Pétanque et surf des neiges

Mes ancêtres ont écorché des lapins. Ils ont fait régner la terreur dans plusieurs terriers de taupes. Ils ont tué des mammouths, au mépris d’une vue prospective sur les espèces protégées. Ils ont exterminé des hordes de loups et d’ours. Ils ont torturé des primates et mutilé des éléphants. Mes ancêtres, ignorant (ou connaissant trop bien, d’instinct) la notion de « semblables », ont décimé, réduit en esclavage, exterminé des groupes humains. Ils ont commis des meurtres, des viols, une multitude d’exactions. Mes ancêtres n’étaient pas innocents. Ou alors cette innocence consistait dans la cruauté et la cupidité non régulée par l’humanisme moderne. De la notion d’ancêtres s’élève un fumet de massacres, de pogroms, de carnages et d’hécatombes. Quand je dis mes ancêtres, évidemment, ce sont aussi les vôtres, de toutes les couleurs de peau possibles. On peut se demander, compte tenu des faits précités, si le temps n’est pas venu de traduire Homo sapiens en justice. Quoi qu’il en soit, nous voici, ce jour, sur nos deux pattes, foulant le sol terrestre gorgé de sang, avec le haut débit, le nucléaire, les robots, les milices privées et la libération exigée de tout, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien à libérer, que notre vide et notre envie d’en finir avec la présence humaine. Raison pour laquelle, et toujours compte tenu de l’infamie de nos ancêtres, nous devrions peut-être tous nous donner en pâture à quelque gigantesque cérémonie sacrificielle sans spectateurs (oui, puisque nous y serions tous acteurs). Bien. Dans ces conditions, comment ne pas s’émerveiller qu’il y ait toujours des gens pour jouer à la pétanque et surfer sur les neiges ? D’autres pour contester les thèses de Darwin. D’autres encore qui s’insurgent contre les perspectives transhumanistes et la présence prolongée de Michel Drucker (j’aime bien Michel Drucker) sur les écrans de télévision français. D’aucuns attendent le nouvel album d’Hubert-Félix Thiéfaine pendant que plusieurs de leurs connaissances se soucient du devenir de l’IRCAM ou des règlementations sur la GPA. Je connais même quelqu’un qui réunit ces trois préoccupations. Bref, le monde est divers. Tellement divers qu’on ne saurait prétendre à aucun de point de vue global. (Revenons  à Michel Drucker : qu’est-ce qui vous dérange chez lui ? Son âge ? Le fait qu’il traine ses petits costumes dans le show biz depuis cinquante ans ? Qu’il soit courtois ?) Quant à la pétanque et au surf des neiges, ils demeurent des phénomènes étonnants. L’étonnement, à en croire d’éminents praticiens de la discipline, est à la source de la philosophie. D’où il ressort que, sur un plan philosophique, rien n’est insignifiant, pas même ce que l’on appelle communément l’insignifiance. Que rien ne soit insignifiant ne signifie pas que tout ait un sens mais pas non plus le contraire. Encore faut-il s’entendre sur le sens du mot « sens ».  Tout cela nourrit la philosophie. Qui est une chose importante. (À ce propos, Michel Drucker a raconté sa rencontre avec Simone de Beauvoir. Et combien cette dernière lui fit sentir qu’elle le tenait pour un ignorant. Faut-il en déduire que l’existentialisme n’était pas tant un humanisme que cela ?)

Mais voilà que tout d’un coup me reviennent (enfin, j’ai dû aller les rechercher là où je les avais notés) ces mots de George Eliot : « Voir et sentir avec acuité chaque vie humaine serait comme entendre pousser l’herbe et battre le cœur de l’écureuil ; sans doute succomberions-nous en surprenant ces bruits au-delà du silence. Tous, tant que nous sommes, même les plus subtils, nous portons le long de notre existence un épais matelas de stupidité » (Middlemarch, trad. Sylvère Monod, Folio classique, 2005). J’éprouve un sentiment de gratitude à les relire. J’éprouve toujours de la gratitude face à l’intelligence. Notamment quand elle s’aventure à essayer de formuler ce que peut bien recouvrer le terme « stupidité »,  ou encore « bêtise », ce qui est sans doute une des choses les plus difficiles à quoi l’intelligence peut être confrontée, mais je n’en suis pas sûr, parce que je doute souvent, sans fausse modestie, de ma propre intelligence. Ce qui est peut-être la moindre des choses (la modestie a des limites). N’empêche : la pétanque et le surf des neiges demeurent des phénomènes étonnants. Et nos ancêtres ont fait ce qu’ils ont pu.