Néo-romantiques et néo-dandys, entretiens (4) : Lise Haddad

Un verre d’absinthe à la main, l’enquête de Zelda Colonna-Desprats continue avec Lise Haddad, philosophe. Qu’est-ce être romantique aujourd’hui ?

Spécialiste en éthique médicale, intervenant dans des comités d’éthique et en milieu hospitalier : s’il existait le royaume du romantisme noir, Lise Haddad en serait la reine. Une reine du romantisme, quand elle vous reçoit, du thé dans de la porcelaine fine, des gâteaux yiddish à côté de son piano à queue, c’est un voyage sensoriel et spirituel, un voyage dans le temps : « Je vis toujours au XIXème siècle », m’a-t-elle confié. Personne ne sait raconter comme elle les histoires, son addiction est la musique dont elle tire toute son ivresse. D’une empathie et d’une bienveillance rare, mais aussi d’une personnalité des plus sombres, ce qui fait sa séduisante authenticité et sa beauté.
Elle travaille sur la douleur, contraste à son raffinement dont elle mêle cependant les univers avec génie. Ses dernières parutions Une Médecine de mort. Du code de Nuremberg à l’éthique médicale contemporaine chez Vendémiaire, ouvrage collectif dirigé par Jean-Marc Dreyfus, et un article dans la revue de poésie La sœur de l’ange. Numéro 13 « A quoi bon toute espérance ? » chez Hermann.

Que garde-t-on du XIXe siècle ?

Tout : la ville, ses immeubles, ses fantômes, ses œuvres, la passion politique, l’outrance, la crédulité, le positivisme, la fascination pour le progrès technique. On en garde le pire et le meilleur : l’exaltation de l’individu en même temps que le début de sa négation. Si la question se pose plus précisément sur ce que l’on garde du romantisme du dix-neuvième siècle, c’est peut-être le surgissement de l’ombre après la période des lumières, l’étrangeté, le mystère, l’exaltation, le débordement d’émotion, la vision du monde extérieur comme le décor d’une histoire que l’on invente, la transgression.

Le terme « romantisme », nom de baptême d’un mouvement magnifique, désigne aujourd’hui tout autre chose. Quelle serait votre définition ?

Aujourd’hui, je dirais peut-être l’ambition et l’audace d’être soi-même au risque assumé de perdre, de se perdre, le refus de l’utilitarisme, du conventionnel comme fondement de la relation aux autres, la recherche du beau comme intensité et authenticité.

Vos habitudes de dandy ?

Je ne crois pas en avoir, peut-être un certain goût tardif de la solitude et pas assez sans doute, ma capacité d’auto dérision.

Un texte ? Un œuvre ? Un film ? Partagez vos références néo-romantiques.

La première idée qui me vient est l’étude en do dièse mineur opus 42 de Scriabine jouée par Sofronitsky et la Sonate numéro 2 opus 19 en sol dièse mineur toujours de Scriabine interprétée par Kissin mais tant d’autres œuvres encore de Sibélius, de Chopin, de Liszt, de Dvorak et La Nuit transfigurée de Schoenberg. Je pense aussi à Dominique, le roman de Fromentin, à toute l’œuvre de Barbey d’Aurevilly. À Aurélia de Nerval. Trop de poèmes pour les citer mais tout de même La chanson du mal aimé d’Apollinaire. Deux films peut-être : Le crépuscule des dieux de Visconti, par cette persévérance dans la catastrophe, le regard perdu dans le sublime et Partition inachevée pour piano mécanique de Nikita Mikhalkov, à partir de Tchékhov, pour le mélange de dérision et de désespoir mais sans gravité. Ces références sont celles de l’instant, à un autre moment, ce serait autre chose bien sûr.

Partition inachevée pour piano mécanique, Nikita Mikhalkov

Un secret de votre art de vivre ?

La musique tout le temps mais c’est plus une condition de possibilité qu’un art de vivre.

Un ou des plaisir(s) d’héroïne romantique ?

Le secret. Rêver une partie de ma vie, donc en vivre toujours plusieurs en même temps sans jamais pouvoir décider lesquelles sont les plus vraies.

Envie de vous échapper du monde par le rêve et par l’art ? Comment procéder ?

Le rêve et l’art sont toujours là, – à certains moments de la vie il faut s’en échapper parce qu’ils deviennent trop douloureux donc là, j’essaie de travailler un texte très abscons et théorique

Nos références romantiques mourraient d’amour fou. Comment y survivre ? 

Ne pas y survivre, en mourir puis renaître sous une autre forme. Cela me fait penser à un passage de Proust dans Le Temps retrouvé. Je vous en cite un tout petit extrait : « moi je dis que la loi cruelle de l’art est que les êtres meurent et que nous-mêmes mourions en épuisant toutes les souffrances, pour que pousse l’herbe non de l’oubli mais de la vie éternelle, l’herbe drue des œuvres fécondes… »