La grelette

C’est grâce à Anne Golden que j’ai rencontré Sœur Marie-Bernard. Un phénomène que Marie-Bernard, une sacrée personne, religieuse et psychanalyste. Anne Golden, est une amie, j’ai vécu chez elle pendant 5 ans, elle est la femme de celui qui est devenu Émile dans mon livre La vie privée. Bien sûr, Émile n’est pas tout à fait « Émile », et Anne Golden n’est pas tout à fait « Anne Golden ». Voici que ce matin Anne me fait lire ce petit conte de Marie-Bernard, beau comme un conte de Noël.

Diacritik va faire une pause dans quelques jours, les fêtes, repos oblige, jachère. Retour des publications en janvier. Diacritik, je ne l’ai pas encore dit dans Diacritik, est une grande chance pour moi, au départ ce fut un déjeuner avec Christine Marcandier, puis une carte blanche, une main tendue, une « sorte de journal dans le Journal, Olivier. » Grand oui de mon côté. Puis avec le temps c’est devenu plus important encore. Plus encore qu’un espace, de la place, et un lieu d’expression, mon journal Diacritik est devenu une façon de travailler. Je parle encore de moi quelques instants ? Au départ je me servais de Facebook pour écrire, comme un herbier, un brouillon connecté, en ligne. Mais Facebook, qui a des qualités immenses, reste vulgaire, vulgus, la foule. Alors certains textes ou conversations je les propose à Christine qui met en ligne. Merci. Et puis, ce que j’adore, c’est le caractère augmenté, les liens qu’on peut ajouter, des fenêtres sur l’Outside, des lignes de fuite, ailleurs.

Je voudrais que mon dernier texte de l’année 2019 soit celui-ci de Marie-Bernard, Un conte de Noël, ça s’appelle « La grelette ».

Grelet, article grillon : insecte noir, sauteur, à grosse tête, dont les élytres courts produisent une stridulation (chez le mâle) et qui recherche le soleil, les endroits chauds. Le chant nocturne, le cri tremblé du grillon ; grincement, crépitement, crissement des grillons. Il y a des grillons dans cette cheminée ; les grillons font du bruit toute la nuit dans ce jardin. Les grillons des champs; le grillon de l’âtre, du foyer ; les grillons se plaisent surtout dans les boulangeries. Les champs aussi sont pleins d’insectes affairés. Foule de gens de tous aspects, de tous degrés. Noir serrurier, en bas, le grillon lime et grince. Les cigales crissent et les grillons stridulent.

La grelette

L’histoire commence dans un temps comme on n’en fait plus ; elle commence aussi dans un monde comme il n’y en a plus. Ce n’était pas le bon vieux temps, bien loin de là ! A t-il existé, d’ailleurs, ce bon vieux temps dont parlent les anciens et que les jeunes récusent ? Rien n’en donne la preuve.

Dans ce temps-là, bien sûr, il y avait des jours de soleil et des jours de pluie ; la neige et la glace dessinaient chaque hiver des fleurs merveilleuses sur les fenêtres des chambres que l’on ne chauffait pas.  Comme aujourd’hui, les enfants allaient à l’école, les jeunes aimaient la musique et la danse ; les adultes menaient une dure vie : la guerre menaçait ou éclatait ; il fallait parfois se cacher, il fallait toujours se taire « car des oreilles ennemies » pouvaient écouter. Ces oreilles, même les villages les plus petits les craignaient, tout comme quelques années auparavant, ils avaient craint les maléfices des loups qui rôdent aux carrefours, ou les malices des sorciers toujours proches.

Pourtant, on croyait en Dieu ; on savait prier, surtout aux moments des naissances ou de la mort, mais Dieu semblait bien loin. A l’église, les beaux Christs vêtus de tuniques roses, les Vierges parées de robes brillantes paraissaient solides et puissants, sans doute différents des paysans et des paysannes en sabots, pourtant, ils comprenaient le patois du pays et savaient écouter ceux qui travaillent et connaissent la patience., donc tout le monde au village.

Bien sûr, il y avait aussi des villes, et elles semblaient briller comme brillent les merveilles des contes de fées, mais mon histoire commence dans un temps de villages et de chemins, de fontaines et de forêts, d’étables et de feux de cheminée. Elle est comme ça, mon histoire, et je ne peux pas plus la changer qu’on ne peut changer un rêve dans un sommeil agité et fiévreux, agréable pourtant.

Dans un de ces villages, habitaient un homme une femme, et les grands parents. Ils n’étaient pas tout à fait comme les autres : ils ne possédaient pas de terre ; ils ne tenaient aucune boutique, simplement, ils lisaient et écrivaient pour ceux qui en avaient besoin. Ils allaient peu à l’église, sauf la grand-  mère en coiffe blanche ; le grand-père, lui, se contentait de tailler de belles pierres aux paillettes brillantes pour les construire, ces églises. Dans cette famille, on se taisait, mais la grand-mère connaissait les remèdes, les plantes et toutes les histoires à ne conter qu’aux bons moments. Quand elle ne brodait pas les perles pour les robes de fête, quand elle ne faisait pas courir ses doigts sur les fuseaux d’où serpentaient les dentelles, elle murmurait les prières sur son long rosaire de buis.

Un jour, la jeune femme aux écritures annonça qu’elle était enceinte et que son enfant naîtrait à la saison des roses.    On fit tout ce qui était nécessaire : les prières à la Bonne Dame, mère du Seigneur, le pèlerinage à la fontaine qu’elle avait fait jaillir au creux d’un chemin perdu. Même le futur père, un jour d’enterrement, entra dans l’église au lieu d’aller attendre au café la sortie du cortège. Il y avait du buis des rameaux et de l’eau bénite dans la chambre. La jeune mère but toutes les tisanes qui favorisent la naissance et la vie.  A la saison des roses, par une nuit de pleine lune, l’enfant naquit ; mais la mère n’avait pas crié et on avait oublié de faire sortir le chat noir. En plus, trois grillons, trois grelets comme on dit là-bas, se mirent à chanter dans la cheminée alors qu’il n’y avait pas de feu. Voilà ce qu’il n’aurait pas fallu.  Du coup, l’enfant n’était pas comme les autres, une fille si petite qu’il suffit d’un poids d’un kilo pour mettre la balance en équilibre, si brune qu’elle en était velue ; un dos tordu, un ongle en moins, une jambe plus courte ; pour consoler la mère, on lui dit « ta petite noiraude, c’est une vraie grelette, un petit grillon ; espérons qu’elle portera bonheur mais ce n’est pas sûr et, de toutes façons, elle ne le saura pas »

Bien sûr, longtemps plus tard une autre enfant naquit dans la maison, blonde, douce et belle ; mais la noiraude, la grelette, qu’allait- elle devenir ?

Elle fut élevée comme les autres enfants que pouvait-on faire d’autre ? ; elle allait à l’école, mais avait du mal avec les jeux d’hiver, quand il fallait courir pour se réchauffer. Elle gardait les vaches de la voisine et savait bien les traire, car on s’entraidait, et la voisine n’avait pas même une petite noiraude pour l’aider. Mais, la plus grande partie de son enfance, elle la passa tout en haut d’un arbre du jardin et là, elle rêvait : tout d’abord, elle se perdait dans les contes de fées. Elle savait parler aux animaux, elle respectait les plantes ; elle espérait qu’un jour, elle se réveillerait grande, blonde et qu’elle saurait courir comme les autres enfants. Mais cela n’arriva jamais. Puis, elle découvrit Dieu, au catéchisme. Avait-elle la Foi ? Elle ne savait pas, mais, du moins des gens que l’on pouvait croire avaient rencontré Jésus, et Jésus avait promis à tous ceux qui le voudraient un royaume merveilleux, comme un jardin tout plein d’anges aux ailes de lumière. Pour y aller, bien sûr, il fallait mourir, mais en tous cas, cela valait la peine de penser qu’une telle promesse existait.

Peu à peu, la noiraude était devenue une jeune fille, minuscule, boiteuse ; on l’avait mise aux études puisqu’elle n’était bonne à rien de ce qui fait les vraies femmes solides : la cuisine pour trente moissonneurs, le curage des étables. Trop petite et trop maladroite pour faire des robes, et broder ou tisser ne servait plus à rien.  Et puis, elle ne possédait pas de terre. Le monde se transformait, il y avait des machines partout, on avait coupé les haies ; mais les qualités nécessaires demeuraient les mêmes et elle ne les avait pas. Les études, en vrai, ça ne sert au fond pas à grand chose : que connaît-on du monde si mouvant et si fragile ?  Et puis, on devient vite très ennuyeux quand on veut parler de ce qu’on a appris. Les parents savaient bien tout cela ; la solution serait de marier leur fille ; étrangement, elle plaisait aux garçons, mais elle rêvait d’un prince mystérieux qui, peut-être, la transformerait, ou l’aimerait comme la petite grelette qu’elle était.

Un soir tout bleu et transparent, toujours à la saison des roses, elle  découvrit que le Prince charmant existait, qu’il s’appelait Jésus et qu’il voulait l’épouser; Oh ! sa demande en mariage ! les deux précédents avaient dit « viens, je t’aimerai, on aura une maison, des enfants, je te rendrai heureuse, tu verras » Docile, elle avait brodé   son trousseau en chantant, tout comme le faisaient ses compagnes..Mais Jésus, lui, avait parlé tout autrement : « viens, j’ai besoin de toi , tu vas m’aider ; regarde, partout les moissons sont dorées, mais il n’y a pas grand monde pour les couper ; ce sera dur quelquefois ; viens, j’ai besoin de toi parce que je t’aime ». « J’ai besoin de toi » Personne n’avait jamais dit cela à la noiraude… Alors, elle répondit doucement : « chez moi il y a une chanson d’amour ; « trois fendeux de bois, trois bûcherons, aiment une fille : l’un lui promet d’être doux, l’autre d’être fort pour la protéger et le troisième l’appelle et lui demande de venir » « la conclusion, c’est : « on donne à qui demande ». « Jésus, je me donne à toi car c’est toi qui demandes. » Et Jésus répondit « viens, je te donnerai l’or du soleil et des rivières, l’or des moissons, l’or des rêves et surtout celui des yeux des humains, je glisserai un anneau d’or autour de celui de tes doigts que j’ai voulu bizarre, comme un petit signe de tendresse ; tu ne le quitteras jamais, quoi qu’il arrive.

Se donner à Jésus n’est pas si simple ; il lui fallut être acceptée par des religieuses sages, adroites, et très proches de Jésus, capables d’accueillir une grelette ; découvrir pas à pas les chemins empruntés depuis des millénaires par d’autres femmes amoureuses du Seigneur, puis son propre chemin, dans la chasteté, l’obéissance et la pauvreté. Et voilà, son prince charmant était souvent comme absent, jouant à cache-cache. Puis elle découvrit douloureusement qu’elle demeurerait à jamais la noiraude, la grelette, petite et maladroite, celle qui serait toujours comme les enfants, « dans les jambes des grandes personnes », isolée des conversations sérieuses, des moissons fécondes et même des levers de soleil. Mais elle était là pour apporter une chanson ou un conte, pour trouver un minuscule objet tombé à terre. Chaque jour, même quand il se cachait, d’une façon ou d’une autre, le Seigneur lui disait : « les grelets font ce qu’on ne voit pas, ce qui ne compte pas, mais, je t’ai choisie ainsi et envoyée là où tu dois être. J’ai encore besoin de toi, et les autres aussi peut-être, même si un petit grillon qui court dans la nuit ne sert à rien. A quoi peuvent bien servir ces poissons que j’ai cachés dans les mers, si profondément qu’on ne les voit jamais ? A quoi sert mon mystère ? Ma création est comme cela, pleine de belles actions lumineuses qui font grandir mon royaume, et pleine de toutes petites choses qu’on ne connaît pas, qui gênent souvent, mais qui chantent avec les Anges, même si elles font parfois de fausses notes.

Voici qu’elle continue, mon histoire ; elle se déroule dans le monde d’aujourd’hui ; c’est la même histoire et c’en est une autre qu’on ne peut pas plus changer que celle du commencement. Elle se passe dans des villes immenses et embrouillées ; il a fallu quitter les arbres ou l’horizon des étangs. Beaucoup de villages sont morts, on a même changé de millénaire au creux d’une nuit et cela non sans cahots : une éclipse totale de soleil, une tempête dévastatrice ; les valeurs aussi se sont transformées et l’on communique aussi vite que les Anges, mais avec plus de peine qu’auparavant, parfois. Cependant, malgré ces bouleversements, Jésus, le Prince charmant, demeure le même, attentif, aimant. On a plus que jamais besoin de personnes capables de créer avec lui cet univers nouveau et si complexe qu’on s’y perd parfois, même si beaucoup d’humains ont reçu des GPS ; Il en faut de la force et de la blondeur rayonnante, Exactement ces qualités que la Noiraude avait tant demandées et   jamais reçues, même de Celui qu’elle aimait et qui pouvait tout.

Un jour, dans ce monde où désormais dansent les chiffres, où brillent des lumières naguère cachées au creux des arcs-en-ciel, la grelette se réveilla devenue très âgée ; soixante années avaient passé ; les grands parents, les parents étaient morts, la communauté des religieuses qui avaient bien voulu d’elle s’était amenuisée en nombre mais répandue dans des pays auxquels on n’aurait jamais pensé.  Comme partout, on avait bien besoin de sang vif et neuf, et, pensait-elle, il n’était plus du tout nécessaire de s’encombrer d’une grelette boitillante. Pourtant dans ce monde étrange aux limites inconnues, le Seigneur lui parlait encore d’amour, tout comme si elle était encore jeune, et peut-être belle à ses yeux, qui sait ? : « dis-moi, est-ce que je reste pour toi le Prince charmant ?  Qu’en penses-tu ? » La noiraude, la grelette, n’avait qu’une réponse, celle de toujours : « Ton amour est si doux et tellement secret, comment pourrais-je ne plus me blottir en lui ?  Je suis triste car n’ai pu t’offrir, en ces soixante années, rien d’autre ce que je suis ; un grillon qui se cache pour donner aux autres une toute petite chanson dont ils font ce qu’ils veulent. En plus, je me suis souvent trompée de chemin, je me suis même révoltée, et j’ai sans doute été jalouse parce que tu n’as pas fait de moi la douce princesse blonde et dorée que j’aurais voulu être.  J’aurais tant aimé travailler avec les autres à construire ce monde nouveau, dur et mystérieux que tu nous donnes »  Jésus répondit :  « il y a bien d’autres grillons dans mon Royaume, j’ai besoin de les entendre dans les nuits d’été ou dans les âtres l’hiver, même dans le métro, parfois » « ils ne sont pas utiles, ils ne sont pas beaux, mais, pendant que d’autres , comme je leur demande de le faire, bâtissent des tours, marchent sur la lune, jouent  et se fatiguent avec  les nombres et les jouets incroyables que je leur ai donnés,,  les grelets chantent pour  moi , pour mes amis,  pour ceux qui me cherchent. Je crois qu’ils me cherchent tous. Ils me découvrent dans la clarté des villes ou dans les mains entrelacées des humains.  Mais, s’ils t’entendent, s’ils entendent les autres grelets, ils trouveront peut-être un reflet de ce que je suis, un « tout comme eux » mais qui porte en lui la lumière et la musique rassemblées à jamais. Je t’ai donné l’or de la création et je t’ai offert son scintillement dans les yeux de ceux que tu rencontres.  Donne-moi encore et seulement ta nuit, murmure ta chanson menue tant que tu le peux. C’est ce que je te demande et que je t’ai toujours demandé De toi, je n’attends et je n’ai jamais attendu rien d’autre.   Crois ce que je te dis et regarde au cœur de ta prière ; je pose sur ta tête une couronne de diamants invisible à tous les yeux, même aux tiens, mais ses rayons t’enveloppent et te disent mon amour, mon amour pour toi, ma grelette. »