Billet proustien (22) : Recyclage de cadeaux et perte d’aura

Marcel Proust (Wikimedia Commons)

En retard au rendez-vous, Albertine trouve Marcel écrivant à Gilberte (son “ex” dont la petite Simonet sait bien peu). Façon pour lui de dire qu’il digère mal le retard de son amie et l’attente qui s’ensuit. Ce dont il rend compte à sa manière alambiquée :

« La perte de toute boussole, de toute direction, qui caractérise l’attente persiste encore après l’arrivée de l’être attendu, et, substituée en nous au calme à la faveur duquel nous nous peignions sa venue comme un tel plaisir, nous empêche d’en goûter aucun. »

Le garçon, qui ne veut rien manquer, s’arrange pour passer rapidement à la séance des caresses. Et d’échanger ainsi avec la jolie Simonet et, tout comme la première fois, des « bons » aussitôt traduits en baisers. Or, vont aller de pair avec ces « bons » ludiques, deux objets de luxe reçus naguère d’une autre amoureuse comme autant de « dons ». Les cadeaux de Gilberte évidemment ! Albertine se les approprie sans trop d’émoi :

« Oh ! le joli portefeuille que vous avez là ! — Prenez-le, je vous le donne en souvenir. — Vous êtes trop gentil… »

Preuve que les cadeaux faits par Gilberte au temps des amours adolescentes ont perdu beaucoup de leur aura quand la donatrice initiale n’est plus en jeu. La nouvelle venue, elle, fait peu de cas de ces cadeaux déclassés. De là, chez Marcel, une vexation larvée qui l’incite à proposer une boisson accueillie avec désinvolture :

« Il me semble que je vois là des oranges et de l’eau, me dit-elle. Ce sera parfait. »

C’est là que Marcel trouve une revanche à l’indifférence d’Albertine aux dons improvisés. Revanche mesquine qui le voit soutenir que l’orangeade partagée a pour lui plus de saveur que les baisers échangés :

« Je pus goûter ainsi, avec ses baisers, cette fraîcheur qui me paraissait supérieure à eux. Et l’orange pressée dans l’eau semblait me livrer, au fur et à mesure que je buvais, la vie secrète de son mûrissement, son action heureuse contre certains états de ce corps humain qui appartient à un règne si différent, son impuissance à le faire vivre. »

Sodome et Gomorrhe II, chap.premier, Folio classique, p. 135-136.