Billet proustien (42) : Train de Paris (1)

Photo de Marcel Proust par Otto Wegener (1895)

Maman et Marcel sont dans le train du retour. Comme le voyage sera long, la première tarde à ouvrir le courrier reçu à Venise, attendant : « le moment où elle chercherait pour moi de nouvelles distractions, déballerait les œufs durs, me passerait les journaux, déferait le paquet de livres qu’elle avait achetés sans me le dire. Nous avions traversé Milan depuis longtemps lorsqu’elle se décida à lire la première des deux lettres. Je regardai d’abord ma mère, qui la lisait avec étonnement, puis levait la tête, et ses yeux semblaient se poser tour à tour sur des souvenirs distincts, incompatibles, et qu’elle ne pouvait parvenir à rapprocher. »

Sans plus tarder, Marcel ouvre la lettre qu’il a reçue de Gilberte, lettre corrigeant le télégramme signé prétendument Albertine. Cette fois, Gilberte Swann ou de Forcheville annonce son mariage avec Robert de Saint-Loup. Marcel explique la confusion des signatures par la graphie tarabiscotée dont use son amie dans l’écriture : « Comme l’originalité assez factice de l’écriture de Gilberte consistait principalement quand elle écrivait une ligne à faire figurer dans la ligne supérieure les barres de t qui avaient l’air de souligne les mots ou les points sur les i qui avaient l’air d’interrompre les phrases de la ligne d’au-dessus, et en revanche à intercaler dans la ligne d’au-dessous les queues et arabesques des mots qui leur étaient superposés, il était tout naturel que l’employé du télégraphe eût lu les boucles  d’s ou d’y de la ligne supérieure comme un ine finissant le mot de Gilberte. Le point sur l’i de Gilberte était monté au-dessus faire point de suspension. Quant à son G, il avait l’air d’un A gothique.»

Et le lecteur de conclure comme suit, se justifiant comme il peut s’agissant de l’énormité de sa méprise : « tout part d’une erreur initiale ; celles qui suivent (et ce n’est pas seulement dans la lecture des lettres et des télégrammes, pas seulement dans toute lecture), si extraordinaires qu’elles puissent paraître à celui qui n’a pas le même point de départ, sont toutes naturelles. Une bonne partie de ce que nous croyons (et jusque dans les conclusions dernières c’est ainsi) avec un entêtement et une bonne foi égales vient d’une première méprise sur les prémisses. »

Marcel Proust, Albertine disparue, chap. III, Folio, p. 235-236.