Pascal Durand : d’une médiamorphose l’autre

Pascal Durand n’a sans doute pas inventé le mot-valise qui coiffe élégamment son récent essai mais il lui donne une rare force en procédant de deux manières. C’est d’abord qu’il balise chapitre après chapitre deux siècles (XIXe et XXe) de transformations qui ont scandé les relations entre les médias et leurs procédures techniques. C’est ensuite qu’il met en relief les quelques grands auteurs qui ont pensé et orienté durant la même période ce qui s’inscrira bientôt à l’enseigne de la communication.

Ainsi, pour commencer par le XIXe siècle, nous pouvons suivre dans le présent ouvrage un trajet d’auteurs qui va de Lamartine à Mallarmé mais qui est tout autant rythmé par des industriels de la presse et spécialement deux d’entre eux. Pour rappel, il y aura ainsi en 1836 la création par Émile de Girardin du quotidien La Presse et en 1863 celle du Petit Journal de Moïse Millaud. L’un et l’autre, ces fondateurs donnent vie dans leurs pages à de nouvelles formes littéraires. Girardin inaugure ainsi le « feuilleton-roman » avant que Millaud n’invente avec Émile Gaboriau le roman judiciaire, réplique fictionnelle du fait-divers. Grande presse et petite presse vont ainsi aller du même pas.

Quel que soit son niveau d’élaboration, une littérature que l’on dira parfois populaire est née de la sorte. Durand y met en évidence ce chef-d’œuvre de l’époque que fut Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas et qui demeure, télégraphe aidant, un grand roman de la communication sociale ou bien encore de la contre-utopie saint-simonienne.

Mais la presse ne se met pas au seul service de la basse littérature puisque, par exemple, Le Figaro va servir de site au Manifeste du symbolisme que lance Jean Moréas quelque peu en vain avant que le même organe ne récidive avec plus de succès en donnant le Manifeste futuriste de l’Italien Marinetti. Tout cela faisant que presse et littérature (ou d’autres médias plus tard) aient à jamais leurs destins croisés

On pointera ici le deuxième chapitre du présent essai qui philosophe finement sur ce que veut dire ce type de production où s’impose une idée toute temporelle de l’imprimé, que celui-ci se nomme journal ou quotidien. Car il s’agit bien d’un don fait jour après jour aux lecteurs acquis à une actualité permanente au gré de ce que Hegel appelait déjà « la prière laïque du matin ». D’autres parleront avec bonheur et tout autant de « l’obole du jour ». Ils noteront aussi que l’institution journalière et médiatique produit de curieux effets de miroir tels que toutes les institutions viennent se refléter en une seule d’entre elles, la journalistique. Mais d’autres s’inquiètent de voir la presse donner vie à un éternel présent, sachant que ce dernier verse tout naturellement dans l’insignifiance, le bruit.

C’est l’un des tous premiers sociologues français, Gabriel Tarde, qui, dans L’Opinion et la Foule (1901), défendra l’idée que tant la lecture du journal que certaine forme de pratique conversationnelle constituent de puissants leviers de sociabilité en même temps que des générateurs de l’opinion. Ce Tarde-là est sur largement relu aujourd’hui sur des thèmes comme ceux-là. C’est encore lui qui suggérera de passer de la notion de foule que défendait alors Gustave Le Bon à celle de public.

Mais voici que s’annonce le XXe siècle et que la presse française traverse une crise importante alors pourtant qu’elle est florissante quant à ses ventes. C’est que, sous l’influence du modèle américain, s’impose peu à peu et en dépit de l’hostilité ambiante la figure toute professionnelle du reporter. Ce dernier n’aura ni opinion ni style ; il serrera et servira l’information au plus près, loin de toute conviction politique. Cette américanisation aura bientôt ses adeptes en France et l’on verra un Zola passer d’un camp à l’autre, lui qui se voulait enquêteur avant que d’écrire un roman. Au tout début du XXe siècle sort à Paris Le Matin que dirige un Anglais et qui, en effet, donne la priorité à l’information contre l’habillage littéraire. À la veille de la Grande Guerre, ce Matin-là tirait à plus d’un million d’exemplaires. « Ce qu’on a appelé “l’âge d’or de la presse française” (…) , écrit Pascal Durand, voit en ce sens la progressive imposition de l’information à la presse d’opinion à la fois comme modèle dominant et comme objet spécifique de la pratique journalistique, aux dépens du modèle incarné par la presse d’opinion qui, loin bien sûr de disparaître, tendra pourtant à prendre figure de forme dérivée, segmentée politiquement et idéologiquement orientée d’un journalisme défini en général comme collecte et exposition de faits d’actualité , soumis dans leur traitement à un triple principe de rapidité, de transparence référentielle et d’objectivité. » (p. 97) Les journalistes de l’époque s’engage ainsi dans une phase d’autonomisation qu’incarne dans le roman celui qui passe pour l’inventeur fictionnel du scoop, le sympathique Rouletabille de Gaston Leroux.

Pour suivre, arrêtons-nous à deux chapitres que nous mettrons en contraste en ce qu’ils sont consacrés à des personnalités fortes et radicalement opposées. L’un se rapportera au leader italien Antonio Gramsci que l’on attendrait peu ici et l’autre au professeur canadien Marshall McLuhan.

Antonio Gramsci

Le premier, qui fut président du parti communiste italien, passa sous le fasciste Mussolini une bonne part de sa vie dans des geôles d’État. Dans ses Cahiers de prison, il fit toute une place à la littérature populaire et en décrivit le rôle médiateur avec beaucoup de justesse. Durand associe ainsi quatre « thèses » à l’homme politique et philosophe, thèses qui s’en réfèrent au roman-feuilleton tel que la France du journalisme l’inventa dans sa forme première. C’est d’abord que cette littérature populaire en dit beaucoup à propos d’un esprit d’époque. C’est aussi qu’elle ne pratique pas plus le cliché que la littérature de pointe. Mais surtout et en troisième lieu, ce feuilleton témoigne de l’importance du « rêve éveillé » pour ceux qui sont dépourvus de tout, les prolétaires par conséquent. Et c’est ici que le « surhomme de masse » dont parlera plus tard Umberto Eco joue un rôle essentiel, un rôle d’éveilleur pour beaucoup de gens. En conséquence, ce roman éveille et entretient une volonté de rébellion et de rupture parmi les « gens d’en bas ». En certains cas, il est animé par une force révolutionnaire, ce que Marx avait bien vu. C’est donc en interrogeant un versant méprisé de la production littéraire que Gramsci élabore une théorie de la littérature qui vaut aussi comme théorie des médias.

Marshall McLuhan

De son côté et deux décennies plus tard, le professeur de littérature et l’effervescent sémiologue que fut Marshall McLuhan se situerait plutôt, lié qu’il fut à l’église catholique et même au Vatican, du côté d’une droite idéologique. Sa formation initiale passe de plus par le new criticism anglo-saxon qui privilégie une saisie critique de l’œuvre hors de toute extériorité en quelque sorte : ni sources historiques ni emballage affectif ni signification profonde ne doivent intervenir. Où l’on retrouve par exemple Stéphane Mallarmé et son « Rien n’aura eu lieu que le lieu». Ce qui peut s’étendre à l’ensemble de la sphère médiatique au nom du slogan « Le message est le medium ». Car l’étonnant prophète que fut McLuhan fonctionnait à la formule, ce qui lui valut pour toute une part de tomber en disgrâce parmi les savants connus comme plus sérieux. C’est une autre formule qui va exprimer chez lui l’accord d’une doctrine des médias avec un certain mysticisme, soit « The Medium is the Mass Age ». Car, pour McLuhan, « l’âge des médias électroniques n’est pas seulement celui de la Masse, de la multitude humaine enfin retribalisée, écrit Durand, mais aussi et surtout celui de la Messe, de la communion planétaire et, au bout du compte, de la réunion-fusion du village global au “corps mystique du Christ”, prothèse terminale de l’homme» (p. 131). Viendra ensuite et suivant une troisième conversion, l’adhésion de notre théoricien devenu réceptif à une culture jeune et toute en collages et en montages semi-publicitaires, à proximité d’un Burroughs et de quelques autres. Puis viendra un quatrième slogan et la conversion ultime : « The Message is the Massage ». « Fondée sur toute une symbolique du corps, — corps social, corps réseau, corps automate —, écrit Durand, cette conception va de Saint-Simon à Lasswell, puis Wiener, en passant par Auguste Comte, Herbert Spencer, puis Lewis Mumford. » (p. 138). Elle retient même certains maîtres de la « French Theory » comme Barthes ou Derrida. Et nous ajouterions volontiers à la liste, alors que McLuhan n’est plus depuis près d’un demi-siècle, un Alessandro Baricco qui a célébré tout récemment dans The Game le basculement complet de notre monde dans l’électronique.

L’ouvrage de Durand se termine par quelques considérations sur la pratique de presse aujourd’hui. Et d’évoquer par exemple la triple contrainte qui délimite le champ journalistique plus que jamais. Il y va tout d’abord d’une contrainte structurale qui exclut de ce champ ce qui ne participe pas de l’événementiel. Vient ensuite la contrainte du formatage médiatique, c’est-à-dire l’adhésion au « bref et rapide » qui règne sur le traitement des sujets télévisuels. Pour finir par une contrainte sémantique propice au cliché comme aux stéréotypes et à la redondance. Ce qui conduit l’ouvrage « médiamorphique » à terminer par deux chapitres plus polémiques et par ailleurs fort bienvenus. Le premier a trait aux « mots du pouvoir » tels qu’ils abondent, par exemple, dans les éditoriaux de la presse. Et l’on pense à Orwell parlant de la « novlangue » et de sa vacuité. C’est là l’espace linguistique où se défait toute dialectique — ainsi de la distinction entre droite et gauche aujourd’hui si volontiers déniée. Seconde cible et non des moindres, la parole abondante des nouveaux réactionnaires, si présents dans les grands médias autoréférentiels. Il fut un temps où l’on pouvait penser avec Foucault, Bourdieu, Derrida ou Barthes. Ceux-là ne sont plus et ont été remplacés par des intellectuels médiatiques portés sur le bavardage à vide et le culte des banalités « audacieuses ».

Comme on peut le voir, les excellentes Médiamorphoses de Pascal Durand constituent une véritable somme qui marie de façon magnifique la reprise historique avec des moments de haute réflexivité. Ils s’adressent aussi bien à des débutants en journalisme qu’à des gens plus avertis qui ont à cœur de démonter les grands rouages de notre espace médiatique tel que nous tentons jour après jour de nous y mouvoir et de nous y reconnaître. Mais arrêtons-nous là : la novlangue nous guette…

Pascal Durand, Médiamorphoses. Presse, littérature et médias, culture médiatique et communication, Presses de l’Université de Liège, 326 p., 2019, 18 €