, de revie loin du père, au-delà même de tout geste libératoire. Ne pourrait-on pas dire que ce projet d’écrire un roman qui livre la trame de tout le roman n’est-elle pas avant tout une manière d’être « prélevé du chaos » comme dit la narratrice ? N’est-ce pas aussi un défi lancé à la langue paternelle : une manière ultime de défaire l’aliénation et faire du père un grand fantôme de son vivant ?

L’écriture octroie à la narratrice, pour la première fois, une forme d’intellectualité, d’existence qu’elle n’avait pas. Permet de sauver ce qui reste encore d’elle-même. Cette adresse au père, qui est constamment présent, mais totalement absent, est sans contestation, une façon de le congédier, en confectionnant à son insu l’objet même de la libération. C’est un peu comme une ruse, une écriture masquant un projet autre, et qui contient en lui-même sa propre finalité.

Cependant, ce qui est là encore très neuf, c’est combien l’écriture est aussi bien l’objet d’une méfiance absolue de la part de la narratrice. Comme la poursuite des contradictions et des antithèses qui l’anime, la fille éprouve par moments un violent rejet de l’écriture au point qu’elle vient à s’exclamer : « Je veux arrêter l’écriture. Que l’écriture s’arrête ! » En quoi ce rejet de l’écriture, pourtant tant désirée, fait-il selon vous partie plus largement du geste même d’écrire ?

Dans l’imaginaire créatif, on parle souvent de la littérature comme d’une manière pour l’écrivain de faire son auto-analyse, particulièrement dans l’écriture autobiographique qui est qualifiée de libératrice. Elle l’est certainement par la suite, mais il me semble, à la lumière de ma très faible expérience, que l’écriture fut très dure, très violente, parce qu’elle force à la remémoration de souvenirs enfouis, cachés ; c’est finalement le décentrement qui opère ; et c’est toujours un bouleversement intense de réveiller ce qui est en sommeil.

C’est assez paradoxal, car l’écriture trop révélatrice dégoûte et effraye, pourtant on la convoque dans l’espoir de résoudre ou d’exprimer l’inexprimable. L’auteur n’est jamais vraiment prêt à sa propre vérité.

S’agissant à présent de la forme dans laquelle la parole abrasive mais aimante de la fille se donne à lire, La Fille du père paraît emprunter une double voie : la première, tranchante, serait épistolaire, comme une missive infinie et toujours différée au père. Avez-vous ainsi conçu La Fille du père comme un monologue adressé à la manière d’une lettre impossible et peut-être jamais envoyée au père ? La seconde voie formelle serait peut-être davantage dramaturgique : ne peut-on pas voir La Fille du père comme un véritable monologue dans un vaste et oppressant huis clos théâtral ?  

Conventionnellement, j’avais plutôt l’idée classique de la lettre, mais je dois admettre que votre suggestion du huis clos théâtral est très intéressante. On peut effectivement penser que la fille est seule face à elle-même ; qu’elle ressasse intérieurement ces questionnements sans véritable issue. Dans le fond, les deux contextes se rejoignent, car la lettre non envoyée, contient cette même dimension de stagnation intérieure, la seule rupture possible dans ce monologue ne peut survenir que par un échange direct avec le père.

Enfin ma dernière question voudrait porter sur les écrivains qui vous ont conduit vous-même à écrire. En vous lisant, on songe à deux types de filiations qui irriguent votre écriture : la première, qui regarde du côté du 20e siècle et qui creuse le sillon d’une parole dont l’obsessionnel n’est pas éloignée du Bavard de Louis-René des Forêts. S’agissant de la seconde filiation, elle se fait davantage contemporaine et regarde du côté des récits de deuils du père. On pense notamment à Avant que j’oublie d’Anne Pauly.
Quels sont ainsi les écrivains qui, aussi bien reculés dans le temps comme contemporains, ont pu exercer une influence sur vous et ont pu notamment vous décider à écrire ?

Je pense qu’il faut être un peu fou pour lire des auteurs aussi magnifiques que ceux que vous avez cités, bien d’autres encore, et avoir envie d’écrire. Personnellement, ça a toujours eu sur moi l’effet inverse. C’est pour cela que je n’ai, par exemple, pas relu la Lettre au Père de Kafka avant d’écrire mon texte, je savais que ce serait une forme d’anéantissement. Le génie des écrivains de la littérature classique est pour moi totalement inhibant, peut-être pire encore avec la littérature contemporaine ; là je n’ai pas l’excuse du temps, l’époque est la même, nos références sont, à peu de choses près, identiques. Si je m’y appesantis trop, si je pense à ceux que j’admire, comme Thomas Bernhard, Julien Gracq, Garcia Marquez, pour n’en citer que trop peu, je n’écrirais plus jamais.

En revanche, une des plus belles choses qui me soit arrivée grâce à la lecture, c’est d’avoir brisé une certaine solitude des sentiments, surtout à un âge où me sentant très isolée, je n’entretenais pas mes amis de cet aspect inconsolable de la vie. En écrivant la Fille du père, j’étais saisie par cet espoir : un jour peut-être, quelqu’un lirait ce texte et ne serait plus aussi seul.

Laure Gouraige, La Fille du père, P.O.L, août 2020, 144 p., 17 € — Lire un extrait