Proxima : la fabrique de l’héroïne

Eva Green, dans Proxima (Alice Winocour, 2019)

Penny Dreadful, lorsque je l’ai découvert il y a deux ans, a été un choc : esthétique, littéraire, narratif.

La série américano-britannique (2014-2016) déclinait sur trois saisons les aventures fantastiques d’un groupe de personnages dans l’Angleterre Victorienne, articulant sa trame sur les chefs-d’œuvre de la littérature anglaise (Frankenstein, Dracula, Le portrait de Dorian Gray, pour les plus connus), convoquant la poésie de Yeats et de Tennyson au fil des scénarios incisifs de John Logan, introduisant de surcroît dans mon imaginaire déjà riche une Vanessa Ives dont Emmanuelle Favier (auteur du très beau Virginia, paru chez Albin Michel lors de la dernière rentrée littéraire, et avec laquelle nous échangions sur les liens contextuels que je faisais entre son livre et la série) se demandait si elle n’était pas une création véritablement woolfienne, à partir de la sœur de Virginia Woolf, Vanessa, et la maison de vacances que la famille Woolf avait pris l’habitude de visiter en Cornouailles, à Saint Ives justement.

C’est Eva Green qui campe avec une tension palpable dès les premières scènes de la série cette héroïne ambivalente, torturée, magnifique et maudite, et sa prestation, qui vient se nicher entre sa romance avec Daniel Craig – 007 dans le très réussi Casino Royale et les rôles charismatiques que lui a confiés Tim Burton (Dark Shadows ou Dumbo), n’est probablement pas innocente dans la reconnaissance internationale grandissante de l’actrice (fille de Marlène Jobert, dont on aimait déjà, alors, les contradictions et les audaces cinématographiques).

Sous l’œil d’Alice Winocour, Eva Green est aujourd’hui sur les écrans Sarah Loreau, une jeune astronaute ambitieuse en partance pour Mars et dont l’amour maternel est mis à mal par cette décision irrévocable et nécessaire à un destin hors du commun, un destin, dit-elle dans l’une des premières conférences de presse qu’elle donne à Star City (en Russie), « qui n’était pas fait pour une fille », reprenant une phrase que sa propre mère lui avait servie lorsque, enfant, elle avait exprimé pour la première fois son désir d’espace. Le film, quelque part entre le docu-fiction et le téléfilm, ne cherche à aucun moment pourtant à romancer sa trame : on y suit le personnage de Sarah depuis ses entraînements jusqu’à son départ pour la mission spatiale, avec des incursions aussi rapides que précises dans sa vie quotidienne, toujours en rapport avec sa fille, et leur relation fusionnelle que la durée de la mission (un an) va remettre en question. On ne bascule pas pour autant dans le mélodrame : les larmes que versent l’une et l’autre des deux actrices lors de leurs séparations (Zélie Boulant-Lemesle joue avec une grande justesse la petite Stella) touchent immanquablement au but — et au cœur.

L’an dernier, sur Diacritik, et pendant près de dix mois, j’ai construit une autofiction autour du personnage de Ripley, dans la saga des films Alien, depuis les origines de Ridley Scott à la conclusion de Jean-Pierre Jeunet, sans m’attarder sur les « préquels » Prometheus et Covenant que Scott a réalisés à la suite, et dans lesquels Ripley ne joue aucun rôle, puisque l’action de ces deux films (ainsi que du supposé troisième, Awakening, que le rachat de la licence Alien par la société Disney risque de mettre à mal) se situe avant sa naissance. Covenant pourtant introduisait une nouvelle héroïne, Daniels, que la mythologie des films laisse supposer être la mère d’Ellen Ripley, une information véhiculée sur les réseaux sociaux mais qui ne prend pour le moment sa source que dans les spéculations les plus fébriles des fans de la série et que le troisième film pourrait confirmer (ou infirmer).

Ripley (Sigourney Weaver) dans Alien (Ridley Scott, 1979)

L’un des épisodes de ce désir littéraire personnel — et Jean-Clet Martin, spécialiste de Ridley Scott, qui affirmait lui-même quelque temps après mon RIPLEY : (RE) CRÉATION sur Diacritik que l’ « on ne décide pas de donner une suite à Alien par simple caprice d’auteur » m’excusera je l’espère d’avoir suivi mes états d’âme — donne à lire certaines lettres qu’Ellen Ripley aurait écrites à sa fille, décédée, Amanda Ripley McLaren, après avoir été perdue dans l’hyper-espace, son corps cryogénisé lui permettant de survivre à sa propre descendance puisque le scénario du second film (celui de Cameron) la ressuscite environ cinquante ans après la fin du premier opus.

« C’est toi, c’est à toi seule que je veux parler, c’est toi seule qui m’intéresses. Toi que j’ai perdue en embarquant sur le Nostromo, il y a tellement longtemps. As-tu regardé les étoiles, chaque jour de ta vie, en te demandant si j’étais là-haut ? As-tu demandé à ton père chaque jour de ta vie si j’allais revenir, avant de prendre conscience que je ne reviendrais jamais ? Je suis revenue, mon Amy, ma petite chérie, je suis bel et bien revenue. Trop tard, tu me diras. C’est ironique. Il est trop tard pour toi et je suis plus jeune que toi. » RIPLEY(2) : FICTION, # 2179.08.1

Le projet RIPLEY : (RE) CRÉATION a été initié à Bruxelles où j’habitais à cette époque alors que j’avais appris que Les Impressions Nouvelles créaient une collection intitulée « La Fabrique des Héros » que, lors de nos premiers échanges, l’un de ses deux directeurs (Tanguy Habrand et Dick Tomasovic) décrivait ainsi : « Chaque titre propose(ra) une lecture personnelle d’un personnage, avec un angle d’attaque soutenu, une « vision » de ce personnage. » Ellen Ripley habitait mon imaginaire depuis longtemps, probablement depuis la première fois où j’avais été en contact avec elle (au siècle dernier : c’est dire si la temporalité est importante lorsque l’on parle d’elle), et je travaillais sur ce projet dans différentes directions, y cherchant une articulation qui aurait à la fois donné du sens au caractère sériel du personnage et à mon propre engagement dans son existence. Après quelques échanges, et la lecture de plusieurs textes préparatoires, « La Fabrique des Héros » a pris la décision de ne pas suivre mon projet et cette (RE) CRÉATION (qui ne s’appelait pas encore ainsi) a cherché une autre manière d’exister (« c’est le monstre, c’est Alien qui se montre et qui impose la suite d’une variable qui va migrer de réalisateur en réalisateur comme pour donner bien du fil à retordre à la suprématie de celui qui s’y aliène », dit encore Jean-Clet Martin dans son article à ce sujet, et combien je suis d’accord avec lui) : c’est Johan Faerber qui finalement lui ouvrira ses portes, sous la forme d’une aventure bimensuelle qui débutera le 22 février et se terminera le 22 novembre 2019.

Sigourney Weaver, dans Alien

En parallèle, fasciné par le personnage de Vanessa Ives dans la série Penny Dreadful — auquel je consacrerai probablement un travail prochainement — et y voyant des résonances dans ma propre vie, je proposais à Diacritik d’autres articles qu’ils publiaient régulièrement, sans savoir qu’Eva Green, de son côté, rencontrait Thomas Pesquet et embarquait elle-même pour une aventure qui, si elle ne la conduirait pas jusque cet espace où « personne ne vous entend crier », le lui ferait côtoyer de si près que le miroir soudain entre les deux héroïnes se dresserait devant moi, alors que je découvrais le film d’Alice Winocour.

Eva Green et Zélie Boulant-Lemesle, dans Proxima

Interrogeant plus tard cette notion d’héroïsme, je me posais la question de ce qui définissait véritablement cette qualité et y cherchais, dans mon expérience récente face à la fiction, plus précisément en quoi Ripley (Sigourney Weaver) et Loreau (Eva Green) incarnaient résolument cette Fabrique, non pas des Héros, mais des Héroïnes. Les lettres de Ripley à Amanda, toutes anodines qu’elles puissent être, dans le contexte de la fiction monstrueuse inventée par Ridley Scott, toutes personnelles qu’elles soient dans ma vision autofictionelle du personnage, et la main de Sarah dans celle de Stella alors qu’elle enfreint la quarantaine à laquelle elle est astreinte, pour tenir la promesse faite à une petite fille, se mirent à résonner vers ce premier texte de 2020 que vous avez sous les yeux. Et c’est dans ce besoin universel de traverser à la fois le temps et les interdits pour atteindre l’autre, le convaincre, le rassurer, l’aimer finalement, que vient s’incarner à mes yeux, l’ai-je soudain compris, cette vertueuse qualité.