Billet proustien (19) : Le neveu cynique

Marcel Proust (Wikimedia Commons)

Réception chez la Princesse de Guermantes (suite). Saint-Loup, dont vient de prendre fin la longue liaison avec Rachel, n’est ni de bonne humeur ni de bonne foi. Il continue à tenir l’oncle Charlus pour un coureur de femmes invétéré et dit en être, pour ce qui est de lui-même, à fréquenter les bordels : « Il n’y a que là qu’on trouve chaussure à son pied, ce que nous appelons au régiment son gabarit. »

À quoi Marcel réplique que Bloch l’a emmené, lui aussi, dans une maison de passe, — maison qu’il se garde de nommer puisqu’il s’agit de celle où Rachel accordait ses faveurs pour un modeste louis. De son côté, Robert se flatte de conduire Marcel, dès son retour de garnison, en un lieu chic où l’on trouve « des femmes épatantes », et « des jeunes filles »… Et voilà qu’il célèbre une pensionnaire de la maison qui appartiendrait même au meilleur monde : « Il y a là une petite demoiselle de… je crois d’Orgeville, je te dirai exactement, qui est la fille de gens tout ce qu’il y a de mieux ; la mère est plus ou moins née La Croix-l’Évêque, ce sont des gens du gratin, même un peu parents, sauf erreur, à ma tante Oriane. »

Comme Robert donne dans toutes les conventions, Marcel croit entendre passer dans la voix de Robert une part du génie des Guermantes — ce qu’il note avec un ravissant humour : « (je sentis s’étendre un instant sur la voix de Robert l’ombre du génie des Guermantes qui passa comme un nuage, mais à une grande hauteur et ne s’arrêta pas) ».

Où Saint-Loup va trop loin dans le cynisme, c’est lorsqu’il fait passer l’accès aux services de la demoiselle pour une bonne œuvre : « Les parents sont toujours malades et ne peuvent s’occuper d’elle. Dame, la petite se désennuie et je compte sur toi, pour lui trouver des distractions, à cette enfant ! »

On se croirait dans la cour des petits… Par ailleurs, Robert, pour se donner les gants de ne pas placer à tout prix sa d’Orgeville, se rabat sur une autre prostituée belle et distinguée, soit « cette première femme de chambre de Mme Putbus » que ne rencontrera jamais Marcel mais qui hante son parcours.

Mais voilà qu’apparaît Mme de Surgis. Apercevant Charlus, elle s’attend à un mauvais accueil de celui qui s’est toujours posé en défenseur d’Oriane face aux maîtresses de son duc de frère, du nombre de celles-ci : « Aussi Mme de Surgis eût-elle fort bien compris les motifs de l’attitude qu’elle redoutait chez le baron, mais ne soupçonna nullement ceux de l’accueil tout opposé qu’elle reçut de lui. »

Elle commet ainsi la même bévue que Saint-Loup touchant l’orientation sexuelle du baron qui n’est dangereux que pour ses fils.

Sodome et Gomorrhe II, chap. premier, Folio, pp. 91-92.